International, Médias

Soutien à l’Ukraine résistante. Numéro spécial Cinéma

Caméra au poing !

« Nous devons prendre le pouvoir sur la narration de notre propre histoire », Iryna Tsilyk, cinéaste.

« Chaque fragment d’art est une brique de notre forteresse », Maksym Nakonechniy, cinéaste.

À l’occasion des projections organisées par Ukraine CombArt et le Comité français du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine avec le Festival international du film documentaire et des droits humains, le jeudi 16 avril au Cinéma des cinéastes (Paris), Soutien à l’Ukraine résistantepublie à nouveau différents articles qui, depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, ont évoqué le cinéma ukrainien, sa vitalité, sa diversité, sa créativité.

Sa combativité, aussi, car les cinéastes ukrainien·nes font de leur art une arme de résistance à l’invasion. Un démenti cinglant de la négation systématique de la culture et de l’identité ukrainiennes par le régime du Kremlin, son chauvinisme grand-russe et sa réécriture mensongère de l’histoire.

Fictions et documentaires donnent à voir et à comprendre ce qu’il en fut de l’Ukraine d’antan et ce qu’il en est de l’Ukraine d’aujourd’hui. Ces œuvres, désormais présentées dans tous les grands festivals internationaux, y recueillent de nombreux prix.

Le cinéma ukrainien contre le génocide culturel, but de guerre du régime russe
Dans la guerre existentielle que la Fédération de Russie impose à l’Ukraine, la culture est aux avant-postes et, en son sein, les arts et les métiers du cinéma. La guerre d’anéantissement des soldats de Poutine, avec ses exactions, ses crimes de guerre et ses crimes contre l’humanité, est aussi un génocide culturel, méthodiquement planifié et massivement mis en œuvre : théâtres, monuments historiques et équipements culturels ciblés par les missiles et les drones, bibliothèques détruites et musées pillés, russification forcée dans les territoires occupés, l’éradication de la culture ukrainienne est un but de guerre du régime de Moscou.

Il prolonge et renouvelle l’ancienne tradition de l’impérialisme russe qui – de Catherine II à Staline, en passant par les décrets du 19e siècle interdisant la langue ukrainienne, la « Renaissance fusillée » des années 1920 exterminée durant les années 1930, les artistes ukrainien·nes déporté·es au Goulag – n’a eu de cesse d’imposer la suprématie bottée du « monde russe » et l’obligation faite à tous de devenir « culturellement russes ».

Une appropriation culturelle généralisée a décrété qu’écrivains, peintres et cinéastes ukrainiens étaient russes, forcément russes. D’Ilya Repine peignant les cosaques zaporogues mais assigné à « l’âme russe » à Dziga Vertov et Oleksander Dovjenko, l’un des fondateurs du cinéma ukrainien dans la première moitié du 20e siècle, en passant par Gogol, Malevitch, Sonia Delaunay et bien d’autres. Les musées occidentaux ont longtemps relayé cette annexion indue à la culture russe et commencent seulement, à la demande des historien·nes d’art ukrainien·nes, à modifier leurs cartels pour rétablir la vérité biographique de celles et ceux qui, né·es en Ukraine, y ayant vécu et travaillé, en ont célébré l’histoire et les paysages, la culture et la nature. Face à l’occultation de la dimension ukrainienne des œuvres abusivement russifiées, décoloniser notre regard, c’est aussi cela soutenir la résistance ukrainienne !

Filmer et combattre
Le 7e art a, en Ukraine, une histoire au long cours, des avant-gardes du cinéma muet, riches d’audaces formelles inédites, aux cinéastes d’aujourd’hui. Elle est scandée d’éclipses, de répressions, de résistances au « réalisme socialiste » et de renaissances, ancrée dans les studios de Kyiv et d’Odessa (qu’on appelait jadis l’« Hollywood des bords de la mer Noire »). L’excellent livre d’Anthelme Vidaud, Ciné-Ukraine : histoire(s) d’indépendance (Warm, 2023) en retrace les différents moments. Il donne la parole à cette nouvelle génération de cinéastes qui incarnent, dans tous les genres et tous les styles, la riche cinématographie ukrainienne contemporaine, et dont Maïdan, le Donbass, la Crimée puis l’invasion à grande échelle ont nourri l’engagement artistique. Nous vous en recommandons chaudement la lecture !

