I. L’internationalisme comme problème politique
Depuis quelques années, une même question traverse les espaces militants les plus divers : comment agir ensemble au-delà des frontières. On l’entend dans les débats des organisations syndicales, au sein des réseaux féministes transnationaux, dans les collectifs écologistes ou lors des mobilisations pour les droits des personnes migrantes. Elle surgit souvent de manière très concrète, presque pragmatique : avec qui s’allier, comment s’organiser, sur quelles bases construire une action commune.
La question traverse les décennies. Elle revient aujourd’hui chargée d’une mémoire différente : moins d’enthousiasme spontané, davantage de lucidité sur les obstacles, un sens plus aigu du coût des erreurs passées. Les mobilisations climatiques de 2018-2019, les solidarités transnationales face aux violences policières et au racisme, les coordinations féministes des grèves du 8 mars ou les résistances aux politiques migratoires en Europe et en Amérique du Nord ont toutes, à leur manière, remis ce problème sur la table. Sans toujours employer le mot, elles ont rouvert la question de l’internationalisme.
L’hypothèse qui guide ce texte tient en peu de mots : l’internationalisme se fabrique dans des pratiques. Il ne vit pas seulement dans les déclarations ou les principes. Plus qu’une orientation ou un cadre analytique, l’internationalisme est une praxis : organiser, traduire, discuter, échanger, réparer vont de pair avec analyser, formuler, articuler, lutter. Il se construit de façon concrète, dans des décisions parfois très ordinaires – et c’est précisément à ce niveau qu’il faut le saisir.
C’est par ces gestes, longtemps considérés comme secondaires, que l’internationalisme prend forme.
Organiser une rencontre, traduire un texte, maintenir une discussion dans le temps, gérer un désaccord : tout cela fait partie du travail politique lui-même. Et comme toute pratique politique, ce travail produit aussi ses propres tensions. Certaines organisations disposent de davantage de ressources, de temps militant, d’accès aux arènes internationales ou de visibilité médiatique. Des hiérarchies apparaissent. Des asymétries persistent, parfois sans être nommées.
Regarder l’internationalisme comme praxis change alors le type de questions que l’on pose. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que les acteur·ices veulent faire, mais comment les alliances fonctionnent concrètement. Qui fixe les calendriers ? Qui a les moyens de participer régulièrement ? Qui dispose des ressources pour se déplacer, traduire, préparer les réunions ? Qui élabore les mots-d’ordre et tranche les désaccords lorsqu’ils apparaissent ?
À ce niveau très concret, l’internationalisme n’est donc pas seulement une orientation normative. Il dépend d’éléments matériels : des organisations capables de durer, des ressources financières, des outils de traduction, des relations de confiance, des procédures de décision. Ces éléments peuvent relier des luttes éloignées. Ils peuvent aussi concentrer du pouvoir.
L’internationalisme ne fait pas disparaître les rapports de pouvoir entre mouvements ; il les déplace. L’ignorer revient à transformer un projet politique en déclaration d’intention.
L’histoire des mouvements le rappelle avec brutalité – et les leçons ne viennent pas seulement des échecs les plus spectaculaires. En août 1914, les partis socialistes votent les crédits de guerre dans leurs pays respectifs. La solidarité proclamée entre travailleurs et travailleuses d’Europe ne tient pas face à la mobilisation nationale. Lire cet épisode comme une simple défaillance morale serait rassurant : il suffirait d’invoquer une trahison. Cette explication reste pourtant incomplète. Elle ne dit rien de la configuration organisationnelle dans laquelle ces partis évoluaient. Les organisations de la Deuxième Internationale étaient profondément enracinées dans les structures politiques nationales : leurs ressources, leurs réseaux militants et leurs horizons stratégiques dépendaient largement des États dans lesquels elles opéraient. Lorsque la guerre éclate, cette inscription matérielle dans les espaces politiques nationaux pèse davantage que l’appartenance à une organisation internationale encore fragile.
La solidarité proclamée se révèle alors dépourvue des infrastructures capables de résister à la pression étatique et à la mobilisation patriotique. Ce n’est pas seulement une question de convictions. C’est aussi une question d’organisation : lorsque les ressources, les institutions et les loyautés politiques sont structurées à l’échelle nationale, la solidarité transnationale peine à se maintenir face à une contrainte qui atteint son point maximal.
D’autres épisodes historiques montrent que la fragilité de l’internationalisme peut prendre d’autres formes. En 1968, lorsque les troupes du Pacte de Varsovie entrent en Tchécoslovaquie pour mettre fin au Printemps de Prague, une partie de la gauche internationale se trouve face à une contradiction difficile : soutenir une contestation populaire contre un pouvoir qui se réclame lui-même du socialisme. Au nom de la défense du « camp socialiste », certain·es dirigeant·es révolutionnaires justifient l’intervention soviétique afin d’éviter l’affaiblissement de ce camp face à l’Occident.
Cette position ne relève pas uniquement d’un choix idéologique abstrait. Elle s’inscrit aussi dans une configuration matérielle particulière : l’existence d’un bloc géopolitique structuré autour de l’Union soviétique, disposant de ressources politiques, militaires et symboliques considérables. Pour de nombreuses organisations militantes, les alliances, les soutiens financiers, les infrastructures éditoriales ou les espaces de formation étaient partiellement liés à cette constellation institutionnelle. Dans ce contexte, la défense du bloc pouvait apparaître comme condition de possibilité de l’action politique elle-même. L’internationalisme se trouve alors pris dans une logique d’ordre de priorités : la solidarité entre peuples passe après la défense d’un pôle politique censé incarner le projet commun.
Un autre moment sert également d’exemple, après la fin de la guerre froide. Lors des guerres yougoslaves des années 1990, certain·es militant·es ou intellectuel·les occidentaux interprètent le conflit presque exclusivement à travers l’opposition à l’hégémonie américaine. Le pouvoir serbe est parfois présenté comme un rempart « anti-impérialiste », malgré les crimes commis pendant la guerre.
Cette lecture relève d’une logique campiste1 : une manière d’interpréter les conflits internationaux à travers l’opposition entre camps géopolitiques, qui conduit à soutenir certains États ou régimes au seul motif qu’ils s’opposent à la puissance dominante. Dans cette logique, la validité d’une cause se mesure à sa position dans l’échiquier global plutôt qu’aux expériences concrètes des sociétés concernées. L’internationalisme cesse de partir des luttes pour se transformer en alignement stratégique – et ce déplacement prépare les compromissions futures.
