Par Sushovan Dhar repris de LINKS.org

Publié le 15 mai 2026
Il est devenu à la mode d’affirmer que la lutte des classes appartient désormais au passé — dissoute par la désindustrialisation, dispersée par la fragmentation des marchés du travail, éclipsée par les mouvements identitaires et épuisée en même temps que les institutions qui lui donnaient autrefois une forme politique. De ce point de vue, la classe semble avoir perdu son caractère central, survivant au mieux en tant que catégorie d’analyse résiduelle.
Pourtant, ce verdict repose sur une confusion fondamentale entre la visibilité de la lutte des classes et sa nécessité structurelle. Plutôt que de transcender l’antagonisme de classe, le capitalisme a déplacé et restructuré le champ de bataille. Ce qui s’est affaibli, ce n’est pas la relation antagoniste entre le capital et le travail, mais plutôt les formes politiques et organisationnelles à travers lesquelles cet antagonisme était autrefois lisible, durable et efficace.
La crise actuelle de la politique de classe n’est donc pas une crise d’absence, mais une crise de recomposition dans des conditions défavorables. Pour comprendre la lutte des classes aujourd’hui, il faut partir de cette réorganisation, plutôt que de la nostalgie des formes perdues ou d’un repli vers des explications culturelles.
Le néolibéralisme et la réorganisation des relations de classe
Le néolibéralisme, souvent présenté à tort comme un retrait de l’État au profit des marchés, a entraîné une profonde réorganisation du pouvoir étatique, visant à remodeler les relations de classe. Il s’est traduit par une flexibilité de l’emploi, un affaiblissement des systèmes de protection sociale, un durcissement des régimes migratoires et une marchandisation des services publics.
Loin de se retirer, l’État s’est profondément impliqué dans l’organisation des conditions de l’accumulation et la discipline du travail. Cette refonte a modifié la forme de la lutte des classes, qui s’est dispersée depuis le lieu de production vers un terrain social plus vaste : le logement, l’endettement, les soins, la santé, l’éducation, les frontières et le maintien de l’ordre. Insister sur ce point ne revient pas à nier l’importance persistante des luttes sur le lieu de travail, mais à reconnaître que l’exploitation et la domination s’organisent désormais à travers l’ensemble de la vie sociale. La question n’est pas de savoir si la lutte des classes existe, mais pourquoi elle échoue si souvent à se cristalliser en une force politique durable.
L’informalisation est souvent traitée comme une condition descriptive : l’absence de contrats, de réglementations ou de sécurité sur les marchés du travail apparaît soit comme un résidu du sous-développement dans les pays du Sud, soit comme une érosion contingente d’emplois auparavant stables dans les pays du Nord. Cependant, il ne s’agit pas simplement d’une restructuration du marché du travail ; c’est un mode de domination de classe.1
Dans une grande partie du Sud, le travail informel n’est ni marginal ni transitoire, mais la forme dominante de l’existence prolétarienne. Historiquement, les emplois formels n’ont jamais fonctionné comme une norme universelle capable d’ancrer la reproduction sociale.2 L’emploi a longtemps été épisodique, multi-sites et étroitement lié aux stratégies de survie des ménages, à la petite production marchande, à la migration et à l’endettement. La restructuration néolibérale n’a pas introduit cette condition ; elle l’a consolidée.
Aujourd’hui, l’informalité (formes informelles ndt) est structurée par la politique d’État, avec des régimes d’urbanisme qui criminalisent les vendeurs de rue tout en les tolérant de manière sélective. Les systèmes de protection sociale régulent les populations sans garantir de droits, et le contrôle s’exerce par le biais de la police et de la réglementation plutôt que par le droit du travail. Les régimes migratoires créent une main-d’œuvre nombreuse et nécessaire qui reste dans une situation juridique précaire. L e caractère informel des systèmes représente une réglementation sans protection, plutôt qu’un manque de réglementation.
