International

La guerre qui a changé la donne en Iran

Lorsque le monde parle d’Ormuz ou des voies d’approvisionnement énergétique, il doit également évoquer l’obscurité numérique, les familles qui recherchent des personnes détenues ou disparues dans le noir total imposé par la coupure d’Internet, ainsi que le contrôle exercé sur l’information, les images, les témoignages et la mémoire.

La guerre contre l’Iran était censée simplifier le problème : pression militaire, retrait de Téhéran, négociations menées en position de faiblesse et peut-être même un changement de régime. Mais la guerre obéit rarement aux fantasmes de ceux qui la déclenchent. Au lieu de se simplifier, la question iranienne s’est transformée.

L’Iran d’après-guerre ne sera plus le même qu’avant. Les États-Unis ne seront pas non plus la puissance dominante qu’ils imaginaient être. Le détroit d’Ormuz est passé d’un point d’étranglement géopolitique à un instrument central de négociation. La méfiance n’est plus une simple rhétorique à Téhéran ; elle fait désormais partie intégrante de la structure même de la prise de décision. Et la République islamique, blessée par l’attaque étrangère, a également profité du contexte de guerre pour reconstruire et renforcer sa logique de sécurité intérieure.

Mais ce n’est là qu’une partie de la réalité. Un rapport récent d’Amnesty International dresse un tableau brutal : la population iranienne est prise en étau entre les attaques illégales des États-Unis et d’Israël et une répression interne meurtrière. Il ne s’agit pas simplement d’une question de droits humains, mais de la structure politique du moment. La question n’est pas seulement que Washington ait perdu le contrôle de cette guerre, ou que Téhéran ait trouvé de nouveaux leviers de pression. La question est que la société iranienne est écrasée entre deux machines de pouvoir : la machine de guerre extérieure et l’État sécuritaire intérieur.

Une guerre qui a déraillé
L’une des illusions persistantes de la politique américaine et israélienne envers l’Iran est la croyance que la guerre peut être utilisée comme un instrument précis et contrôlable. Dans cette perspective, la force militaire est conçue presque comme une intervention chirurgicale : attaquer des cibles sélectionnées, affaiblir les structures de commandement, faire reculer l’adversaire, puis rouvrir les négociations en position de force.

Mais la guerre, en particulier en Iran et en Asie occidentale, ne se limite généralement pas au scénario prévu par ses stratèges. À partir d’un certain stade, le conflit suit sa propre logique. Le premier coup est crucial, mais ce qui importe le plus, c’est la manière dont l’État attaqué en absorbe l’impact, transforme les dégâts en levier de pression et étend la crise aux marchés énergétiques, aux alliances régionales, à la politique intérieure et à l’économie mondiale.

Lorsque la guerre échappe à tout contrôle, ce n’est pas seulement une question stratégique. Sur le terrain, cela se traduit par des civil·es tué·es, des infrastructures détruites, la peur, des déplacements de population, des communications coupées et un quotidien épuisant.

Cette guerre ne se contente pas de frapper l’Iran ; elle transforme également le terrain. La table à laquelle Téhéran était censé revenir n’existe plus sous la même forme. Les négociations actuelles ne portent plus uniquement sur les centrifugeuses et l’uranium, mais aussi sur Ormuz, le pétrole, les sanctions, les réparations, la sécurité régionale, la Russie, la Chine et l’avenir de la dissuasion.

Mais lorsque la guerre échappe à tout contrôle, ce n’est pas seulement une question stratégique. Sur le terrain, cela signifie des civil·es tué·es, des infrastructures détruites, la peur, des déplacements, des communications coupées et un quotidien épuisant. Amnesty International a qualifié les attaques américaines et israéliennes menées entre le 28 février et le 7 avril 2026 d’« illégales » au regard de l’interdiction du recours à la force inscrite dans la Charte des Nations unies. Selon les chiffres officiels iraniens cités par Amnesty, ces attaques ont tué au moins 3 375 personnes, dont 383 enfants. On dénombre environ 25 000 blessé·es. Au début de la guerre, Amnesty a documenté une attaque américaine contre une école à Minab, dans la province d’Hormozgan, qui a tué 156 personnes, dont 120 mineur·es.

Ces chiffres ne devraient pas apparaître comme une note humanitaire en bas d’une analyse géopolitique. Ils devraient en être au cœur. Si l’on appréhende la guerre uniquement à travers les prix du pétrole, les routes maritimes et l’équilibre militaire, la première chose qui disparaît, c’est le corps humain : les enfants, les écoles, les familles et une société contrainte de payer le prix des décisions des États.