Ces épisodes ne disqualifient pas l’internationalisme. Ils en révèlent plutôt différentes formes de fragilité. Dans chacun de ces moments, une même question apparaît : autour de quel principe d’unité l’internationalisme s’organise-t-il, et quels effets de hiérarchisation cette centralité produit-elle ?
Penser l’internationalisme comme configuration politique oblige alors à distinguer, sans les séparer, plusieurs dimensions qui s’entrecroisent. D’abord la capacité matérielle à relier des luttes situées dans des contextes très différents : ressources disponibles, infrastructures organisationnelles, possibilités de circulation, connaissances linguistiques, continuité des échanges. Ensuite la manière dont le pouvoir et la légitimité circulent effectivement à l’intérieur des alliances. Les organisations les mieux dotées en ressources matérielles, en accès aux arènes internationales ou en visibilité médiatique contribuent souvent davantage que d’autres à définir les priorités et les cadres d’analyse communs. Les orientations idéologiques ne se stabilisent pas indépendamment de ces configurations : elles émergent dans des relations concrètes de coopération, de dépendance ou de centralité organisationnelle.
Enfin la capacité de ces alliances – concrètes et intellectuelles – à durer dans le temps, au-delà des moments d’urgence. Car les cadres d’analyse ne flottent pas au-dessus des pratiques. Ils se stabilisent dans des relations, des institutions, des habitudes de travail. Lorsque certaines positions deviennent durablement centrales dans un réseau, elles peuvent progressivement orienter la manière dont les conflits sont interprétés.
Ces dimensions ne s’additionnent pas mécaniquement. Elles interagissent et se déterminent mutuellement. Une alliance peut multiplier les connexions entre organisations tout en laissant intacte une hiérarchie implicite. Elle peut fonctionner pendant un moment puis s’essouffler faute de continuité. Elle peut aussi produire un cadre d’analyse commun qui donne de la cohérence à l’action collective tout en rendant plus difficile la prise en compte d’expériences situées qui s’y ajustent mal.
Le contexte contemporain rend ces tensions encore plus visibles. Les organisations sont mises en concurrence pour accéder aux financements. Les ressources se raréfient. La visibilité médiatique se concentre sur quelques acteurs capables de capter l’attention. Les mobilités deviennent inégalement distribuées selon les contextes politiques ou les régimes de frontières. L’espace transnational tend ainsi à se structurer comme un terrain de compétition où coopérations et rivalités coexistent en permanence.
Dans ce contexte fragmenté, la tentation du campisme peut apparaître comme une réponse simplificatrice. Face à la dispersion des luttes, à l’incertitude stratégique et aux asymétries croissantes entre organisations, la réduction du monde à l’affrontement de blocs géopolitiques offre une cohérence immédiate. Elle permet de désigner des adversaires, de stabiliser des alliances et de produire un récit lisible dans l’espace politico-médiatique. Mais cette cohérence repose souvent sur une simplification des conflits réels et tend à déplacer l’attention des dynamiques sociales et politiques propres aux sociétés concernées vers les rivalités entre puissances.
En cédant aux chants des sirènes du campisme, l’internationalisme risque alors de se reconfigurer autour d’alignements géopolitiques plutôt qu’autour des luttes concrètes. La solidarité entre mouvements peut se retrouver redéfinie en fonction des antagonismes entre États, au lieu de partir des expériences et des revendications qui émergent dans les différents contextes sociaux.
Dans ces conditions, l’internationalisme ne peut pas rester une simple déclaration de principe. Il doit s’appuyer sur des formes d’organisation capables de tenir dans ces contraintes sans reproduire les asymétries qu’elles cherchent à combattre.
La difficulté apparaît alors clairement : comment élargir l’espace de solidarité sans que la décision et la visibilité se reconcentrent entre les mains de celles et ceux qui en disposaient déjà ? C’est dans cet espace de tension que s’inscrivent aujourd’hui les appels à la convergence des luttes, souvent présentés comme solution immédiate au problème de la dispersion.
Au fond, l’internationalisme ne se mesure pas à l’étendue de ses déclarations, ni à la densité de ses réseaux. Il se mesure à la manière dont il affronte les inégalités qu’il produit inévitablement. Lorsqu’elles ne peuvent plus être nommées, elles s’installent comme des évidences – et la tentation de les masquer derrière une lecture campiste du monde ne les fait pas disparaître : elle les reporte, intactes, à la prochaine crise.
Encadré – L’internationalisme n’est pas un horizon, c’est un dispositif
On évoque souvent l’internationalisme comme un horizon moral, une direction vers laquelle tendre, une promesse d’universalité. Cette image rassure parce qu’elle évite le conflit interne. Elle suggère un élargissement progressif du « nous » sans interroger les mécanismes qui le constituent.
Un horizon n’arbitre pas. Il ne redistribue ni les ressources ni la parole. Il ne règle pas les désaccords stratégiques. Il ne contraint pas à nommer les asymétries matérielles. Il peut inspirer mais il n’organise pas.
Un dispositif, en revanche, produit des effets concrets : il structure la circulation des financements, définit qui parle au nom du collectif, hiérarchise les urgences, fixe des temporalités, stabilise des cadres d’analyse et institue des procédures de décision. Penser l’internationalisme comme dispositif oblige à déplacer le regard vers ces mécanismes ordinaires où se jouent les rapports de pouvoir. Là où l’horizon permet de se reconnaître, le dispositif oblige à se distribuer.
Sans ce déplacement, l’espace internationaliste risque de devenir le lieu d’une reproduction silencieuse des inégalités qu’il prétend combattre. La fragmentation contemporaine n’est pas seulement un effet structurel : elle est une stratégie. Y répondre exige plus qu’un élargissement rhétorique du commun – cela exige une architecture relationnelle capable d’absorber les tensions, de rendre les hiérarchies discutables et d’accepter que l’unité ne soit jamais pure.
II. Les différentes centralités de l’internationalisme et la tentation campiste
Reconstituer une généalogie de l’internationalisme ne consiste pas à aligner des séquences historiques comme les étapes d’un récit continu. Il s’agit plutôt de comprendre comment, à plusieurs reprises, un principe d’unité s’est stabilisé autour d’une centralité particulière avant d’être contesté par les effets mêmes qu’il produisait.