Dans les pays du Nord, l’informalité prend une forme historique différente mais remplit une fonction similaire. Ici, elle apparaît comme un processus de régression : chaînes de sous-traitance, faux travail indépendant, contrats zéro heure, emplois sur les plateformes, et expansion des régimes de main-d’œuvre migrante et racialisée. Souvent présentée comme une disruption technologique ou une flexibilité du marché du travail, la réalité est un démantèlement délibéré de la norme salariale.
Les compromis institutionnels qui stabilisaient autrefois les relations de travail — la négociation collective, les droits sociaux et le droit du travail — ont été vidés de leur substance et les risques liés à la reproduction de ces conditions ont été répercutés sur les ménages et les individus. Cette stratégie de fragmentation entrave la négociation collective et transfère les coûts sociaux aux communautés, ce qui sape à son tour le pouvoir collectif des travailleurs.
Malgré des protestations localisées et des mobilisations de travailleurs, ceux-ci manquent de cohésion organisationnelle. L’informalisation fragmente non seulement les relations de travail, mais aussi le temps, l’espace et le statut juridique. Le travail devient intermittent, dispersé sur plusieurs sites et souvent criminalisé ou semi-légal, ce qui augmente les coûts et les risques d’une organisation durable. Dans ces conditions, l’action collective est sans cesse contrainte à des cycles courts de mobilisation, ce qui rend l’accumulation structurellement difficile plutôt que politiquement mal orientée.
Lutte des classes sans norme salariale
Même si la lutte des classes s’est toujours étendue au-delà du lieu de travail, pendant une grande partie du XXe siècle, la relation salariale a fonctionné comme son principal axe d’organisation. Un emploi stable, des employeurs identifiables, la négociation collective et des syndicats légalement reconnus ont fourni la base matérielle et institutionnelle sur laquelle le conflit entre le travail et le capital pouvait se généraliser.
Aujourd’hui, les relations salariales ne peuvent plus servir de point principal d’agrégation politique. Les travailleurs ne sont plus confrontés à un seul employeur, mais à un ensemble dispersé d’intermédiaires, d’algorithmes, d’autorités municipales et de services sociaux. La grève classique, bien qu’elle persiste, perd sa capacité à fonctionner comme une arme universelle.
Cette transformation ne dépolitise pas les travailleurs ; elle déplace les lieux de lutte. Ce déplacement multiplie les zones de conflit sans fournir de point d’ancrage institutionnel ou organisationnel commun. Des luttes émergent simultanément dans les domaines du logement, de l’aide sociale, des soins et de l’emploi, mais il n’existe aucun mécanisme capable de relier ces lieux en une résistance unifiée. Il n’en résulte pas une dépolitisation, mais une dispersion des énergies politiques sur des fronts déconnectés.
La place de plus en plus centrale des luttes autour de la reproduction sociale se reflète également dans l’expansion de ce qui a été décrit comme une main-d’œuvre « connectée » dans les secteurs des soins, de l’éducation, de la santé et des services.3 Loin de représenter une sphère à l’abri de la domination capitaliste, cette main-d’œuvre est de plus en plus soumise aux mêmes impératifs de contrôle, de déqualification et de rationalisation qui ont historiquement transformé le travail industriel. Aujourd’hui, les techniques de gestion et les systèmes numériques mesurent, scriptent et réorganisent systématiquement les pratiques de soins, l’engagement émotionnel et les liens humains — longtemps considérés comme des capacités informelles, féminisées ou naturalisées.
Ce changement n’élève pas la reproduction au-dessus du conflit de classe ; il l’intensifie. Alors que le capital cherche à extraire de la valeur d’un travail indissociable de l’interaction humaine, les luttes autour des charges de travail, des ratios de personnel, du temps et de l’autonomie professionnelle deviennent des formes centrales d’antagonisme de classe. La politisation des soins n’est pas un changement culturel, mais une conséquence matérielle de la pénétration croissante de l’accumulation dans les conditions de la reproduction sociale.
