Idées et Sociétés, Le RESEAU

Produire et combattre : quelle place pour la force de travail dans la guerre de demain ?

Théodore Abitol nous a transmis son étude sur les questions posées par la fabrication et l’usage des drones .Nous le remercions de sa confiance. Cette étude sera aussi publiée dans un prochain Ligne de Mires. Le texte mis sur notre site est lisible également sur la boucle Gauches questions militaires. ML


Théodore Abitbol
est un militant antiraciste et officier de réserve de l’Armée de l’Air et de l’Espace. Il s’intéresse aux questions relatives à la guerre par drones depuis une quinzaine d’années et leur a consacré un mémoire de master.

Produire et combattre : quelle place pour la force de travail dans la guerre de demain ?

Abstract

Cet article analyse la manière dont la diffusion massive des drones transforme simultanément l’économie de la guerre, les équilibres stratégiques entre puissances et les conditions politiques de l’usage de la force. À partir des cas ukrainien et iranien, il montre que l’abaissement du coût de la frappe de précision remet en cause la centralité des plateformes militaires traditionnelles, impose une réorganisation industrielle adaptée à la guerre d’attrition et accentue l’entrelacement entre sphères civile et militaire. Il soutient enfin que cette mutation ne soulève pas seulement des enjeux tactiques et doctrinaux, mais aussi une question démocratique majeure : celle du contrôle collectif de la violence dans un contexte de robotisation croissante.

INTRODUCTION

D’après le ministre ukrainien de la transformation numérique, Mykhailo Fedorov1, en 2026, 90 % des coups au but sur l’ennemi résulteraient de frappes de drones. Les unités qui les emploient auraient ainsi comptabilisé 800 000 frappes réussies sur la période, contribuant à renverser de manière spectaculaire la dynamique du front.

Après une lente et discrète maturation, l’ascension fulgurante de cette technologie modifie les doctrines militaires et les rapports de force entre puissances. Elle permet à des puissances moyennes de tenir tête à des superpuissances en reconstituant à bas coût des capacitésoffensives autrefois réservées à des

1 https://uatv.ua/en/fedorov-drones-destroy-more-than-90-of-the-enemy-but-the-battlefield-requires-an-entire-orchestra-of-weapons/

armements beaucoup plus onéreux, souvent dépourvus de contre-mesures réellement efficaces.

Ces transformations ont des implications directes pour les doctrines militaires occidentales, mais aussi pour l’organisation industrielle : les unes comme l’autre doivent être revues rapidement afin de garantir l’autonomie stratégique et la crédibilité de la dissuasion.

Enfin, l’hégémonie croissante des drones sur le champ de bataille produit aussi des effets dans le monde civil et remet en cause certains équilibres historiques entre sphère civile et sphère militaire. De la même manière que la professionnalisation des armées a transformé le rapport des démocraties à la guerre, la robotisation soulève aujourd’hui des questions auxquelles nous devons répondre sans tarder.

1.   Le changement du coût des capacités offensives de précision modifie profondément le champ de bataille

1.1.  L’effondrement du coût de la précision permet un rééquilibrage des forces

Pendant longtemps, l’Occident a considéré que la combinaison entre supériorité aérienne, surveillance et missiles de longue portée garantissait la supériorité militaire. Le contrôle du ciel, et plus largement de l’espace informationnel, devait permettre la suppression des moyens ennemis et la préservation des moyens alliés.

Dans ce cadre, les adversaires capables de mettre en difficulté cette stratégie devaient recourir à des moyens dits asymétriques, c’est-à-dire éviter les affrontements directs. Les stratégies de guérilla afghanes en offrent un exemple classique : elles échappaient à la surveillanceélectromagnétique en privilégiant les

discussions de vive voix ou les messages écrits, et limitaient leur exposition aux frappes aériennes en dispersant leurs forces ou en exploitant le terrain.