La classe, la nation, les droits : ces centres ne sont pas de simples catégories analytiques. Ils ont structuré des pratiques, organisé des alliances, hiérarchisé des conflits. Chacun, à un moment donné, a offert une solution au problème de l’unité entre luttes dispersées. Mais chacun a également reconduit, sous une autre forme, le problème de la hiérarchisation.
La centralité ouvrière constitue sans doute la première grande cristallisation moderne de cette recherche d’unité. L’opposition entre capital et travail permet d’identifier un antagonisme lisible à l’échelle internationale. Elle relie des expériences sociales dispersées dans une même grammaire de l’exploitation et rend pensable une solidarité transnationale fondée sur une position structurelle partagée.
Cette centralité n’est pas seulement le produit d’une élaboration théorique. Elle repose aussi sur des infrastructures organisationnelles puissantes : partis de masse, syndicats, réseaux militants, organisations internationales. Ces institutions donnent à cette lecture du monde une consistance matérielle et permettent de stabiliser des pratiques de coordination à grande échelle. La centralité de la classe ne structure donc pas seulement l’analyse ; elle structure également les formes concrètes de l’organisation politique.
Mais cette cohérence repose aussi sur une sélection implicite. La colonialité et le patriarcat sont fréquemment traités comme des contradictions secondaires, subordonnées à la lutte principale. Il ne s’agit pas toujours d’un refus explicite. Le plus souvent, c’est un ordre des priorités. L’émancipation universelle est pensée à partir d’une figure particulière – l’ouvrier industriel masculin, souvent européen – érigée en point d’équivalence général. L’unité se construit ainsi autour d’une hiérarchie implicite des oppressions.
Ce mécanisme ne relève pas d’une erreur contingente. Il tient à la logique même de la centralité du « sujet historique ». Stabiliser un antagonisme principal permet de produire une conflictualité lisible et d’organiser l’action collective. Mais cette stabilisation suppose aussi que d’autres conflictualités soient reléguées, temporisées ou intégrées sous condition. L’internationalisme gagne en cohérence ce qu’il a perdu en capacité d’entendre certaines expériences situées.
Au XXᵉ siècle, la structuration bipolaire du monde déplace cette logique sur le terrain géopolitique. La bipolarité n’organise pas seulement des alliances entre États. Elle produit également une manière de lire les conflits. Dans ce cadre, un antagonisme central – celui qui oppose les blocs – tend à structurer l’ensemble de l’espace politique.
Cette centralité géopolitique s’appuie elle aussi sur des infrastructures matérielles : alliances militaires, systèmes d’aide, réseaux diplomatiques, organisations politiques et intellectuelles liées à chacun des blocs. Ces dispositifs contribuent à stabiliser une grille de lecture du monde et à orienter les positionnements des mouvements. Lorsque la centralité politique se déplace à l’échelle géopolitique, elle tend à se reconfigurer sous la forme d’une polarisation entre blocs. Une logique campiste peut alors s’installer : les conflits sont interprétés à partir de l’opposition entre camps géopolitiques, qui devient le principe organisateur de l’espace politique.
Dans cette perspective, les contradictions internes peuvent être reléguées au second plan. Les violences commises par un allié sont parfois minimisées au nom d’une priorité stratégique plus large. Les luttes qui ne s’inscrivent pas clairement dans cette polarité risquent d’être disqualifiées. Le campisme offre une lisibilité immédiate des conflits, mais cette simplification tend à écraser les tensions qui ne se laissent pas aligner.
Il serait pourtant trop simple d’y voir une simple dérive idéologique. La bipolarité correspondait à une configuration réelle du système international. Les mouvements devaient agir dans cet environnement contraint. Mais cette contrainte ne supprime pas la dimension politique du problème. Car la logique campiste ne se limitait pas à organiser les relations entre États. Elle traversait aussi les débats internes, transformait des alliances contingentes en fidélités durables et tendait à réduire la conflictualité à une question de loyauté stratégique.
Le moment tiers-mondiste et afro-asiatique introduit un autre déplacement. En faisant de l’anti-impérialisme la matrice unificatrice, il déplace le centre vers la nation décolonisée. La domination impériale apparaît alors comme une structure mondiale et les peuples en lutte pour leur souveraineté deviennent les nouveaux sujets politiques de l’internationalisme.
Ce déplacement a produit une puissance réelle. Il a rendu visibles des rapports de domination longtemps marginalisés dans les lectures précédentes et ouvre de nouveaux espaces diplomatiques et politiques. Mais il a reconduit également une logique de centralité. La souveraineté nationale est devenue le principe organisateur autour duquel les autres contradictions s’ordonnaient. Dans certains contextes, les contestations sociales internes pouvaient être interprétées comme fragilisant l’unité nationale face à l’impérialisme.
La montée en puissance du langage des droits dans la période post-guerre froide constitue un autre déplacement. Les droits humains, portés par des arènes juridiques transnationales et des réseaux d’expertise, ont offert de nouveaux instruments de dénonciation et de pression politique. Ils ont permis d’internationaliser certaines causes et de contourner partiellement les souverainetés étatiques.
Mais cette juridicisation a transformé aussi la structure de l’engagement. Elle a professionnalisé certaines formes de mobilisation, segmente les luttes et introduit une nouvelle hiérarchie entre celles et ceux qui maîtrisent les codes normatifs et celles et ceux dont l’expérience devient l’objet du plaidoyer.
Ici encore, la centralité a produit un double effet. Le langage des droits pouvait universaliser une cause. Mais il pouvait aussi fragmenter les luttes en dossiers distincts, séparés par des catégories juridiques. L’unité ne disparaît pas : elle change de forme. Elle devient plus procédurale et parfois plus technocratique.
Il ne s’agit pas d’assimiler ces séquences historiques ni d’en effacer les différences. Les contextes varient, les effets concrets aussi. Une régularité apparaît néanmoins : chaque tentative d’unifier l’internationalisme autour d’un centre – qu’il soit social, national, géopolitique ou juridique – tend simultanément à produire une hiérarchisation interne des luttes. Une centralité n’organise pas seulement les alliances ; elle tend aussi à définir la forme à partir de laquelle certaines luttes deviennent immédiatement intelligibles tandis que d’autres restent périphériques.