Le travail de soins est exemplaire plutôt qu’exceptionnel. Des processus similaires touchent l’éducation, la logistique, les services de plateformes et le travail dans le secteur public, car ils soumettent de plus en plus les capacités relationnelles et temporelles à la mesure et au contrôle. L’expansion de ce type de travail n’indique pas un éloignement du conflit de classe, mais l’extension du capital dans des domaines auparavant partiellement à l’abri d’une valorisation directe.
Identité, différence et recomposition de classe
La fragmentation de la lutte des classes contemporaine est souvent attribuée à la montée de la politique identitaire. Les luttes autour de la race, du genre, de la caste, de la migration, de la sexualité ou de la nationalité apparaissent comme déterminantes, détournant l’attention de l’exploitation et sapant l’unité de classe. Les partisans de la politique identitaire traitent la classe comme une identité parmi d’autres, qui n’est plus capable d’assurer une unité centrale pour l’action politique. Ces positions identifient mal le problème en transformant une condition structurelle en un différend culturel.
Bien sûr, l’identité joue un rôle crucial dans la stratification du travail et la régulation des inégalités dans les sociétés capitalistes, plutôt que d’être une simple construction idéologique. Elle contribue à séparer les travailleurs en fonction du genre, de la race, de la caste, de la citoyenneté et de la légalité, ce qui aboutit à des hiérarchies qui soutiennent l’accumulation et le contrôle du capital. Par exemple, les travailleurs migrants peuvent être expulsés, le travail des femmes est souvent relégué à des rôles de soins ou à des emplois flexibles, et les personnes racialisées ou affectées par le système des castes occupent fréquemment les types de travail les plus dangereux et les plus marginalisés. Le capitalisme, en tant que totalisation de toute exploitation, absorbe l’identité en tant que mécanisme fondamental de la domination de classe, plutôt que comme un simple marqueur superficiel de différence.4
Le problème ne réside donc pas dans l’identité en tant qu’expérience vécue ou fondement de la résistance, mais en tant que forme politique détachée des mécanismes de généralisation. Lorsque les luttes restent confinées à des griefs particuliers, elles deviennent compréhensibles pour le pouvoir précisément parce qu’elles ne menacent pas l’organisation de l’accumulation dans son ensemble.
Les luttes identitaires font partie intégrante des luttes de classe, car elles constituent des réponses à des formes particulières de domination, telles que la violence sexiste, le maintien de l’ordre racialisé, l’oppression de caste et les pratiques citoyennes d’exclusion. Il est toutefois utile d’examiner les formes politiques à travers lesquelles ces luttes identitaires se manifestent. Dans un contexte néolibéral, ces luttes ont tendance à être individualisées et médiatisées par des ONG et des cadres juridiques, déplaçant ainsi l’accent de l’opposition collective vers des questions de reconnaissance et d’inclusion. Malgré la reconnaissance des différences, les structures sous-jacentes qui perpétuent les inégalités restent largement inchangées.
Cette forme de médiation représente une stratégie de gouvernance délibérée qui gère les conflits sociaux tout en préservant l’accumulation existante. L’« ONGisation » se poursuit non seulement en raison d’une naïveté politique, mais aussi parce qu’elle s’aligne sur la logique de la gouvernance néolibérale, axée sur les projets et dépolitisée. Opérant dans le cadre des mandats des bailleurs de fonds et des mandats administratifs, ces formes stabilisent la survie tout en neutralisant l’antagonisme, remplaçant principalement la confrontation par la gestion et le pouvoir collectif par la représentation.
En interprétant la domination structurelle comme des griefs personnels ou collectifs, elle restreint le potentiel de luttes plus larges, faisant de l’identité un marqueur de vulnérabilité plutôt qu’un fondement de la force collective. Cela conduit à un paradoxe où, malgré la prolifération des luttes identitaires et une visibilité accrue, les dynamiques de classe restent statiques. La classe ouvrière apparaît divisée, non pas en raison de nouvelles différences, mais à cause d’un manque d’organisation politique.