Cette stratégie avait toutefois un coût humain considérable. La victoire s’y jouait alors davantage sur le terrain politique que militaire, en faisant monter le coût politique de l’affrontement pour l’adversaire et en gagnant le soutien des populations locales. Les techniques de contre-insurrection obligent en effet généralement le fort à traverser la société pour atteindre le faible, causant des dommages collatéraux répétés et nourrissant l’hostilité de la population civile.

La situation est aujourd’hui fondamentalement différente. Les conflits irano-américain et russo-ukrainien montrent des configurations de guerre plus symétriques, dans lesquelles de grandes puissances sont tenues en échec relatif par des puissances moyennes.

Le cas russe est le plus spectaculaire. En s’appuyant sur l’emploi massif d’armements de longue portée, d’artillerie, de missiles et de drones, combiné à une masse humaine et matérielle importante, l’armée russe pensait pouvoir imposer un rapport de force durablement favorable. Or elle piétine depuis plusieurs années face à une armée sous-dimensionnée, tandis que ses centres logistiques et industriels sont régulièrement visés et que ses pertes humaines atteignent des niveaux inédits en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les États-Unis rencontrent, eux, un problème d’une autre nature. La supériorité à longue portée qui leur avait permis d’écraser l’armée irakienne en quelques semaines en 1991 ne semble plus produire les mêmes effets en 2026. Certes, la situation diffère en l’absence de troupes au sol ; mais le parallèle demeure frappant. Malgré de lourdes pertes, la force balistique iranienne reste capable de frapper des bases aériennes américaines et de perturber la navigation dans le détroit d’Ormuz, en menaçant les réserves stratégiques mondiales de pétrole et en asphyxiant progressivement l’économie mondiale. La combinaison entre une exploitation avantageuse du terrain et des capacités de frappe longue portée à bas coût semble ainsi hybrider les stratégies symétriques et asymétriques.

Dans les deux cas, un facteur déterminant a changé la donne : l’abaissement du coût de la haute technologie. Un drone Shahed à 20 000 dollars permet de frapper avec précision un pétrolier à 2 000 kilomètres, là où une telle capacité relevait auparavant de missiles balistiques coûtant généralement plus d’un million de dollars pièce. Or les Shahed restent très complexes à intercepter pour la majorité des pays du monde. Un intercepteur à plusieurs millions de dollars peut certes détruire un drone lent ; mais le rapport coût-bénéfice transforme alors chaque interception en défaite économique et rend un tel modèle défensif intenable sur la durée.

Une dynamique similaire a bouleversé le front ukrainien. Une frappe de précision à courte ou moyenne portée était ordinairement assurée par une pièce d’artillerie, un lance-missiles ou un aéronef, piloté ou téléopéré. Chacun de ces vecteurs est relativement coûteux, complexe à fabriquer et susceptible d’être contré par des contre-mesures comparables. Chaque frappe demeure donc dangereuse à produire et avantage massivement celui qui possède ces moyens en grande quantité. Le pilonnage de l’artillerie russe a ainsi longtemps mis l’Ukraine en grande difficulté. Mais l’utilisation massive de drones à bas coût a profondément transformé la ligne de front.

Cette transformation se lit d’abord dans l’élargissement de la zone de danger : plusieurs dizaines de kilomètres de part et d’autre de la ligne de contact sont désormais assimilées à une dead zone, où le simple fait d’être repéré entraîne très rapidement une frappe de drone. Elle se lit surtout dans l’abaissement du coût de la frappe de précision sous un seuil permettant une massification sans précédent.

Auparavant, l’utilisation d’un obus de 155 mm, au coût unitaire compris entre 6 000 et 60 000 dollars, se justifiait difficilement contre un soldat isolé. À l’inverse, l’emploi d’un drone kamikaze à800 dollars devient économiquement rationnel. Cet abaissement drastique du cost per kill rapproche les petits drones d’une grenade ou d’une arme légère et les rend rentables à trèsgrande échelle. L’écart entre la

masse de soldats que peut déployer la Russie et la limite ukrainienne devient alors soudainement moins difficile à compenser.