En effet, ces centres successifs ne s’annulent pas. Ils se sédimentent, se combinent et parfois se concurrencent. Il serait illusoire de croire que l’on pourrait revenir à un moment originaire débarrassé de toute centralité. La question n’est pas de choisir le « bon » centre. Elle est de comprendre que toute centralité, même nécessaire dans certaines situations, produit une tension interne durable.
À partir de cette généalogie, une hypothèse se précise. La difficulté contemporaine ne tient pas à la disparition des centres, mais à la conscience accrue de leurs effets hiérarchisants. Les expériences passées ont laissé une mémoire politique. Cette mémoire rend plus visible le coût des réductions stratégiques et explique en partie la méfiance actuelle à l’égard des tentatives de recentrage.
L’internationalisme se trouve ainsi pris dans une tension nouvelle. Sans centre, il risque la dispersion. Avec centre, il risque la subordination. Cette tension constitue aujourd’hui le cœur du problème contemporain.
C’est précisément sur ce terrain que la séquence altermondialiste a tenté une expérimentation partielle : non pas supprimer la question de l’unité, mais empêcher qu’elle se stabilise à nouveau dans un centre hégémonique.
III. L’altermondialisme : expérimentation et héritage inachevé2
La séquence altermondialiste ne peut pas être réduite à une simple protestation contre la mondialisation néolibérale. Une telle description en ferait un épisode sectoriel de contestation. Elle correspond plutôt à une tentative explicite de répondre au dilemme mis au jour par les séquences précédentes : comment produire de l’unité sans reconduire une centralité hégémonique.
La fin des années 1990 ne crée pas ex nihilo cet espace politique. Elle cristallise des circulations militantes déjà actives contre les plans d’ajustement structurel, contre les politiques du FMI et de la Banque mondiale ou encore contre l’Accord multilatéral sur l’investissement. Ce qui se transforme alors n’est pas seulement le contenu des revendications. C’est la configuration des alliances et leur visibilité.
Une coalition inhabituelle prend forme : syndicats, réseaux écologistes, mouvements paysans transnationaux, collectifs organisés contre la dette, organisations de solidarité internationale. L’adversaire n’est plus seulement un État identifiable ni un bloc géopolitique. Il apparaît comme une architecture globale de normes, d’institutions et de régulations.
Ce déplacement modifie les conditions de l’unité. Celle-ci ne repose plus sur une centralité doctrinale unique. Elle se construit dans l’articulation d’expériences et de luttes hétérogènes. Les divergences stratégiques ne sont pas résolues au préalable ; elles coexistent et structurent l’espace de coopération. L’altermondialisme part de cette pluralité plutôt que de chercher à la réduire.
Le Forum social mondial, à partir de 2001, tente de donner une forme durable à cette intuition. Le refus d’une déclaration finale imposée, l’absence de comité central décisionnel ou la non-hiérarchisation officielle des luttes ne relèvent pas seulement de choix organisationnels. Ils traduisent une hypothèse politique : éviter que l’unité ne se transforme en capture. Là où les Internationales du XXᵉ siècle stabilisaient un centre, le Forum a cherché à maintenir un espace de circulation et de rencontre.
Ce choix rompt avec l’idée selon laquelle la puissance collective suppose nécessairement une ligne unifiée. Il accepte le risque de la dispersion pour éviter la reconcentration du pouvoir. La tension héritée des séquences précédentes n’est pas supprimée pour autant ; elle est déplacée.
L’horizontalité proclamée ne neutralisait pourtant pas les asymétries matérielles. Les grandes ONG disposaient de ressources financières, logistiques et symboliques considérables. Certaines organisations du Nord maîtrisaient plus facilement les langues dominantes et les codes médiatiques internationaux. Les délégations du Sud devraient souvent composer avec les visas, les financements incertains ou les difficultés de traduction. L’espace ouvert n’était donc pas un espace égal. Il restait traversé par les hiérarchies globales qu’il cherchait contester.
C’est ici que l’expérience altermondialiste révèle son ambivalence. En refusant la centralité formelle, elle rendait plus visibles des hiérarchies informelles. Lorsque les hiérarchies ne sont plus institutionnalisées, elles peuvent se stabiliser de manière plus diffuse. L’absence de centre ne signifie pas l’absence de pouvoir ; elle oblige à en observer les formes concrètes.
Les débats stratégiques internes s’intensifiaient rapidement. Faut-il transformer l’espace du Forum en plateforme de coordination décisionnelle ? Faut-il maintenir une logique d’ouverture au risque d’une faible capacité d’intervention collective ? Faut-il articuler plus étroitement ces espaces avec des partis politiques, notamment dans les contextes latino-américains marqués par l’arrivée de gouvernements progressistes ? Derrière ces questions organisationnelles apparaissait un problème plus profond : comment passer d’une densité relationnelle réelle à une capacité d’action collective sans recréer une hiérarchie stable ?
La répression qui accompagne certaines mobilisations internationales rappelle également les limites de ce modèle. Violences policières, arrestations arbitraires, criminalisation de certaines formes d’action : les États conservaient une capacité de fermeture brutale. L’internationalisme de réseau découvrait sa vulnérabilité. La pluralité organisationnelle et l’horizontalité ne protégeaient pas de la coercition.
À partir de la fin des années 2000, un essoufflement devient perceptible. La « guerre contre le terrorisme », la crise économique de 2008, le printemps arabe et les mouvements de places reconfigurent les priorités internationales. Les dispositifs sécuritaires se renforcent. Les forums continuent d’exister, mais peinent à transformer la circulation des analyses critiques en stratégie collective durable. Certains acteurs s’institutionnalisent. D’autres se radicalisent. Les divergences, longtemps contenues, deviennent plus visibles.
Qualifier cette séquence d’échec serait pourtant trop rapide. L’altermondialisme a produit un déplacement durable. Il a montré qu’un internationalisme pouvait se concevoir sans centre doctrinal unique. Il a également légitimé l’idée que les régimes de domination sont multiples et ne se laissent pas réduire à une contradiction principale.
Surtout, il a déplacé la question de l’unité. Il ne s’agit plus de désigner un sujet historique central chargé d’incarner l’émancipation, mais de chercher comment articuler des expériences et des luttes multiples sans les subsumer.
