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C’est le même ennemi qui alimente les manifestations à travers les Balkans

En Serbie, la connivence entre les responsables politiques et le capital multinational a alimenté un mouvement de protestation durable. Les manifestations actuelles en Albanie, qui s’opposent à un projet d’immobilier de luxe soutenu par Jared Kushner, visent un capitalisme de copinage similaire.

J’ai suivi les récentes manifestations en Albanie, mais sous un angle particulier : en tant que participant à une vague similaire de manifestations de masse en Serbie. En 2024, j’ai reçu des menaces de mort pendant trois mois après avoir publié un article scientifique qui rendait publiques des informations économiques sensibles concernant un projet d’exploitation minière de lithium soutenu par l’Allemagne et qui menaçait de dévaster la campagne serbe. Comme certaines de ces menaces étaient rédigées en allemand et faisaient suite à une visite de l’ancien chancelier allemand Olaf Scholz, cette affaire a attiré l’attention internationale. Elle fait toujours l’objet d’une enquête des Nations unies et a été relayée par le Guardian, ce qui a contribué à mettre en lumière les manifestations massives à l’échelle nationale et la répression qui s’en est suivie en Serbie à l’époque. Auparavant, j’avais participé à l’internationalisation des luttes serbes autour du lithium, en mettant en relation des militants et des communautés locales du Portugal, du Chili, d’Espagne, d’Allemagne et d’ailleurs avec ceux de Serbie, dans le cadre de ce qui est devenu la « Déclaration de Jadar ». Ce sont ces liens internationaux, dans mon cas, qui ont déclenché les menaces.

Il y a donc de bonnes raisons de dénoncer ce qui se passe en Albanie après le mois dernier de manifestations contre un projet destructeur de complexe touristique de luxe soutenu par Jared Kushner. Certes, tout le monde ne partage pas ce point de vue. Des décennies de nationalisme et de guerre ont creusé de profondes divisions entre la Serbie et l’Albanie. Pourtant, il existe d’importantes similitudes. Les deux gouvernements font actuellement face à une levée de boucliers de la part de leurs citoyens en raison de leurs implications dans des projets de développement menés par des acteurs étrangers. Cela marque un tournant dans les deux pays : les citoyens ne s’identifient plus à leur propre État. Au contraire, les deux sociétés sont confrontées à un fossé grandissant entre les citoyens et les structures étatiques, qui répriment leurs propres populations pour défendre des projets menés par les États-Unis et d’autres élites mondiales.

À l’instar de la Serbie, l’Albanie a connu une fuite des cerveaux. Elle a perdu plus d’un million de ressortissant.es dans le cadre de la migration qui a suivi la transition vers le capitalisme après 1991. Les estimations officielles de l’ONU indiquent que plus de 43% de la population vit désormais à l’étranger. Les deux pays sont confrontés à des conflits environnementaux croissants, tandis que l’opposition politique est soit inefficace, soit, dans le cas de l’Albanie, parfois liée aux industries extractives, et que les syndicats restent faibles. Les deux pays attirent également de plus en plus les capitaux américains. Avant même le projet de complexe hôtelier de luxe de Zvërnec, Kushner était impliqué dans un projet immobilier à Belgrade, la capitale serbe, proposant le réaménagement du bâtiment de l’État-major général — un site partiellement détruit, conservé jusqu’à présent en mémoire des bombardements de l’OTAN de 1999. Les plans visant à transformer ce site en un complexe de luxe, qui auraient été liés au réseau Trump, ont provoqué l’indignation générale et conduit à l’abandon du projet.

Le parcours de Kushner dans les Balkans est emblématique d’une transformation plus large de l’hégémonie américaine dans la région, que certains qualifient désormais de « doctrine balkanique de Trump ». En Serbie, les États-Unis étaient le troisième investisseur international en 2024 et ont signé un accord historique de coopération énergétique avec le gouvernement serbe. En mai, un projet hydroélectrique Đerdap 3 de 2,6 milliards d’euros, annoncé précédemment, a même été mis en avant par l’ambassade des États-Unis en Serbie. Une dynamique similaire s’observe en Bosnie-Herzégovine, où les investissements américains s’élevaient à 6,1 millions d’euros en 2022. Toutefois, ce chiffre devrait connaître une forte hausse, les États-Unis ayant négocié un accord de 1,5 milliard d’euros avec la Bosnie et la Croatie pour la construction d’un gazoduc de gaz naturel liquéfié (GNL) reliant les deux pays — une cible clé pour les exportations américaines de GNL. L’entreprise chargée de la construction est AAFS Infrastructure and Energy, une société américaine liée à Donald Trump désormais officiellement soutenue par l’État bosniaque.

Cette même logique est en train de transformer l’Albanie, où les investissements américains sont déjà passés d’environ 100 millions de dollars en 2020 à plus de 300 millions de dollars en 2023. Ce chiffre devrait également connaître une forte hausse, les États-Unis cherchant à positionner l’Albanie comme une plaque tournante du GNL grâce à un projet de 6 milliards de dollars mené en coopération avec la Grèce. Ainsi, les investissements énergétiques américains sont en train de transformer l’ensemble des Balkans.