Nous devons reconnaître le rôle crucial que jouent les conflits identitaires dans la formation des classes, plutôt que de les écarter comme de simples distractions par rapport aux questions de classe. Sans processus de recomposition, la différenciation renforce la hiérarchie, transformant l’identité en un outil de réorganisation du pouvoir de classe plutôt qu’en un moyen de le remettre en cause.
La place prépondérante qu’occupe aujourd’hui l’identité « de classe moyenne » — célébrée dans les pays du Sud et déplorée dans ceux du Nord — ne doit pas être interprétée comme la preuve d’un dépassement des classes, mais comme une formation induite politiquement qui détourne l’angoisse du statut social et les inégalités du capital vers des formes fragmentées, souvent réactionnaires, d’identification sociale.
Une politique de classe renouvelée ne peut résoudre cette impasse en faisant appel à une unité abstraite ou en exigeant que des luttes particulières se subordonnent à un programme de classe préétabli. L’unité de classe n’est pas un fait sociologique ; c’est un acquis politique. Elle doit être construite à travers des positions différenciées produites par le capitalisme lui-même. Cela nécessite de reconnaître les luttes identitaires comme diagnostiques — révélant où l’exploitation, la dépossession et la coercition sont les plus concentrées — tout en insistant sur le fait que leur horizon politique ne peut rester confiné à la reconnaissance ou à la représentation.
La recomposition, en ce sens, ne signifie pas effacer la différence. Elle signifie s’organiser à travers la différence. Les luttes féministes pointent vers la démarchandisation des soins et la socialisation de la reproduction. Les luttes des migrants soulèvent des questions de frontières, de discipline du travail et de hiérarchies impériales. Les mouvements antiracistes et anti-castes exposent les appareils coercitifs qui gèrent la main-d’œuvre excédentaire et informalisée. Lorsqu’elles sont généralisées de cette manière, les luttes identitaires approfondissent la politique de classe plutôt que de la fragmenter.
Accumulation politique et forme politique
L’analyse ci-dessus met en évidence un paradoxe qui définit la conjoncture actuelle. L’antagonisme de classe est généralisé et souvent aigu. L’informalisation, la dépossession et la gouvernance coercitive génèrent des vagues récurrentes de lutte à travers les marchés du travail, les communautés et les territoires. Pourtant, ces luttes s’accumulent rarement en défis durables au pouvoir capitaliste. La mobilisation est fréquente ; la transformation est rare. Le problème central auquel est confrontée la gauche aujourd’hui n’est donc pas l’absence de lutte, mais l’absence de formes politiques capables de l’accumuler.
L’accumulation politique désigne la capacité à préserver les luttes au-delà de leur moment d’éruption, à généraliser les revendications à travers les secteurs et à maintenir la pression dans le temps. Elle se distingue de la mobilisation. Sans accumulation, même des luttes intenses et répétées ne parviennent pas à modifier l’équilibre des forces de classe.
Ce problème ne s’explique pas par un manque de militantisme, de conscience ou d’engagement moral. Il ne peut pas non plus être réduit à la seule répression. Il trouve ses racines dans les conditions structurelles, à savoir la fragmentation du travail, le déplacement de la lutte du lieu de travail vers de multiples sites de reproduction, et la différenciation de la classe ouvrière selon des lignes d’identité, de légalité et d’accès aux ressources. Ces conditions génèrent de l’antagonisme tout en sapant simultanément les mécanismes par lesquels cet antagonisme peut être généralisé.
L’accumulation politique nécessite une médiation.5 Elle dépend d’organisations et d’institutions capables de relier les luttes entre les secteurs, de traduire les conflits locaux en revendications générales et de soutenir la confrontation avec le capital et l’État sur la durée. Dans les conditions actuelles, ces formes de médiation sont faibles, absentes ou politiquement désalignées. Il en résulte une prolifération de luttes qui restent épisodiques, sectorielles ou symboliques.