Ce déplacement laisse cependant un chantier ouvert. La pluralité assumée ne résout pas la question de la durée. Comment transformer une intensité relationnelle ponctuelle en trame durable ? Comment empêcher que les asymétries matérielles ne produisent des hiérarchies informelles, plus difficiles à contester précisément parce qu’elles ne sont pas institutionnalisées ?
L’altermondialisme n’a pas échoué à produire de l’unité. Il a plutôt mis en évidence la difficulté structurelle de produire une unité qui ne hiérarchise pas, en déplaçant le problème sans le faire disparaître.
L’histoire de l’internationalisme montre ainsi une difficulté récurrente : toute tentative d’unifier des luttes hétérogènes tend à produire une centralité qui organise l’action collective tout en hiérarchisant les expériences qu’elle prétend relier.
Cette ambivalence constitue peut-être son héritage le plus précieux – et le plus inconfortable. La période actuelle hérite de ce constat : la centralité comporte des risques politiques évidents, mais son absence ne suffit pas à garantir la solidité stratégique des alliances.
La fin du sujet historique
L’histoire longue de l’internationalisme a souvent été structurée par la recherche d’un sujet capable d’incarner la totalité du conflit. La classe ouvrière industrielle au XIXᵉ siècle, la nation décolonisée au milieu du XXᵉ siècle, puis l’individu porteur de droits dans la séquence post-guerre froide : chacune de ces figures a servi de point d’appui pour stabiliser l’unité. Ce sujet historique ne représentait pas simplement une partie parmi d’autres. Il prétendait condenser la contradiction décisive, celle autour de laquelle les autres pouvaient s’ordonner sans remettre en cause la cohérence d’ensemble.
Ce modèle est aujourd’hui profondément ébranlé. La conflictualité n’a pas disparu. En revanche, la prétention à condenser l’ensemble des contradictions dans une figure unique est devenue socialement instable et politiquement inefficace.
La pluralisation contemporaine des régimes de domination ne relève pas d’un simple éclatement identitaire, comme le suggèrent parfois certaines lectures rapides. Elle correspond plutôt à la mise en visibilité de structures longtemps subordonnées ou reléguées au second plan dans les séquences précédentes. La colonialité, le patriarcat, le racisme, l’extractivisme, la financiarisation ou encore les violences frontalières ne sont plus perçus comme des dimensions dérivées d’un antagonisme principal. Ils apparaissent comme des régimes de pouvoir dotés de leur propre consistance, de leur propre temporalité et de leurs propres scènes de conflictualité.
Ce déplacement a des conséquences stratégiques immédiates. Les expériences sociales produites par ces régimes sont différenciées, parfois difficilement comparables. Elles génèrent des urgences qui ne se laissent pas aisément hiérarchiser. Ce qui constitue une priorité vitale dans un contexte peut apparaître comme secondaire dans un autre. Toute tentative de réinstaller un principe unique d’ordonnancement rencontre désormais une résistance rapide.
Cette résistance ne traduit pas un éclatement pathologique des luttes. Elle est aussi le produit d’une mémoire historique. Les séquences antérieures ont montré ce que coûte la subordination durable d’une domination à une autre au nom d’une unité stratégique. Les luttes contemporaines savent que la promesse d’une résolution ultérieure peut fonctionner comme mécanisme de neutralisation.
La fin du sujet historique ne signifie donc pas la disparition de toute structuration possible. Elle signifie plutôt que l’idée d’un principe unique capable d’absorber l’ensemble des contradictions devient elle-même objet de suspicion. Ce qui apparaissait auparavant comme condition de la puissance collective peut désormais être perçu comme un risque de réduction, de subordination.
Dans les séquences précédentes, l’unité pouvait être pensée comme expansion. Il s’agissait d’élargir le cercle de la classe, d’étendre la solidarité anti-impérialiste ou d’universaliser les droits. L’unité consistait à intégrer progressivement de nouveaux sujets dans un cadre déjà stabilisé. Ce modèle d’extension rencontre aujourd’hui une limite structurelle. Aucun centre évident ne permet désormais d’organiser cette expansion, d’où la fin du sujet révolutionnaire et de l’histoire tant proclamé par les néolibéraux.
L’unité ne peut donc plus être conçue comme simple extension d’un principe. Elle doit être produite à partir d’une pluralité irréductible. Cette pluralité ne renvoie pas pour autant à une juxtaposition indifférente de causes isolées. Les régimes de domination contemporains sont objectivement imbriqués. Les chaînes d’approvisionnement relient exploitation du travail, destruction écologique et héritages coloniaux. Les politiques migratoires articulent sécurité, racisme et économie informelle. Les conflits armés reconfigurent à la fois des marchés énergétiques et des flux financiers : des points d’articulation matériels sont réels et nombreux.
Ces articulations objectives ne produisent toutefois pas automatiquement une hiérarchie partagée des priorités. Elles ne désignent pas d’elles-mêmes un sujet historique. Elles exigent un travail politique d’interprétation et de coordination. C’est précisément là que se situe la tension stratégique contemporaine.
L’intensification des crises – climatiques, autoritaires ou géopolitiques – pousse à la simplification. Face à l’urgence, la désignation d’un antagonisme principal semble offrir une boussole nécessaire pour agir vite. Le temps court favorise les lectures hâtives. Dans le même temps, l’expérience historique des centralités passées rend suspecte toute hiérarchisation qui exige des mises entre parenthèses prolongées. La mémoire des subordinations alimente une vigilance diffuse. Ces deux pressions sont réelles et simultanées. Elles ne s’annulent pas.
La fin du sujet historique n’est donc pas une perte. Elle constitue une contrainte politique nouvelle. Elle oblige à déplacer le problème de l’unité du terrain de l’identité vers celui des relations. Un internationalisme de la praxis ne peut plus être pensé comme incarnation d’un principe totalisant. Il doit être envisagé comme construction d’une trame capable d’articuler des conflits hétérogènes sans les réduire.
C’est dans ce contexte que la convergence des luttes s’impose comme solution apparente. Elle promet de recomposer l’unité sans restaurer un sujet unique. Cette promesse mérite pourtant d’être examinée. Car si le sujet historique n’est plus tenable sous sa forme classique, la tentation de reconstituer un centre sous une autre modalité demeure.