Ainsi, la tactique russe des human waves semble avoir atteint ses limites. Cette tactique de la « vague humaine » consiste à submerger une position fortifiée ennemie sous une dense formation d’infanterie. Elle est extrêmement coûteuse en vies humaines et relativement inefficace face à des armes modernes, même si elle peut produire des résultats en cas d’asymétrie massive desmoyens. Les analystes ukrainiens l’ont d’ailleurs rebaptisée meat grinder, le « hachoir à viande », tant les exemples d’assauts par vagues en terrain découvert se sont multipliés au début de la guerre.

Cette révolution ne signifie pas pour autant que la guerre par drones serait simple ou purement low cost. Leur usage doit se coupler à un déploiement massif de moyens de guerre électronique : brouillage, détection, communications satellitaires, etc. Cette guerre électronique est elle-même partiellement contournée par des solutions hybrides, comme les drones filaires qui déroulent derrière eux plusieurs kilomètres de fibre optique. On assiste ainsi à un entremêlement de hautes technologies coûteuses, comme les communications satellitaires, de hautes technologies à bas prix, comme les capteurs optiques low cost, et de solutions low tech, comme la fibre optique, dans un mouvement d’adaptation permanent. Ces innovations influent directement sur les facteurs opérationnels et économiques : un drone Shahed déployé en Iran coûte toujours autour de 50 000 euros, tandis que le même drone employé en Ukraine doit être modifié avec des puces chinoises spécialisées contre le brouillage et le détournement GPS, ce qui fait monter son prix unitaire à environ 200 000 dollars.

1.2.  Le retour de la guerre de haute intensité a plusieurs conséquences

Ces transformations technologiques ne doivent pas faire oublier la première leçon de la guerre en Ukraine : le retour de la guerre de haute intensité et de son corollaire, l’attrition.

Depuis la fin de la guerre froide, les armées occidentales se sont principalement tournées vers la contre-insurrection et la force expéditionnaire. En l’absence d’adversaire de même niveau, disposant de technologies de longue portée capables de poser une menace sérieuse, les guerres paraissaient devoir être soit courtes, comme l’opération Tempête du Désert, soit asymétriques, comme l’opération Barkhane.

Le retour de la guerre de haute intensité face à un adversaire de même niveau, ou presque, rappelle que l’un des fondements de la guerre à l’ère industrielle reste la capacité à soutenir l’attrition matérielle et humaine. Autrement dit, il s’agit de pouvoir maintenir dans la durée un effort industriel et humain : perdre des soldats et en former de nouveaux, perdre des plateformes comme des chars ou des avions, et reconstituer en continu les stocks de munitions.

L’autre conséquence est un rééquilibrage entre les différents types de plateformes de haute technologie. L’asymétrie actuelle entre les moyens d’attaque et les moyens de défense modifieconsidérablement le rapport coût-bénéfice des plateformes traditionnelles telles que les avions de combat ou les porte-avions2.

En effet, une plateforme traditionnelle est généralement coûteuse, lente à produire et, en conséquence, lourdement protégée. Il est rationnel d’utiliser un intercepteur à deux millions pour protéger une plateforme qui en coûte cinquante. On comprend néanmoins que l’équationéconomique devient rapidement impossible à tenir sur la durée lorsque le vecteur d’attaque n’en coûte que vingt mille : plus un système est coûteux, plus il faut dépenser pour le protéger, plus son coût global augmente, et ainsi de suite.

2 https://warontherocks.com/if-you-want-more-defense-innovation-spend-less-on-legacy-platforms/

L’abaissement du coût des drones à longue distance, et désormais de certains missiles balistiques, comme l’a montré l’Ukraine avec son Flamingo3, souligne la difficulté à soutenir cet effort. Les plateformes traditionnelles restent néanmoins nécessaires : l’interception de missiles sur des cibles stratégiques exige encore des radars coûteux et des projectiles du même ordre de grandeur, tandis que les frappes en profondeur sur des objectifs durcis peuvent encore nécessiter l’intervention d’avions de combat furtifs.

