Mardi 8 septembre 2026 / DE : AURÉLIE LEROY repris de PTAG

En quelques semaines, la jeunesse indienne a réussi à ébranler le pouvoir de Narendra Modi. Une mobilisation qui, en dépassant les clivages habituels, ouvre une brèche dans un système qui semblait verrouillé. Reste à voir si cet élan se transformera en force politique durable.
Tiré du blogue de l’autrice.
En quelques semaines, la jeunesse indienne a réussi à ébranler le pouvoir de Narendra Modi. Une mobilisation qui, en dépassant les clivages habituels, ouvre une brèche dans un système qui semblait verrouillé. Reste à voir si cet élan se transformera en force politique durable.
Qui l’aurait cru ? En l’espace de quelques semaines, l’espoir a resurgi en Inde alors que l’horizon semblait bouché. Douze années auront suffi à Narendra Modi pour faire basculer le pays vers le nationalisme hindou, puis le fascisme. Mise au pas des institutions, marginalisation des dissidences, imposition d’une idéologie hindutva[2]. Tout cela, sur fond de capitalisme prédateur. Jour après jour, l’autoritarisme s’est insinué dans les interstices de la démocratie indienne, au point d’en éroder les fondements et de faire naître l’idée qu’aucune alternative n’était possible.
Mais aujourd’hui, quelque chose a changé. L’élément déclencheur peut paraître dérisoire à l’échelle des maux du pays. Et pourtant… En mai 2026, la fuite des sujets du concours d’entrée en médecine (NEET) déclenche l’indignation de millions de jeunes. Une fois encore, les promesses méritocratiques des tenants du pouvoir, qui justifient les inégalités comme le produit du mérite plutôt que des privilèges hérités, se heurtent à la réalité d’un système gangrené par la fraude, les passe-droits et la corruption. L’étincelle qui met le feu aux poudres est une déclaration du juge en chef de la Cour suprême qui assimile les jeunes Indien·nes sans emploi à des « cafards » et à des « parasites ». En quelques mots à peine, c’est toute une génération qui se sent méprisée par une élite censée la représenter.
La réplique ne tarde pas. Depuis Boston, Abhijeet Dipke, un étudiant indien issu de la communauté dalit marginalisée retourne l’insulte contre son auteur. Il lance sur Instagram le Cockroach Janta Party, le « parti des Cafards » et invite les jeunes à revendiquer avec ironie le qualificatif dont on les affuble. Des millions de personnes répondent à l’appel. Sur les réseaux sociaux d’abord, dans les rues de Delhi ensuite. Un même satirique s’est mué en un mouvement politique.
La première force de cette révolte est d’avoir réussi à dépasser les clivages traditionnels pour faire entendre des griefs communs. Sans effacer les divisions et les positionnements politiques divergents, le mouvement a rassemblé une jeunesse issue de castes, de classes, de religions et de genre différents. Sous une même bannière et autour d’aspirations communes à plus de dignité et de justice. Le pouvoir a beau avoir déployé son arsenal répressif, il a échoué à étouffer et à délégitimer la mobilisation au moyen de ses ressorts habituels. Un seuil a ainsi été franchi. L’aura presque sacrée de Modi s’est dissipée. Le Premier ministre a été publiquement tourné en dérision, faisant à nouveau de lui une figure politique contestable.
Soulèvements de la Gen Z
Cette victoire symbolique n’augure toutefois en rien de ce que seront les lendemains de la révolte. En particulier pour les femmes, dont les aspirations restent souvent les premières sacrifiées lorsque retombe la mobilisation et que la politique institutionnelle reprend ses droits. Un rapide coup d’œil sur l’issue de mobilisations populaires récentes et passées en Inde ou encore, des soulèvements de la Gen Z dans les pays voisins, invite ainsi à la prudence.
Actuellement, de nombreuses autres manifestations secouent l’Inde : contre la destruction de l’environnement[3] ; contre les atteintes aux droits des minorités, des agriculteur·trices[4], des travailleu·ses ; contre la précarisation des conditions de vie, etc. Ces explosions de colère ne surgissent pas de nulle part. Elles sont liées et s’inscrivent dans la continuité historique des décennies passées : rébellion naxalite et maoïste pour la redistribution des terres et des richesses, mouvements contre les méga-barrages et les déplacements forcés, résistances contre les réformes pro-business, luttes des femmes contre les inégalités et la violence de genre. Beaucoup de ces dynamiques ont fini écrasées, laissant derrière elles des acquis fragiles et des contradictions non résolues. Aujourd’hui encore, les droits les plus élémentaires semblent, trop souvent, devoir être quémandés : que ce soit le droit au travail – à travers la très insuffisante loi nationale de garantie de l’emploi rural qui garantit seulement trois mois de travail au salaire minimal ; jusqu’au droit de vote et à la citoyenneté, qui sont des fondements démocratiques aujourd’hui menacés.