Ormuz a remplacé le JCPOA
Avant la guerre, l’Iran s’exprimait principalement dans le langage de l’accord sur le nucléaire : niveaux d’enrichissement, centrifugeuses, inspections, allègement des sanctions et question de savoir si Washington reviendrait au Plan d’action global conjoint (JCPOA), également connu sous le nom d’accord sur le nucléaire. Ce cadre n’a pas disparu, mais il n’est plus le centre de gravité. Dans cette guerre, le détroit d’Ormuz s’est politisé. À l’époque du JCPOA, l’Iran négociait avec des centrifugeuses. Dans le contexte d’après-guerre, il négocie avec Ormuz.

Il ne s’agit pas ici de célébrer la puissance de l’État iranien. C’est un avertissement. La guerre a fait basculer une crise qui aurait pu être contenue dans le cadre d’un accord politique et technique vers le domaine de l’économie mondiale. Une fois que les flux énergétiques, les assurances maritimes, les prix du pétrole, le kérosène, les engrais et les chaînes d’approvisionnement mondiales entrent en ligne de compte, il ne s’agit plus d’un dossier nucléaire à portée limitée.

Ormuz n’est plus seulement une menace. Il est en train de devenir une certitude.

La logique de Téhéran est claire : si la sécurité, l’économie et les infrastructures de l’Iran deviennent un champ de bataille, alors la route de l’énergie mondiale peut également devenir un terrain de négociation. Ormuz n’est plus seulement une menace. Il est en train de se transformer en un atout. Téhéran estime que la signature des États-Unis ne suffit pas, qu’une résolution de l’ONU ne suffit pas, que les promesses d’allègement des sanctions ne suffisent pas. Si les engagements sont violés, il doit y avoir un coût immédiat et tangible. Cela rend la crise plus mondiale et plus explosive.

Quand « accord » ne signifie plus la même chose
Un grand malentendu aujourd’hui est de supposer que la question se résume simplement à des négociations. Or, les deux parties concernées n’entendent plus la même chose par « accord ». Pour les États-Unis, un accord souhaitable implique des concessions iraniennes irréversibles : élimination ou destruction de l’uranium enrichi, des limites plus strictes, des inspections plus étendues et, peut-être, des restrictions aux capacités régionales de l’Iran. Pour l’Iran, un accord acceptable doit désormais porter sur des garanties concrètes : allègement des sanctions, indemnisation pour les dommages subis, reconnaissance du rôle de l’Iran dans la sécurité énergétique régionale et préservation d’instruments permettant de sanctionner l’autre partie en cas de non-respect des engagements. Il ne s’agit pas d’un différend sur des détails, mais d’un différend sur la signification même de l’accord.

Le retrait américain du JCPOA, les attaques militaires, les assassinats, l’incapacité du Conseil de sécurité de l’ONU à prévenir l’agression et les menaces répétées contre l’intégrité politique et territoriale de l’Iran ont fait passer la méfiance du stade de la rhétorique à celui de la prise de décision. Téhéran ne se contente plus d’exprimer sa méfiance ; il agit en conséquence. La leçon que l’Iran en a tirée est dangereuse, mais réelle : le droit international sans pouvoir n’est pas un bouclier ; le Conseil de sécurité sans équilibre des pouvoirs n’est pas une protection ; un accord sans sanctions n’est que du papier. Cette conclusion est dangereuse car elle pousse le monde vers le langage de la force. Mais elle est aussi réelle car les puissances qui ont déclenché la guerre ont imposé ce langage à la table.

Un État blessé n’est pas nécessairement un État sans pouvoir
Un autre piège est la dichotomie entre victoire et défaite. La propagande de la République islamique présente tout signe de survie comme une victoire. Les partisan·es de la guerre à l’étranger présentent chaque attaque militaire comme la preuve que l’effondrement est proche. Ces deux images sont incomplètes.

La République islamique a subi des dommages. Avant même la guerre, l’économie iranienne était déjà épuisée, rentière, sécurisée, corrompue et soumise à des sanctions. La guerre n’a fait qu’aggraver cette situation. Les moyens de subsistance ont été frappés, les infrastructures ont subi des dommages, la peur s’est répandue, l’accès à Internet a été restreint ou coupé, et l’attention mondiale s’est détournée de la répression interne pour se porter sur les cartes pétrolières et les routes maritimes. La guerre n’a pas amélioré la vie des gens ; elle l’a rendue plus difficile.

C’est là toute la contradiction : l’Iran peut être à la fois plus affaibli et plus dangereux.

Mais le régime ne manque pas de leviers de pression. Certaines infrastructures anciennes ont été endommagées, mais de nouveaux outils, ou des versions plus dures de précédents, ont été consolidés : Ormuz, la régionalisation de la crise, le resserrement des liens avec des puissances non occidentales, la capacité à perturber les marchés énergétiques ou le recours à un état de guerre pour discipliner la société à l’intérieur du pays.

C’est là que réside la contradiction : l’Iran peut être à la fois plus affaibli et plus dangereux. La société peut s’affaiblir tandis que l’État sécuritaire se dote d’instruments de négociation plus durs. Ce n’est ni une victoire pour le peuple, ni une défaite totale pour le régime. C’est une nouvelle forme d’impasse.