Il est donc nécessaire de revoir à la fois la structure de la production et l’organisation des armées. Dans ce domaine, tout est affaire de choix et de sacrifice. Si l’abandon des systèmes traditionnels n’est pas à l’ordre du jour, le ratio entre ces systèmes et les capacités drones doit être réévalué avec une attention particulière.

Ces changements impliquent des réorganisations industrielles et sociales majeures, qui auront elles-mêmes des conséquences importantes pour l’ensemble de la société. D’abord, il y a la capacité à former massivement une population à l’exercice militaire, que cela passe par une massification de la réserve opérationnelle ou par un rétablissement du service militaire – comme c’est déjà le cas chez certains de nos voisins. Ensuite, il faut réorganiser notre appareil productif afin d’être capable de produire massivement, et à prix raisonnable, le matériel nécessaire pour soutenir un effort prolongé.

On le voit déjà, par exemple, avec le refus de la CGT-Renault4 de s’engager dans la production de drones : de tels changements nécessitent l’adhésion de la population et des travailleurs, ou bien la contrainte, comme c’est le cas dans certains régimes autoritaires.

3 https://www.politico.eu/article/germany-taps-israeli-ukrainian-missile-companies-after-donald-trump-setback/

4 https://www.cgt-renault.com/actualites/c/0/i/93797903/la-guerre-ne-doit-pas-devenir-un-debouche-industriel-pour-renault

L’Ukraine a, par exemple, déployé des modules de détection de drones sur des applications civiles : chaque citoyen peut aujourd’hui filmer un drone passant au-dessus de sa tête et le signaler à une base de données militaire, qui fusionne ensuite ces informations avec celles d’autres capteurs, optiques, acoustiques ou radar. Cette technologie repose à la fois sur l’adhésion des civils à l’effort de guerre et sur l’entrelacement croissant des mondes civil et militaire ; l’application d’origine étant l’équivalent ukrainien d’impots.gouv.

Si certaines avancées de la robotique laissent entrevoir le remplacement partiel des soldats par des machines – certaines positions étant déjà tenues en Ukraine par des mitrailleuses autonomes – le remplacement des travailleurs et des combattants reste pour l’instant marginal. Cette tendance doit néanmoins nous interroger au regard des évolutions passées des forces armées.

2.   La robotisation des forces pose des questions politiques, à l’intérieur comme à l’extérieur

2.1.  Quelle légitimité pour la puissance de l’État lorsque le monopole dela violence ne passe plus par la captation de la capacité de violence des individus ?

L’émergence de l’État moderne s’est appuyée, dès le XIe siècle, sur des institutions régaliennes capables d’exercer la coercition. Ces institutions n’ont cessé de se structurer et de se renforcer, aboutissant au XIXe siècle à la création des États-nations modernes, dotés d’armées de citoyens formés par le service militaire. Il en a découlé la nécessité de faire adhérer ces citoyens aux guerres auxquelles ils participaient, par le biais de l’éducation, de la propagande ou de la coercition. À bien des égards, la renaissance du citoyen-soldat antique marque l’entrée dans l’ère moderne.

Mais tout au long du XXe siècle, l’adhésion populaire à la guerre est devenue, pour les Étatsoccidentaux, une question épineuse. On pense évidemment au Vietnam

et à la conscription, qui a largement contribué à la défaite politique américaine. Cette nécessaire adhésion démocratique à la guerre constitue un frein évident à l’aventurisme et à l’impérialisme, et la professionnalisation des forces armées tout au long du siècle peut en partie se lire comme une réponse des appareils d’État aux résistances populaires. Il faut évidemment prendre en compte la question des coûts, l’inflation des compétences nécessaires à l’usage de systèmes complexes et la fin de la guerre froide, mais ce facteur politique ne peut être entièrement écarté.