Dans les pays voisins, notamment au Sri Lanka, au Bangladesh et au Népal, les soulèvements récents de la Gen Z, qui ont abouti au renversement des régimes en place, ont sans nul doute inspiré une jeunesse largement majoritaire en Inde. Des frustrations communes liées à la corruption, à la marginalisation des jeunes générations, mais aussi la circulation de pratiques et de modèles de mobilisation relient ces expériences nationales. La puissance de l’élan et l’efficacité du dégagisme contrastent toutefois dans ces trois cas avec des résultats variés, mais globalement décevants : élections sans ruptures, transitions inachevées, retour des conservatismes.
Devenir du mouvement indien
Quelles leçons dès lors tirer de ces manifestations en Inde ?
Du côté du pouvoir, Modi a pris la mesure de la menace que représente une telle contestation. Comme en Indonésie et aux Philippines, il cherche à l’endiguer par des concessions ciblées (notamment le limogeage du ministre de l’éducation, la restructuration des instances du parti au pouvoir, le BJP) et par une tentative aussi tardive que maladroite de s’adresser à la jeunesse sur Instagram. Au-delà de cette inflexion inédite, la domination politique de Modi et de son gouvernement reste largement intacte. Son emprise s’étend à tous les rouages de l’État – des institutions électorales à la justice, l’administration, les médias et les forces de sécurité – et s’appuie sur un puissant appareil partisan, doublé d’un solide bras répressif. Un premier signal est toutefois venu des urnes. Dans le Bihar, bastion du BJP, le parti a perdu une élection partielle clé. Accident électoral ou premier signe d’un effritement ?
Du côté de la jeunesse, l’enjeu est désormais de transformer cet élan en alternative durable sans qu’il ne se soit dilué ni récupéré politiquement. À ce jour, force est de reconnaître que la question reste entière. Participer aux institutions ou chercher le relais des partis d’opposition permet de peser sur le pouvoir, mais au risque de reproduire les rapports inégalitaires existants. Rester à la marge préserve l’autonomie du mouvement, mais en limite sa capacité d’action. Qui plus est, le cadre économique néolibéral et les rapports de dépendance restreignent les marges de manœuvre politiques. Quelques réformes juridiques ou institutionnelles ne peuvent dès lors suffire. C’est aux structures de pouvoir profondément enracinées qu’il faudrait s’attaquer.
Quel est le devenir de ce mouvement ? Dans le dernier numéro d’Alternatives Sud consacré à la Gen Z, Augustin Nava souligne qu’en Amérique latine, « l’action directe non institutionnelle a acquis une centralité croissante » dans un contexte marqué par les transformations du marché du travail, la crise de légitimité des institutions et la fragmentation des acteurs sociaux. Mais cette capacité d’irruption ne suffit pas à transformer durablement les rapports de pouvoir : sans organisation durable ni projet politique, les révoltes peuvent s’épuiser ou être récupérées.
Les brèches ouvertes par un tel mouvement peuvent aussi bien être investies par des forces émancipatrices que par des forces réactionnaires. L’enjeu, pour la jeunesse indienne, est dès lors de faire de la rue non seulement un lieu de contestation du pouvoir, mais aussi un espace où puisse s’imaginer et se construire un projet politique alternatif et un nouveau « nous ».
Notes
[1] Chargée d’étude au CETRI, coordinatrice avec Frédéric Thomas de Alternatives sud du CETRI (2026) : « Gen Z. Nouveau cycle des soulèvements populaires ? », CETRI-Syllepse, LLN-Paris, vol.33/3.
[2] L’hindutva est un projet idéologique d’extrême droite fondée sur la primauté de l’identité hindoue.
[3] Ankit Mishra, « Women-led pond restorations challenge the Ken-Betwa Link Project as an answer to Bundelkhand’s water woes », Himal Southasian, 18 août 2026
[4] The Hindu, « Farmers march to Delhi, stopped at Haryana-Punjab border », 16 août 2026 ; T. K. Rajalakshmi, « Repeal of farm laws did not resolve the agrarian crisis : Ashok Dhawale », Frontline, 20 août 2026.
https://www.pressegauche.org/Inde-quand-la-jeunesse-ebranle-le-pouvoir