Le fantasme d’un effondrement rapide
L’une des croyances les plus dangereuses chez les partisan·es de la guerre est que la République islamique pourrait s’effondrer si l’on éliminait plusieurs dirigeants, commandants ou centres de commandement. Cela revient à imaginer l’Iran comme un bâtiment : détruisez le toit et les murs s’écrouleront. Cependant, la République islamique s’apparente davantage à un filet de sécurité à plusieurs niveaux, avec des institutions parallèles, des chaînes de commandement qui se chevauchent et des mécanismes d’urgence pour assurer sa propre reproduction. Il faut le dire sans aucune admiration. La pérennité institutionnelle de la République islamique ne repose ni sur la rationalité démocratique ni sur la légitimité sociale. Elle résulte en grande partie de décennies de répression, de structures de pouvoir parallèles, de sécurisation et de suppression de la responsabilité publique.

À côté de chaque institution officielle existe un organe supérieur ou parallèle. À côté du gouvernement, il y a des conseils de sécurité et des centres de pouvoir non élus. À côté de l’armée, il y a la Garde révolutionnaire. À côté du ministère du Renseignement, il y a les services de renseignement des Gardiens de la Révolution. À côté des élections, il y a des organes de vérification. À côté de la loi, il y a la logique de la sécurité et de l’opportunité.

Une société ensevelie sous la géopolitique
Le plus grand danger est que l’analyse reste cantonnée au niveau des États, des détroits, du pétrole, de l’uranium, de la Russie, de la Chine, des États-Unis et des marchés mondiaux. Ce niveau est nécessaire, mais insuffisant. Si nous nous arrêtons là, l’Iran se retrouve une fois de plus coupé de sa société.

Dans de nombreux débats internationaux, l’Iran est soit une menace, soit une victime, soit une puissance régionale, soit une cible d’intervention, soit un dossier nucléaire, soit un point d’étranglement énergétique. Mais l’Iran est avant tout une société : des travailleurs et des travailleuses, des femmes, des enseignant·es, des étudiant·es, des retraité·s, des prisonnier·es politiques, des familles de victimes, des enfants, des migrant·es, des communautés marginalisées et des millions de personnes invisibles à Washington, dans les salles de sécurité de Téhéran et sur les cartes mondiales du pétrole.

La guerre extérieure et la sécurisation intérieure ne sont pas la même chose, mais elles se renforcent mutuellement. La guerre permet à l’État de faire taire la dissidence au nom de la sécurité nationale

Cette invisibilisation n’est pas seulement analytique. Elle se produit concrètement. La coupure d’Internet équivaut à un silence imposé à la société. En janvier 2026, Amnesty International a dénoncé le fait que les autorités iraniennes avaient délibérément bloqué l’accès au réseau afin de dissimuler l’ampleur des violations des droits humains commises pendant les manifestations. L’organisation a également décrit les manifestations de janvier comme la période de répression la plus meurtrière qu’elle ait documentée en Iran depuis des décennies, les principaux meurtres ayant eu lieu les 8 et   janvier et le nombre de mort·es s’élevant à plusieurs milliers.

Lorsque le monde parle d’Ormuz, il doit aussi parler de l’obscurité numérique. Lorsqu’il parle d’uranium, il doit parler des familles qui recherchent des personnes détenues et des disparu·es dans le noir de l’Internet. Lorsqu’il parle du contrôle des voies d’approvisionnement énergétique, il doit aussi parler du contrôle de l’information, des images, des témoignages et de la mémoire.

La guerre à l’étranger et la sécurisation interne ne sont pas la même chose, mais elles se renforcent mutuellement. La guerre permet à l’État de faire taire la dissidence au nom de la sécurité nationale. La répression interne prive la société de la capacité d’exprimer une voix anti-guerre indépendante. Il en résulte un espace politique vidé de son sens, où seules deux voix résonnent : le bruit des bombes et la voix de l’État sécuritaire.

C’est la pièce manquante dans une grande partie du débat international. L’Iran est débattu à travers Ormuz, l’uranium, les missiles, le pétrole, la Russie, la Chine, Israël et la puissance américaine. Ce sont des forces réelles, et les ignorer affaiblirait l’analyse. Mais elles n’épuisent pas la réalité de l’Iran. Tout récit sérieux sur l’Iran de l’après-guerre doit commencer là. Non seulement par ce que les États peuvent s’extorquer les uns aux autres, mais aussi par les conséquences de ce nouvel équilibre des pouvoirs sur les populations qui ont le moins de contrôle sur lui.

Siyavash Shahabi, 18 mai 2026
Écrivain et journaliste indépendant d’origine iranienne.
https://firenexttime.net/la-guerra-que-cambio-la-cuestion-irani/
Traduction DE