De la même manière, la montée en puissance du mercenariat peut se comprendre à la fois comme une logique néolibérale d’externalisation des coûts, des capacités étatiques et donc de la responsabilité politique… et comme une façon d’échapper au contrôle démocratique sur l’usage de la force5.

Et c’est encore à partir de ce cadre qu’on peut comprendre l’usage de plus en plus massif des drones. C’est en tout cas ainsi que la guerre des drones menée sous Obama a souvent été interprétée : la diminution de l’exposition directe des soldats américains rend la guerre beaucoup moins douloureuse pour la population à l’arrière, donc beaucoup moins coûteuse politiquement à maintenir, et par conséquent plus facile à prolonger6. Une guerre “zéro mort”, comme ventée dans les années 90’s en Iraq et au Kosovo, peut rapidement devenir une “guerre éternelle”, au sens où son coût politique est proche de zéro pour le public.

Soldat et policier sont, grossièrement, les citoyens recevant la sanction de l’état pour exercer laviolence des autres citoyens, qui y ont renoncé à titre individuel. La légitimité de l’Etat à exercer la violence légitime provient – en partie – de sa confiscation aux citoyens autant que dans leurrecrutement pour l’exercer. Si l’Etat

5 https://www.irsem.fr/storage/file_manager_files/2025/03/etudes-n2-vol2-romer-henningerfinal-xtrct.pdf

6 https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1755088214555597

peut demander à ses citoyens de mourir, ces derniers ont nécessairement un droit de regard sur son fonctionnement7.

La transmission de la capacité à exercer la violence n’est pas seulement un contrat social théorique, mais surtout une forme de rétro-contrôle démocratique : une armée et une police citoyenne requiert pour être contrôlée l’assentiment, au moins partiel, de la population. Dès lors, quelle légitimité pour un Etat se passant de ses citoyens dans l’exercice de la violence, et quel contrôle ces derniers ont-ils sur lui ?

La question doit aujourd’hui être reposée, alors que l’usage des drones est sorti des mains de la seule superpuissance américaine pour entrer dans l’arsenal de puissances moyennes, de groupes armés et d’organisations terroristes. Si l’État peut de plus en plus se passer de l’assentiment physique de sa population pour mener la guerre, sur quoi fonde-t-il encore sa légitimité ? Et quel danger cela représente-t-il pour ses propres citoyens comme pour ceux de ses voisins ?

La guerre se mène encore dans la boue des tranchées – réalité qui a choqué l’Occident depuis le début de la guerre en Ukraine – mais le rapport entre l’humain et la machine se transformerapidement. Et cette transformation pose une question qui mérite d’être traité dès à présent.

2.2.   Le capital contre les travailleurs : la guerre peut-elle s’affranchir tout à fait de la démocratie ?

Le pendant du citoyen-soldat est évidemment le travailleur : les armes utilisées au front sont assemblées et fondues en l’usine. C’est là que se joue l’autre volet du diptyque de la guerre moderne, car c’est d’abord dans les usines que les guerres se gagnent. Les transformations industrielles nécessaires à la production massive de drones sur un territoire en guerre sont déjà visibles en Ukraine. Décentralisation et résilience des sites de production, mise en réseau etcamouflage : tout est

7 https://books.google.fr/books/about/Consent_Dissent_and_Patriotism.html?id=V4l7Zs-mtA8C&source=kp_book_description&redir_esc=y

pensé pour continuer à produire du high-tech/low-cost en continu, sous la pression des frappes russes en profondeur.

Ce modèle de production demande une main-d’oeuvre nombreuse et une capacité à la formerrapidement. On pense ici à la remarque méprisante du PDG du géant

allemand Rheinmetall8  à propos de cette agilité industrielle, qu’il qualifiait de

“femmes au foyer faisant des Lego dans leur cuisine”. Ce sont pourtant bien ces femmes au foyer, entre autres, qui ont rendu possible la révolution ukrainienne en matière de drones. Cette anecdote, si superficielle soit-elle, est révélatrice du changement de paradigme industriel en cours : les systèmes traditionnels sont confrontés à des transformations profondes dans l’organisation du travail.