« L’épuration culturelle, a déclaré le Conseil de l’Europe en 2024, est de plus en plus utilisée comme une arme de guerre. » À ce crime-là, les artistes ukrainien·nes s’opposent avec force. Culture de la résistance et résistance de la culture vont pour elles et eux de pair. Dès 2014, pour certain·es, et dès février 2022, pour beaucoup, nombre de cinéastes et de comédien·nes ont fait le choix de s’engager militairement.
Comme Volodymyr Rushchuk, qui confesse, non sans humour, que sa seule expérience de la guerre était d’avoir tourné des films d’action.
Comme Rita Burkovka, formidable interprète de Lilia, pilote de drones, héroïne de Butterfly Vision, le beau film de Maksym Nakonechnyi.
Comme Anastasia Tchevtchenko, chanteuse et actrice, comme Alisa Kovalenko, cinéaste dont nous projetons le 16 avril My Dear Theo. Et comme Oleh Sentsov (auteur notamment de Gameret de Rhino), cinéaste natif de Simferopol engagé contre l’annexion de la Crimée, arrêté et condamné à vingt ans de détention dans un bagne sibérien, dont la grève de la faim de 145 jours a suscité une large mobilisation internationale, et qui a été finalement libéré à la faveur d’un échange de prisonniers.

Nombre de cinéastes et de techniciens du cinéma ont payé de leur vie leur résistance à l’invasion. Comme Viktor Onysko, célèbre monteur dont le nom de guerre était « Tarentino », comme les acteurs Pavlo Li, Roman Filonov ou Pavlo Yeremenko. Beaucoup, venus du cinéma aux forces armées, ont reconverti leurs compétences et savoir-faire : chefs opérateurs à l’œil aiguisé devenus dronistes, costumières cousant des uniformes, responsables d’effets spéciaux se faisant artificiers…

Une nouvelle génération de cinéastes à l’offensive artistique
Le cinéma ukrainien était à terre lors de l’indépendance de 1991. Un soutien volontariste des pouvoirs publics et l’énergie ardente d’une nouvelle génération de cinéastes l’ont aidé à renaître. Maïdan fut « une école de cinéma à ciel ouvert » où beaucoup firent leurs premières armes. La guerre a décuplé cette dynamique : annexion de la Crimée, siège de Marioupol, combats sur le front, résistances ordinaires, histoire de l’Ukraine… La production de documentaires de qualité a explosé. Le bataillon invisible d’Alina Gorlova, Svitlana Lishchinska et Iryna Tsilyk a montré le rôle des femmes dans l’armée et fait avancer la cause de l’égalité sous l’uniforme. Intercepted, d’Oxana Karpovytch, a livré un document saisissant sur la déshumanisation des Ukrainien·nes par les troupes d’occupation. La cacophonie du Donbass, d’Igor Minaev, (titre qui fait ironiquement écho à la Symphonie du Donbass de Dziga Vertov) déconstruit la propagande stalinienne et le mythe de Stakhanov et Isolation décrit les métamorphoses d’un lieu de production puis de culture devenu « le Dachau de Donetsk ».

Le cinéma de fiction n’est pas moins foisonnant mais encore insuffisamment connu à l’étranger, à l’exception du Serment de Pamfir, qui se déroule en pays houtsoule, dans les Carpates, ou d’Atlantis, la dystopie prémonitoire de Valentyn Vassyanovytch.

Il faudrait aussi parler de Sergueï Loznitsa et de sa très riche filmographie, dont le poignant Babi Yar Contexte, d’Ivan Orlenko, de Maryssia Nikitiouk, de Roman Bondartchuk, directeur artistique du Festival Docudays et auteur de l’excellent film Les shérifs ukrainiens, de Nariman Aliev, cinéaste tatar de Crimée dont Homeward a été sélectionné à la section « Un certain regard » de Cannes, des cinéastes-correspondants de guerre Mstyslav Tchernov (20 jours à Marioupol etÀ 2 000 mètres d’Andrivka) et Zabrina Zabrisky (Kherson. Human Safari) et de beaucoup, beaucoup d’autres.

Nous avons projeté nombre de ces films dans différentes salles parisiennes et en régions. Malgré les bombes et les drones, projections et festivals continuent d’attirer, en Ukraine, un large public, comme nous l’avons constaté lors de la 22e édition du Festival Docudays à Kyiv en juin dernier.

Sur le front du cinéma, l’Ukraine est à l’offensive et les spectateur·trices sont au rendez-vous. Là-bas et ici. Ces films documentaires et de fiction aident à rétablir la vérité, passée et présente, à prendre la mesure d’une sujétion pluriséculaire qui n’a jamais eu raison de la volonté d’émancipation ukrainienne, à montrer le vrai visage de la guerre d’agression dans les villes, les villages, les tranchées, à combattre le mensonge et la propagande, à mettre à l’honneur la culture vivante de l’Ukraine contemporaine.
Merci pour leur talent et leur opiniâtreté aux cinéastes de l’Ukraine résistante !

Sophie Bouchet-Petersen
Sophie Bouchet-Petersen est secrétaire générale d’Ukraine CombArt et membre du Comité français du RESU.

Télécharger le n°46 de 128 pages : Soutien à l’Ukraine résistante, sp. cinéma

https://www.syllepse.net/syllepse_images/soutien-a—lukraine-re–sistante–sp–cine–ma.pdf

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