IV. De la convergence au tissage
La convergence des luttes s’est imposée progressivement comme réponse intuitive à la dispersion contemporaine. Si aucun sujet historique ne peut plus prétendre incarner la totalité du conflit, si la pluralité des régimes de domination est devenue irréductible, alors il faudrait faire converger. Le terme circule avec une évidence presque apaisante. Il suggère qu’il suffirait d’aligner des causes distinctes pour produire une puissance cumulative.
Or, la convergence n’est pas une simple addition. Elle repose sur une opération théorique implicite, mais aussi sur des conditions organisationnelles concrètes : la sélection d’un antagonisme structurant autour duquel les autres contradictions viennent s’ordonner. Autrement dit, elle suppose un principe de priorisation, même lorsqu’il n’est pas formulé explicitement. L’idée même de convergence implique un point vers lequel l’on converge. Ce point peut être provisoire ou contextualisé. Il n’en demeure pas moins organisateur. Converger signifie toujours, explicitement ou non, décider autour de quoi l’espace commun de lutte doit s’organiser.
C’est à ce niveau que la question du campisme réapparaît, non comme survivance historique mais comme forme logique. Le campisme géopolitique réduisait la complexité mondiale à une polarité entre blocs antagonistes. Il produisait une hiérarchie claire des contradictions. La convergence, lorsqu’elle n’est pas interrogée, peut produire un effet analogue : désigner un antagonisme principal – économique, climatique ou autoritaire – puis organiser les autres luttes autour de cette priorité.
Il ne s’agit pas d’assimiler toute convergence au campisme, loin de là. Une telle comparaison ignorerait les différences de contexte et d’intention. L’enjeu ici par cette approximation est plutôt d’identifier une analogie structurelle. Dans les deux cas, la simplification offre une lisibilité stratégique immédiate au prix d’une hiérarchisation. Certaines urgences deviennent centrales. D’autres sont invitées à se mettre en retrait, parfois temporairement, parfois durablement.
La période actuelle rend cette hiérarchisation particulièrement délicate. Les luttes écologistes affrontent des temporalités longues marquées par l’irréversibilité de certains processus. Les luttes féministes transnationales travaillent des violences systémiques diffuses et profondément enracinées. Les mobilisations antiracistes s’ancrent dans des expériences situées de discrimination et de contrôle. Les résistances paysannes et autochtones affrontent des logiques extractivistes à la fois locales et insérées dans des chaînes globales de valeur. Ces régimes de conflictualité se croisent, mais ils ne se superposent pas.
Les réduire à une hiérarchie stable revient à produire une nouvelle invisibilisation. Ce qui était autrefois relégué comme contradiction secondaire peut se retrouver, sous une autre forme, à nouveau différé au nom d’une priorité stratégique. La convergence risque alors de devenir paradoxale. Elle vise l’unité. Elle peut produire de la frustration.
Ce mécanisme ne procède pas nécessairement d’une volonté de domination de défenseurs et défenseuses de la convergence. Il s’inscrit dans des asymétries structurelles. Les organisations les plus dotées en ressources discursives, financières ou médiatiques – souvent déjà centrales dans les espaces transnationaux – tendent à fixer l’agenda commun. Le calendrier collectif épouse leur temporalité. Le langage partagé devient celui qui circule déjà dans les arènes internationales. Les autres acteurs et actrices s’ajustent. Le centre n’est pas proclamé ; il s’installe progressivement par inertie.
La rapidité constitue un facteur décisif. Les crises successives favorisent celles et ceux qui peuvent répondre immédiatement, produire des analyses et mobiliser des réseaux. L’urgence valorise la capacité d’initiative rapide. Cette rapidité n’est pourtant pas distribuée également. Elle dépend de ressources matérielles, de disponibilités militantes et de sécurités organisationnelles. Ce qui apparaît comme efficacité peut masquer une extraction silencieuse de temps, de travail et de légitimité.
On préférera donc parler ici de tissage plutôt que de convergence.
L’hypothèse est que le paradigme du tissage part d’un constat plus exigeant. Il reconnaît qu’aucune hiérarchie définitive des urgences ne peut être stabilisée sans produire des angles morts. Plutôt que d’ordonner les contradictions autour d’un centre, il propose de multiplier les points de contact entre acteurs et actrices autonomes, en assumant que ces liens seront inégaux et que cette inégalité doit devenir un objet de travail politique.
Le tissage ne cherche pas à résoudre la pluralité des conflits par leur ordonnancement autour d’un centre ou par une échelle des priorités politiques. Il part au contraire de l’idée que cette pluralité constitue une donnée durable de la conflictualité du capitalisme contemporain, tout comme de la possibilité même d’un dépassement émancipateur.
Tisser ne signifie pas juxtaposer. Il ne s’agit pas d’additionner des causes sans articulation. Il s’agit de construire une trame dans laquelle chaque fil conserve sa texture propre tout en participant à une trame commune. Le commun n’est pas présupposé. Il émerge d’interactions répétées, des dialogues multi-langues et de conflits traversés. Là où la convergence tend à figer un espace commun préalablement défini, le tissage considère cet espace comme un produit fragile et dynamique.
Ce déplacement modifie la conception même de la puissance. La force ne réside plus uniquement dans la capacité à produire une ligne unifiée immédiatement identifiable pu à arracher des victoires politiques dans le court terme. Elle se mesure à la densité des relations capables de supporter le désaccord sans rupture et à la possibilité d’accepter que les priorités varient selon les contextes sans que cette variation soit interprétée comme déloyauté.
Le tissage ne supprime pas la nécessité de décisions communes. Il ne nie pas la possibilité d’actions coordonnées. Il déplace cependant la source de la légitimité. Celle-ci ne provient plus d’un centre stabilisateur, mais de la qualité des relations construites dans la durée. Une décision commune n’est pas légitime parce qu’elle exprime une priorité objective indiscutable. Elle l’est parce qu’elle émerge d’un processus où les asymétries ont été rendues visibles et discutables.
Ce paradigme impose une certaine lenteur dans un environnement qui valorise la réaction immédiate. Cette friction est inconfortable. Elle n’est pas un défaut à corriger : elle constitue la condition d’une unité qui ne hiérarchise pas par défaut. Reconnaître cela ne supprime pas la tension entre pluralité et efficacité. Elle exige des dispositifs concrets. Le premier pas consiste à reconnaître que la convergence, loin d’être une solution évidente, peut reconduire le problème qu’elle prétend résoudre.