Cela s’inscrit dans la stratégie énoncée dans la « loi sur la démocratie et la prospérité des Balkans de l’Ouest » adoptée par le Congrès américain en octobre 2025. Cette même stratégie caractérise les initiatives américaines destinées à éliminer l’influence chinoise et russe et explique pourquoi, par la suite, le secteur pétrolier serbe, détenu par des intérêts russes, a fait l’objet de sanctions, contribuant ainsi à l’instabilité de l’approvisionnement et à la pression sur la monnaie nationale. Cela reflétait une stratégie plus large visant à restreindre les flux énergétiques entre les partenaires de la Chine, du Venezuela à l’Iran. Dans ce contexte, les Balkans s’inscrivent désormais dans les changements de dynamique de l’hégémonie américaine.

C’est uniquement dans ce contexte qu’il faut comprendre le projet albanais de Kushner, d’un montant de 1,4 milliard de dollars. Et ce n’est pas sans précédent : Peter Thiel a également exprimé son intention de construire une ville méditerranéenne peuplée de spécialistes en informatique et d’une élite excluant certaines origines ethniques, où le capital prime explicitement sur la démocratie et les droits de l’homme. L’expansion du capital américain dans la région témoigne donc non seulement d’une augmentation des investissements, mais aussi d’un renforcement du pouvoir sur les États des Balkans ; une boîte de Pandore aux multiples projets est en train de s’ouvrir, dont certains sont profondément inquiétants.

En réalité, les Balkans redeviennent un terrain de concurrence géopolitique entre les grandes puissances, ce qui risque de déstabiliser l’Europe. C’est là une autre raison structurelle pour laquelle la solidarité intra-balkanique va prendre une importance croissante.

Les citoyen.nes d’Albanie et de Serbie sont donc en droit de se demander si leurs États agissent dans l’intérêt de leurs citoyen.nes ou s’ils servent d’intermédiaires au capital mondial, imposant ses conditions à leurs populations. Les citoyen.nes de Bosnie font de même. Même si les manifestations en Bosnie restent pour l’instant localisées, elles se sont déjà étendues à l’ensemble du pays par le passé, comme en 2014. Dans ces trois cas, les États des Balkans apparaissent de plus en plus comme des vecteurs du capital étranger et de ses projets pharaoniques, tandis qu’ils répriment leurs propres citoyen.nes.

Au-delà du morcellement
Historiquement, les Balkans ont été marqués par un morcellement façonné à la fois par des conflits nationaux et par des influences extérieures concurrentielles. Ces divisions ont rendu la région vulnérable à l’extractivisme. Il est donc essentiel de les surmonter si l’on veut qu’une stratégie pan-balkanique — qu’elle soit politique ou économique — puisse émerger en réponse à ce qui ressemble de plus en plus à des conflits par procuration pour le contrôle des ressources.

Des enjeux tels que l’exploitation minière et la dégradation écologique transcendent les frontières nationales et créent des intérêts matériels qui peuvent potentiellement être partagés au-delà de ces frontières sans dépendre des États qui soutiennent ces projets dévastateurs. En ce sens, nous assistons à une ouverture dans la région. Auparavant, les mouvements isolés et enfermés dans des frontières nationales avaient peu de chances de l’emporter face aux formes transnationales de pouvoir. Pour la Serbie, la Bosnie et d’autres pays des Balkans, soutenir les manifestations albanaises n’est donc pas seulement une exigence morale, mais une nécessité stratégique.

Si les Balkans veulent éviter de devenir une nouvelle zone périphérique pour les mégaprojets des élites et un terrain d’affrontement par procuration entre les superpuissances extractivistes, nous devons aller au-delà de la logique de l’État-nation. En réalité, cela ouvre également la voie à une refonte de la conception même des Balkans. Récemment, l’Alliance régionale pour la défense de la nature dans les Balkans, un réseau de plus de trente organisations de la région qui comprend également l’Alliance des organisations écologiques de Serbie, a exprimé son soutien total aux militant.es écologistes, aux communautés locales et aux citoyen.nes albanais. On a également observé quelques rares exemples d’activités communes transfrontalières de militant.es bosniaques et serbes dans le cadre de la lutte contre l’exploitation minière du lithium. On pourrait donc dire que la perspective d’une intégration commence à apparaître.

Cependant, les obstacles à une coopération plus approfondie à l’échelle de la société restent considérables. La Bosnie, la Serbie et l’Albanie ont toutes des forces d’opposition faibles, incapables de canaliser cette énergie ou, dans certains cas, qui s’y opposent même. Si une nouvelle opposition politique émergeait avec une vision différente et si elle parvenait à la formuler efficacement — ce que le mouvement étudiant en Serbie avait certainement le potentiel de faire à certains égards —, une telle coopération pourrait redessiner les Balkans. À tout le moins, la situation actuelle pourrait créer les conditions permettant aux Balkans d’assumer un nouveau rôle.

Enfin, nous ne pouvons ignorer une idée ancienne. Les propositions de fédération balkanique ont été élaborées il y a cent ans, par crainte que la région dans son ensemble ne soit mise sous tutelle — à la manière de ce qui se passe actuellement. Cela place les Balkans face à un choix. La région pourrait redevenir une colonie exploitée pour ses ressources, comme le craignent de nombreuses personnes qui manifestent. Ou bien elle peut éviter ce sort en choisissant la voie de la solidarité et de l’entraide. Pour cela, elle doit prendre conscience des enjeux.

Aleksandar Matković
https://jacobin.com/2026/07/balkans-serbia-albania-kushner-protests
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79316