L’électoralisme a constitué une réponse à cette impasse. Face à des mouvements fragmentés et à un déclin des capacités organisationnelles, de nombreux acteurs de gauche ont considéré le succès électoral comme un raccourci vers le pouvoir, substituant la représentation à l’organisation et les programmes politiques aux forces sociales. Or, les stratégies électorales déconnectées de l’organisation de classe se heurtent à un appareil d’État hostile et à un capital organisé sans avoir la capacité de remodeler le rapport de forces. Lorsque les ouvertures électorales se referment, comme c’est souvent le cas, la faiblesse sous-jacente de l’accumulation est brutalement mise à nu.
Cette substitution est visible même dans les débats contemporains les plus sophistiqués sur le « désalignement » de la classe ouvrière, en particulier aux États-Unis, où de nombreux travaux empiriques documentent le déclin du soutien électoral aux partis sociaux-démocrates parmi les électeurs de la classe ouvrière, toutes origines ethniques confondues. Si ces analyses rejettent à juste titre les explications culturalistes et mettent l’accent sur les revendications matérielles, elles n’en traitent pas moins le réalignement électoral comme l’horizon principal de la politique de classe — réduisant la recomposition à un problème de communication, de sélection des candidats ou de mise en œuvre des politiques.
L’intensité de ce débat est elle-même symptomatique d’un vide organisationnel plus profond : là où les formes durables d’organisation de classe sont faibles ou absentes, l’alignement électoral devient le substitut à travers lequel la crise de l’accumulation politique est interprétée.
Une deuxième réponse a été le « mouvementisme », la valorisation de la spontanéité, de l’horizontalité et de la mobilisation continue. Cette orientation reconnaît à juste titre les limites de la politique institutionnelle et l’importance des luttes au-delà du lieu de travail. Mais sans formes durables de coordination et de stratégie, elle tend à confondre intensité et pouvoir. Les mobilisations éclatent, génèrent de la visibilité puis se dissipent, laissant les capacités organisationnelles aussi faibles qu’auparavant.
Les débats récents au sein du mouvement ouvrier reflètent cette impasse. Les propositions qui mettent l’accent sur l’effet de levier aux « points d’étranglement » logistiques des chaînes d’approvisionnement — ports, entrepôts, pôles de transport — reconnaissent implicitement que le pouvoir capitaliste n’est plus concentré sur un lieu de travail ou une relation salariale singuliers, mais dispersé à travers des réseaux de circulation et de reproduction. Ce changement attire utilement l’attention sur les infrastructures matérielles à travers lesquelles l’accumulation s’organise sous le capitalisme contemporain.
Pourtant, la limite stratégique de ces approches ne réside pas dans leur diagnostic des points de rupture potentiels, mais dans leur incapacité à résoudre le problème de l’accumulation politique. La capacité de perturbation, même lorsqu’elle est ciblée avec précision, ne génère pas en soi une organisation durable ni un pouvoir de classe généralisable. Sans formes de médiation capables de relier les perturbations ponctuelles à une stratégie collective soutenue, l’effet de levier logistique risque de reproduire le même schéma qui afflige plus largement la mobilisation contemporaine : de l’intensité sans accumulation, de la confrontation sans recomposition.
Une troisième forme de médiation est l’ONGisation, particulièrement répandue dans les contextes d’informalisation et de retrait de l’État. Les ONG stabilisent souvent la survie, fournissent des services et articulent les revendications dans le langage des droits et de l’inclusion. Mais précisément parce qu’elles opèrent dans le cadre de mandats institutionnels étroits, elles ont tendance à dépolitiser le conflit. Elles gèrent la vulnérabilité plutôt que de s’attaquer à l’accumulation, traduisant les antagonismes structurels en problèmes techniques ou en cas individuels.