V. La confiance politique comme base matérielle
Si le tissage constitue une alternative stratégique à la convergence simplificatrice, il ne peut tenir par la seule multiplication des contacts. Une trame relationnelle ne se stabilise pas par la seule accumulation de liens. Elle suppose une matière plus dense. Cette matière constitue la base matérielle du tissage3 : la confiance politique. Non pas la confiance interpersonnelle fondée sur l’affinité, ni la simple proximité idéologique, mais une structure de relations capable d’absorber le conflit sans se rompre.
L’histoire des coalitions (transnationales ou pas) et des dynamiques entre mouvements montre que les ruptures ne surgissent pas toujours autour de désaccords programmatiques majeurs. Elles apparaissent souvent à partir de micro-fractures accumulées : le sentiment d’être invisibilisé, l’impression que certaines décisions se prennent ailleurs, la fatigue d’une dépendance jamais nommée, la frustration face à une asymétrie devenue routine. Lorsque ces tensions ne trouvent pas d’espace pour être travaillées, elles se transforment d’abord en retrait discret, puis en rupture ouverte. L’éclatement semble soudain. Il est en réalité le résultat d’une lente érosion.
La confiance politique n’est donc pas un supplément moral ajouté à une alliance déjà constituée. Elle en est une condition d’existence dans la durée. Elle commence là où la critique et le dissensus cessent d’être interprétés comme une menace existentielle. Tant que contester une orientation stratégique revient à fragiliser sa place dans le collectif, la parole se contracte. Le dissensus devient murmure, puis abstention. Une alliance peut alors afficher une unité impeccable tout en perdant progressivement sa capacité critique. Le silence stabilise à court terme. Il prépare l’effondrement à moyen terme.
Cette dynamique est encore plus visible dans les espaces transnationaux, où les asymétries matérielles sont souvent plus marquées. Certaines organisations financent, d’autres dépendent. Certaines disposent d’équipes salariées et de relais institutionnels, d’autres reposent sur un bénévolat fragile. Certaines agissent dans des contextes relativement protégés, d’autres affrontent la criminalisation. Ces écarts ne sont pas accidentels. Ils structurent les relations.
Lorsque ces asymétries ne deviennent pas des objets de discussion collective, elles tendent à se naturaliser. La dépendance se transforme en habitude. L’habitude en hiérarchie. Ce qui était perçu comme soutien peut progressivement se transformer en contrôle implicite. La confiance ne consiste pas à ignorer ces écarts au nom de l’unité. Elle suppose au contraire qu’ils puissent être nommés, examinés et, lorsque c’est possible, redistribués.
La question des ressources financières constitue un point particulièrement sensible. L’argent ne circule jamais de manière neutre. Il façonne les temporalités, les priorités et les formes d’action possibles. Une organisation structurellement dépendante d’un financement extérieur peut voir sa marge d’autonomie se réduire sans que cela soit explicitement formulé. Si cette relation n’est pas encadrée par des règles transparentes et des mécanismes de redevabilité, elle produit une hiérarchie silencieuse.
La visibilité médiatique obéit à une logique comparable, bien que moins immédiatement perceptible. Dans un espace saturé d’images et de récits, certaines figures deviennent les incarnations publiques d’une alliance ou initiative politique collective. Cette concentration symbolique peut sembler efficace. Elle n’est pas sans effet interne. La centralité médiatique tend à se transformer en centralité stratégique : les discussions informelles et les arbitrages se déplacent vers celles et ceux qui disposent d’un accès privilégié aux arènes publiques. Sans mécanismes de rotation et de délibération collective, cette centralité se stabilise et cesse d’être interrogée.
La temporalité constitue un autre test. Certaines luttes vivent dans l’urgence permanente, confrontées à des menaces immédiates. D’autres peuvent inscrire leur action dans le long terme. Lorsque le calendrier collectif épouse systématiquement le rythme des organisations les mieux dotées, l’inégalité se renforce. À l’inverse, une urgence constante peut empêcher toute élaboration stratégique. La confiance suppose une capacité à articuler ces temporalités hétérogènes, plutôt qu’à les uniformiser.
La dimension la plus délicate reste celle de la réparation. Les alliances produisent inévitablement des blessures. Une lutte invisibilisée dans un communiqué commun. Une formulation imposée sans consultation. Une décision budgétaire perçue comme inéquitable. Lorsque ces épisodes sont minimisés au nom de l’unité, ils sédimentent en rancœur. La réparation n’est pas une posture morale. Elle implique des gestes concrets : réviser une procédure, redistribuer une responsabilité, reconnaître publiquement une erreur. Une alliance capable de réparer se renforce. Une alliance incapable de reconnaître ses propres asymétries accumule une dette invisible.
La confiance politique se construit donc dans la répétition d’expériences où le conflit ne débouche pas sur l’exclusion. Elle se consolide lorsque le pouvoir circule réellement, et pas seulement symboliquement ou de façon performative. Elle se stabilise lorsque les ressources, la visibilité et les responsabilités deviennent des objets de discussion réguliers et non des données naturelles.
Sans cette base matérielle, le tissage reste une métaphore séduisante mais stérile. La relation ne se transforme pas en trame. Elle demeure un réseau fragile, exposé à la première crise majeure – précisément parce que la crise révèle ce que le consensus de surface dissimulait.
Encadré – Quand la confiance devient possible
La confiance politique apparaît lorsque le désaccord cesse d’être traité comme une attaque. Elle se rend perceptible lorsque celles et ceux qui nomment une asymétrie ne sont pas immédiatement soupçonné·es de fragiliser l’ensemble. Elle se renforce lorsque la distribution des ressources et des responsabilités est encadrée par des règles explicites, susceptibles d’être discutées et ajustées régulièrement. Elle s’enracine enfin dans la durée, à travers l’expérience répétée de conflits traversés et de réparations effectives.
À l’inverse, la confiance se fissure là où la critique est rabattue sur la morale, là où les décisions décisives se prennent toujours au même endroit, là où l’argent structure la relation sans jamais être mis en discussion. L’alliance peut sembler stable. Elle repose alors sur une accumulation de silences. Le silence ne tient pas indéfiniment.