Pour autant, une partie des pièces de ces drones n’est pas produite en Ukraine. Certaines pucesélectroniques et certains processeurs, notamment, sont fabriqués

dans des dark factories9 presque entièrement automatisées. On les appelle ainsi

parce qu’elles fonctionnent presque sans présence humaine, donc « lumières éteintes ». Suivant ce modèle, il est tout à fait envisageable d’automatiser largement la production de drones et d’autres armes intelligentes, capables d’infliger de lourds dommages avec une intervention humaine minimale. La première occurrence d’une frappe aérienne sans aucune intervention humaine appartient d’ailleurs déjà à l’histoire. En 2020 à la frontière Libyenne, une munition rôdeuse aurait frappé un soldat sans aucun humain dans la boucle de commandement10.

Les conditions d’une guerre menée avec une intervention humaine limitée existent donc déjà, au moins sur le papier. La kill chain totale, de l’usine au terrain, requiert évidemment encoreaujourd’hui l’intervention humaine à presque tous les niveaux ; mais  des  changements  incrémentaux  semblent  aller  dans  le  sens  d’une

8 https://tvpworld.com/92361564/rheinmetall-backtracks-legos-made-by-housewives-ukraine-remark

9 https://mtt.cmti.res.in/index.php/journal/article/view/330

10 http://international-review.icrc.org/articles/icrc-position-on-autonomous-weapon-systems-icrc-position-and-background-paper-915

transformation des armées modernes franchement opposée aux intérêts démocratiques de la majorité de la population.

Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter les discours d’une partie des entrepreneurs américains de la tech, notamment en matière d’IA. Si leurs prévisions sur la disparition des travailleurs en col blanc relèvent d’abord d’une stratégie marketing à destination de leurs investisseurs, elles révèlent aussi l’attraction évidente qu’exercerait, pour une partie du corps social, une économie politique dans laquelle les travailleurs n’existeraient plus, et où seul le capital serait encore en mesure deproduire efficacement biens et services – et de faire usage de la violence.

3.   Contre l’armée de métier ?

3.1.  Le facteur humain reste déterminant

La réalité opérationnelle est pour l’instant loin des fantasmes technocapitalistes d’une guerre sans humain. Les exemples ukrainien et iranien montrent que l’efficacité militaire repose encore largement sur des organisations humaines, sur des savoir-faire diffus dans la société et sur la capacité à former, coordonner et faire tenir des personnels nombreux.

Les dark factories existent, mais ce sont bien des femmes au foyer ayant appris à utiliser des imprimantes 3D qui assemblent des drones par milliers en Ukraine, ou tout simplement des ouvriers dans de discrets ateliers aux façades aveugles. Ce sont aussi des hommes et des femmes qui se déplacent entre les centres logistiques pour acheminer les billes de plastique et les planches de bois nécessaires à la construction des Flamingos.

De nombreuses start-up américaines et européennes vantent leur technologie d’intelligence artificielle permettant de contrôler des essaims de drones, ces formations de dizaines ou de centaines de drones autonomes capables de submerger n’importe quel système défensif.Aujourd’hui, les seuls essaims dont

l’existence a été attestée ont pourtant été déployés grâce à l’accumulation d’une masse de pilotes, jusqu’à plusieurs centaines, par l’armée ukrainienne. Ces pilotes sont d’ailleurs parfois recrutés parmi les joueurs de jeux vidéo, un vivier ciblé aussi bien par les Américains que par les Russes et les Ukrainiens. Des jeux vidéo spécialisés ont même été distribué dans le monde civil afin de détecter les talents et de familiariser le public au pilotage.