Ces réponses diffèrent sur le plan politique, mais elles partagent une limite commune : elles substituent des formes partielles de médiation au dur travail de recomposition de classe. Aucune ne résout le problème de l’accumulation car aucune ne reconstruit les capacités organisationnelles nécessaires pour affronter le capital et l’État en tant qu’acteurs de classe.
La faiblesse de la forme politique n’est donc pas fortuite. Elle reflète la désarticulation historique du mouvement ouvrier, l’érosion des partis enracinés dans l’organisation de classe et l’absence de nouvelles formes capables de fonctionner à travers les nouveaux régimes de travail. Lorsque de telles formes existent, elles sont souvent confinées à des secteurs ou des moments spécifiques, dépourvues de la capacité de se généraliser.
Cela n’implique pas que la forme politique puisse simplement être réinventée à volonté. Les formes émergent de la lutte, mais elles façonnent également sa trajectoire. Le défi aujourd’hui n’est pas de reproduire les institutions héritées — syndicats, partis ou fronts — telles qu’elles existaient autrefois, mais de développer des formes d’organisation capables de relier production et reproduction, travail formel et informel, citoyens et non-citoyens, sans réduire ces différences à l’abstraction.
Fondamentalement, l’État ne peut être traité comme un instrument neutre attendant d’être capturé. C’est un lieu central du pouvoir de classe. L’accumulation politique nécessite donc des stratégies qui abordent l’État comme un terrain de lutte, et non comme une simple arène de représentation. Sans pression soutenue de la part de forces sociales organisées, le pouvoir d’État reproduit les relations de classe existantes, quels que soient les résultats électoraux.
La persistance d’une lutte fragmentée, conjuguée à une accumulation faible, a engendré une frustration généralisée au sein de la gauche. Cette frustration s’exprime souvent soit par un cynisme envers la politique, soit par une impatience vis-à-vis de l’organisation elle-même. L’accumulation politique exige aujourd’hui une recomposition des relations sociales fragmentées. Elle nécessite des formes d’organisation capables d’opérer à plusieurs échelles, de perdurer au-delà des moments de mobilisation et d’articuler un antagonisme général sans effacer les différences.
C’est une tâche exigeante, et il n’y a pas de raccourcis. Mais sans affronter directement le problème de la forme politique, la lutte des classes continuera à éclater sans converger, et la mobilisation continuera à se substituer au pouvoir.
La recomposition doit être considérée comme un processus historique plutôt que comme un simple projet organisationnel. Elle se déroule de manière inégale, se caractérise par des conflits, des échecs et des avancées partielles, et est influencée par l’évolution des relations entre la production, la reproduction et le pouvoir d’État. Toute politique de classe durable naîtra de ces contradictions, plutôt que de solutions simplistes.
Il n’existe pas de modèle tout fait pour cette tâche. Les formes politiques ne peuvent être conçues en dehors de la lutte, ni improvisées sans tenir compte des conditions auxquelles elles doivent faire face. Ce que l’on peut affirmer, c’est que le problème auquel la gauche est confrontée aujourd’hui n’est pas l’absence d’antagonisme de classe, mais l’absence de forces capables de l’organiser à grande échelle et sur la durée.
- 1Jan Breman, At Work in the Informal Economy of India (Oxford University Press).
- 2Jairus Banaji, Theory as History: Essays on Modes of Production and Exploitation (Haymarket).
- 3Lise Vogel, Marxism and the Oppression of Women (Brill) ; voir également Nancy Fraser, « Contradictions of Capital and Care », New Left Review, sur la reproduction en tant que lieu structurel de crise.
- 4Stuart Hall, « Race, Articulation and Societies Structured in Dominance », et Nicos Poulantzas, State, Power, Socialism
- 5Daniel Bensaïd, Marx for Our Times, sur l’accumulation politique, la temporalité et l’organisation.
- https://links.org.au/class-struggle-today-fragmentation-and-crisis-political-form
- Traduction ML