VI. Les conditions d’un renouvellement de l’internationalisme
Repenser à un internationalisme de la praxis à partir du tissage et de la confiance ne relève pas d’un simple ajustement conceptuel. Ce déplacement modifie la manière même de concevoir la puissance collective dans une période où les rapports de force mondiaux se recomposent rapidement. La configuration qui s’installe n’est ni véritablement bipolaire, ni réellement multipolaire au sens ordinaire du terme. Elle demeure instable, traversée de rivalités régionales, des contradictions sociales internes, de replis autoritaires, de réarmements et de conflits localisés dont les effets dépassent largement leurs lieux d’origine.
Dans ce contexte, la tentation de la simplification revient avec force. Désigner un antagonisme principal, choisir un camp, hiérarchiser les contradictions peut donner l’impression de rétablir une cohérence dans un paysage incertain. Cette lisibilité semble parfois nécessaire lorsque les crises se multiplient.
Cette cohérence a toutefois un coût. Elle conduit souvent à passer sous silence certaines violences lorsqu’elles proviennent du « bon côté ». Elle conduit aussi à différer certaines luttes au nom d’une priorité stratégique jugée plus urgente. De cette manière, la logique de réduction qui accompagnait déjà les centralités passées tend à réapparaître sous des formes renouvelées.
La pression des crises accentue ce mouvement. Catastrophes climatiques plus brutales, durcissement des politiques migratoires, multiplication des régimes illibéraux, militarisation des frontières, instrumentalisation géopolitique des ressources : chaque séquence d’instabilité renforce la demande d’alignement rapide. Or l’alignement rapide, lorsqu’il n’est pas interrogé, prépare souvent des fractures différées.
Un autre élément complique encore la situation. Un internationalisme réactionnaire s’organise déjà. Les échanges de technologies de surveillance, la circulation de lois répressives, les coopérations sécuritaires ou le financement de réseaux idéologiques dessinent des formes de coordination autoritaire de plus en plus visibles. Cette coordination ne s’embarrasse guère de pluralité. Elle hiérarchise sans hésitation et assume la centralité. Elle gagne en efficacité ce qu’elle perd en légitimité démocratique.
La question n’est donc pas de savoir si la coordination est nécessaire. Elle l’est. La question est plutôt de savoir sous quelle forme elle peut se construire sans reproduire les angles morts que l’histoire des internationalismes a déjà révélés.
Le déplacement vers le tissage n’apporte pas une solution prête à l’emploi. Il invite plutôt à changer de focale. Dans le paradigme classique, la force d’un internationalisme se mesurait à sa capacité à produire une ligne commune immédiatement identifiable. La clarté doctrinale apparaissait alors comme le signe d’une solidité politique.
Dans le paradigme du tissage, la puissance se mesure autrement. Elle tient d’abord à la robustesse des liens capables de traverser les désaccords sans implosion. Elle tient ensuite à la faculté de maintenir des espaces de discussion et d’échanges là où la polarisation pousse à la disqualification rapide. Elle tient enfin à la capacité de redistribuer les ressources et la visibilité dans un environnement marqué par la concurrence – redistribution qui ne peut exister que si elle devient un objet de discussion régulier et non une donnée supposée acquise.
La période qui s’ouvre place les organisations internationalistes devant une double contrainte. D’un côté, agir vite face à des crises systémiques dont certains effets sont irréversibles. De l’autre, refuser de sacrifier la pluralité des luttes au nom de l’urgence. Cette tension ne pourra pas être résolue par une formule théorique. Elle devra être travaillée dans des dispositifs concrets, par la praxis : modalités de décision, rotation des responsabilités, partage des financements, articulation des temporalités, mécanismes de réparation.
Le risque le plus discret n’est pas l’éclatement spectaculaire d’une alliance. Il réside plutôt dans la normalisation progressive d’une hiérarchie silencieuse à l’intérieur même des coalitions. Lorsque certaines voix deviennent durablement centrales, lorsque certaines priorités cessent d’être discutées, lorsque certaines dépendances financières deviennent invisibles, l’internationalisme peut continuer d’exister formellement tout en perdant sa capacité critique.
Il se transforme alors en façade consensuelle. Et cette transformation est d’autant plus difficile à identifier qu’elle se produit lentement, dans les marges des décisions officielles.
Repenser l’internationalisme dans cette période demande donc une vigilance constante contre les mécanismes de homogénéisation. Il ne s’agit pas de célébrer la dispersion, certes. Il s’agit néanmoins d’empêcher que la nécessité stratégique ne se transforme en réduction durable.
La pluralité des régimes de domination contemporains ne peut pas être absorbée dans un principe unique. Elle peut en revanche être articulée, à condition d’accepter que cette articulation reste toujours partielle et révisable.
Ce déplacement ne garantit aucun succès. Il ouvre un chantier. Et ce chantier n’est pas accessoire ou secondaire. Il touche à la manière dont les luttes se reconnaissent, se soutiennent et se transforment mutuellement dans un monde où la fragmentation est devenue elle-même une technique de pouvoir.
Si l’internationalisme conserve une force historique, celle-ci résidera moins dans la promesse d’une synthèse totale que dans la capacité à tenir ensemble sans simplifier, à coopérer sans subsumer, à coordonner sans réduire.
L’unité ne sera ni pure ni définitive. Elle sera construite, contestée, réparée, puis reconstruite. Accepter cette instabilité ne signifie pas renoncer à la puissance. Cela revient plutôt à en redéfinir la source. La solidité d’une telle opération émergera d’une trame relationnelle suffisamment dense pour supporter le conflit sans se disloquer
Glauber Sezerino
Membre d’Initiatives pour un autre monde IPAM4
Transmis par Bernard Dreano
1 On remercie à Bernard Dréano pour les formulations autour de l’évolution du campisme.
2 Beaucoup de ces réflexions ont été construites à partir de longues discussions avec Gustave Massiah, à qui on remercie vivement.
3 Les considérations sur la place et la centralité des rapports de confiance sont le résultat des multiples discussions et expériences militantes partagées avec Celine Meresse au sein de nos espaces militants communs.
4 Initiative pour un autre monde IPAM est un collectif de militants et d’associations (dont le Cedetim, centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), membre du CRID, du CICP, du Conseil international du Forum Social Mondial, etc. Le siège d’IPAM est 21 ter rue Voltaire à Paris 75011.