Les succès ukrainiens et iraniens ne sont donc pas, aujourd’hui, dus à la substitution des humains dans les chaînes de production et de destruction. Ce qui semble les caractériser est beaucoup plus une logique organisationnelle décentralisée. On l’a vu : la production industrielle ukrainienne, face à l’impossibilité de protéger de grandes usines produisant à échelle, a plutôt choisi de multiplier les ateliers de production. De la même manière, la digitalisation de son économie a permis la mise en relation rapide d’une multitude de TPE et de PME directement avec des unités combattantes, afin de raccourcir les cycles industriels concernant notamment les drones. Le temps qu’un cahier des charges soit à peine établi à la Direction générale de l’armement en France, une unité ukrainienne aura peut-être eu le temps de voir se succéder six modèles différents entre ses mains, améliorés et modifiés continuellement pour répondre aux exigences opérationnelles.

Dans un style tout à fait différent, le commandement iranien a adopté le principe de « défense en mosaïque » à la suite de la décapitation de son état-major au début de la guerre. L’idée est de déléguer la prise de décision à des niveaux hiérarchiques proches du terrain, ainsi que de prévoir jusqu’à quatre niveaux de délégation en cas de perte humaine, assurant ainsi à l’armée la capacité de continuer à opérer sans discontinuer malgré les pertes répétées dans son état-major. Combinant une grande tolérance à l’attrition et une forte culture de l’autonomie, cette stratégie a été spécialement élaborée pour résister aux tactiques habituelles américaines de suprématie aérienne. Elle repose en grande partie sur la capacité des cadres de l’IRGC à continuer le combat en l’absence de hiérarchie directe, donc sur leur formation et leur fidélité à l’organisation. C’est là encore le signe d’un investissement humain important.

Un autre aspect de la résilience structurelle de l’IRGC est son intrication profonde dans l’économie iranienne. Sans compter, évidemment, son inclinaison idéologique à exercer une violence démesurée envers la population civile ou ses propres membres, de larges pans de la populationdépendent économiquement du bon fonctionnement de l’organisation, ce qui limite d’autant les velléités de désertion, de capitulation ou de révolte – tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’organisation.

Autrement dit, si une guerre se gagne encore avec des soldats, c’est en bonne partie leur relation à la société civile et la structure sociale dans laquelle l’armée évolue qui déterminent sa capacité à endurer, et donc à éviter la défaite.

3.2.  « Shall not be infringed… »

La question n’est donc pas seulement de savoir si le facteur humain subsiste, mais de déterminersous quelle forme politique et sociale il doit être organisé. Autrement dit : quelles structures permettent de préserver à la fois l’efficacité militaire et le contrôle démocratique de l’appareil de force ?

Certains citoyens étatsuniens évoquent le second amendement de leur constitution sous la formule « ne doit souffrir aucune restriction », résumant ainsi le droit des citoyens à porter les armes, soi-disant garant principal d’une société contre la tyrannie. Si le paysage politique contemporain semble malheureusement leur donner tort, cette formule a au moins le mérite de rappeler que ce problème a déjà été longuement posé. Quelles structures organisationnellesdevons-nous viser si nous voulons à la fois assurer l’efficacité militaire et le contrôle démocratique de notre armée ?

Il est bien entendu préférable de chercher du côté ukrainien plutôt que du côté iranien. Une société dans laquelle le lien entre la nation et l’armée n’est pas étanche mais bidirectionnel sembleêtre garante d’une certaine efficacité, ainsi que d’une agilité nécessaire dans le paysageindustriel contemporain. Cela n’est, en

soi, pas une garantie contre les dérives que peut produire la militarisation de la société. Il n’existe aujourd’hui pas de consensus sur les conséquences d’une telle organisation sociale, et on le comprends aisément : si des sociétés aussi différentes que la Russie, la Finlande ou Israël peuvent maintenir un service militaire, c’est bien qu’il n’est pas possible d’en tirer une règle absolue.

Sans dresser un portrait idyllique de l’armée ukrainienne, des mouvements récents contre la mobilisation ou certains scandales de corruption attestant de certains problèmes structurels, force est de constater qu’elle nous offre des pistes intéressantes. D’autant plus lorsque l’on compare son fonctionnement avec les pratiques russes : la torture systématique non seulement des civils et des prisonniers, mais aussi des soldats russes eux-mêmes par leur hiérarchie11, montre que l’organisation militaire est à la fois le reflet de la société et, en partie, le creuset dans lequel elle peut évoluer. L’armée et la société russes semblent ainsi engagées sur une trajectoire autodestructrice qu’il nous faut, tant d’un point de vue politique que militaire, éviter.

Le recours systématique à la coercition et à la propagande y est hégémonique. Cela se voit d’abord dans la conduite des opérations militaires, où les gradés n’hésitent pas à mentir à leur hiérarchie sur la prise de villages, sacrifiant régulièrement des hommes pour se faire photographier avec un drapeau sur un terrain contesté. Ces faux rapports désorganisent la logistique, qui peut refuser un appui aérien en zone dite « conquise » ou rapprocher dangereusement du matériel précieux de la ligne de front en croyant évoluer en terrain sécurisé. On retrouve un modus operandi proche dans le recrutement régulier de soldats africains, trompés sur leur rôle une fois arrivés en Russie12.

Cette habitude de la tromperie, qu’elle soit calculée ou non, se retrouve dans les stratégies decommunication russes, longuement étudiées par les stratèges

11 https://www.theguardian.com/world/2025/oct/30/russian-army-chiefs-torturing-and-executing-soldiers-who-refuse-to-fight-in-ukraine-report-says

12 https://www.bfmtv.com/international/afrique/entraines-par-tromperie-un-nombre-alarmant-de-botswanais-forces-de-combattre-pour-la-russie-contre-l-ukraine-selon-le-

botswana_AD-202607180258.html

ukrainiens13. Ces derniers proposent une parade assez proche de celles qu’ils ont élaborées du point de vue logistique : privilégier l’open source, l’implication de la société civile et la distribution en réseau des responsabilités. Il semble ainsi possible de construire de la confiance organisationnelle et institutionnelle, seules caractéristiques à même d’enrayer la machine de guerre informationnelle russe.

Enfin, il faut tout de même garder en tête que les choix organisationnels ukrainiens et iraniens ont été faits dans des contextes de manque de ressources, et pour pallier des faiblesses technologiques, industrielles et militaires spécifiques. La situation de l’Europe occidentale n’est pas la même, et nous avons des atouts à exploiter, notamment une profondeur stratégique importante, permettant de déployer des stratégies industrielles et territoriales différentes.

CONCLUSION

L’essor des drones ne constitue donc pas seulement une innovation tactique de plus dansl’histoire militaire contemporaine. Il transforme en profondeur l’économie de la guerre, redistribue les rapports de force entre États, fragilise les modèles occidentaux fondés sur quelques plateformes très coûteuses, et oblige à repenser la préparation industrielle et humaine des conflits de haute intensité.

Cette mutation ne s’arrête cependant pas au champ de bataille. Elle réduit le coût politique, matériel et humain de certaines formes de violence et entremêle plus étroitement les sphères civile, industrielle et militaire en ouvrant la voie à une automatisation croissante de la guerre. Elle pose aussi une question démocratique, déjà aperçue par les polémologues, avec une acuité renouvelée : comment conserver un contrôle collectif sur l’usage de la force lorsque combattre, produire et décider peuvent être de plus en plus dissociés des citoyens eux-mêmes ?

13 https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/
Autrement dit, la question des drones n’est pas seulement celle de l’efficacité militaire. Elle est aussi celle du type desociété que nous sommes prêts à organiser pour faire la guerre, ou pour nous en prémunir. Si nous voulons préserver à la fois notre sécurité, notre autonomie stratégique et nos principes politiques, nous ne peut ni ignorer cette révolution, ni l’aborder sous le seul angle technique. C’est bien un choix de doctrine, d’industrie et de démocratie qui se joue ici.