Dessin de Sonia Mitralia
À première vue, tout sépare la conférence de Munich en 1938 de la conférence sur la sécurité de Munich en 2026. La première a vu le sacrifice de la Tchécoslovaquie sur l’autel de la politique d’apaisement de Hitler par les « grandes démocraties » européennes, ce qui a permis à ce Hitler « apaisé » de déclencher la Seconde Boucherie mondiale en envahissant la Pologne un an plus tard. Quant à la seconde en 2026, elle n’a produit pratiquement aucun résultat tangible, se limitant à constater ce qu’on savait déjà : la profonde crise transatlantique et la fin de l’ordre (néo)libéral international. En somme, à première vue, la seule chose que ces deux conférences ont en commun est le nom de la ville qui les a accueillies, Munich.
Et pourtant, un coup d’œil un tant soit peu plus attentif à ce qui s’est passé à cette 62e Conférence sur la Sécurité, révèle plus que des simples similitudes avec la si tristement célèbre conférence de Munich de 1938. C’est ainsi qu’à distance de 88 ans, la Conférence sur la Sécurité de 2026 peut se targuer de ses non-dits qui se traduisent dans une série des « sacrifices » aussi, sinon plus importants que le sacrifice de la Tchécoslovaquie en 1938. Et le premier et de (très) loin le plus important de ces sacrifices consentis par l’ensemble des puissances occidentales, est indiscutablement celui qui concerne la plus grave menace qui pèse sur la sécurité de l’humanité toute entière : la catastrophe climatique ! Trois jours des discours de nos gouvernants occidentaux et pas un mot (!) sur la catastrophe climatique, à l’exception en tout et pour tout de ces quelques mots misérables et climato-négationnistes du ministre des affaires étrangères des Etats-Unis Marco Rubio : « Afin de complaire à un culte climatique, nous nous sommes imposé des politiques énergétiques qui appauvrissent nos peuples » !
Alors, on peut légitimement se demander de quoi ont-ils parlé toutes ces éminences durant la Conférence sur la Sécurité, quand ils ont passé sous un silence assourdissant la crise climatique considérée de plus en plus et à juste titre comme la plus grande menace contre ce qui est exactement l’objet de leur conférence : la sécurité. La sécurité de chacune de leurs nations ainsi que du monde entier ! D’ailleurs, ce n’est pas un hasard qu’il y a seulement trois mois, « l’Islande a qualifié l’effondrement potentiel d’un important système de courants océaniques dans l’Atlantique (provoqué par la crise climatique) de menace pour la sécurité nationale et d’enjeu existentiel » [1]
En mots simples, ils ont sacrifié la catastrophe climatique sur l’autel de leurs intérêts matériels (capitalistes) et à court terme, refusant ostensiblement de voir le terrible désastre qu’est en train de préparer leur aveuglement criminel. Exactement comme l’avaient fait leurs ancêtres politiques il y a 88 ans, quand ils avaient choisi de sacrifier les Tchécoslovaques et leurs pays afin de préserver la paix en satisfaisant… le Friedenskanzler (chancelier de la paix) Adolf Hitler ! On connait l’horrible suite…
Il est à noter que les réactions -enthousiastes et standing ovation – des célébrités politiques présentes au discours de Rubio, ne peuvent que rappeler un autre enthousiasme tristement célèbre : celle de la majorité des gouvernants et des médias à l’annonce du résultat de la conférence de 1938. Un enthousiasme provoqué par le ton un peu plus conciliant de Rubio en 2026, et par les professions de foi pacifistes de Hitler en 1938. Le commentaire si pertinent, mais seulement chuchoté en privé, de l’alors premier ministre Français Edouard Daladier « Ah les cons ! S’ils savaient » reste d’une brulante actualité…
Malheureusement, en plus de la catastrophe climatique, nos gouvernants participants à la Conférence sur la Sécurité de 2026 ont « sacrifié » et par conséquent, ont « oublié » de traiter plusieurs autres grandes questions de nos temps qui déterminent le présent et l’avenir de la… sécurité de l’humanité. Par exemple, ils sont restés de marbre devant les tragédies africaines, feignant ne pas voir les malheurs (génocides, famines de masse, guerres civiles, coups d’état, dictatures, arrêt de l’aide américaine …) qui frappent le continent africain. C’est comme si l’Afrique n’existait pas pour ses anciennes et actuelles puissances coloniales et néocoloniales, lesquelles « oublient » qu’elles ont contribuée et continuent de contribuer grandement à ses présentes tragédies.
Ceci étant dit, les « oublis » de la Conférence de Munich sur la Sécurité 2026 ont atteint des sommets de cynisme quand l’Américain Marco Rubio n’a même pas prononcé le mot Ukraine dans son discours, et pire, quand l’ensemble des participants occidentaux ont préféré rien dire ni du génocide, toujours en cours, des Palestiniens de Gaza, ni des violences meurtrières dans les Territoires occupées perpétrées quotidiennement par l’armée de Netanyahou et ses colons. Comme si ces deux guerres coloniales d’extermination des populations indigènes n’avaient absolument rien à faire avec la… sécurité non seulement des populations ukrainiennes et palestiniennes, mais aussi de nous tous et toutes en Europe, au Moyen Orient et au monde entier !
Il va de soi que pour les Etats-Unis de Trump, la silence de Marco Rubio sur la catastrophe climatique, le génocide des Palestiniens de Gaza et la guerre de Poutine contre l’Ukraine ne peut pas surprendre car il correspond parfaitement aux politiques et aux actes du trumpisme : le changement climatique n’est qu’une escroquerie, l’extermination des Palestiniens se fait par Israël avec la complicité active de Trump, et Poutine jouit dans sa guerre contre l’Ukraine du soutien de Trump, lequel a d’ailleurs réduit l’aide à l’Ukraine à… zéro. Oui, à zéro !
Mais, quid des silences ou des demi-vérités des Européens ? Leur complicité avec l’État sioniste et ses crimes et leur suivisme traditionnel vis-à vis des Etats-Unis n’expliquent pas tout. Surprises et profondément déstabilisées par Trump et son chambardement de « l’ordre international » et des bonnes vieilles certitudes néolibérales, les bourgeoisies européennes et leurs gouvernements ne savent plus à quel saint se vouer. Et cela d’autant plus que leur unité est malmenée par des fractions dissidentes toujours plus consistantes, qui semblent céder définitivement au charme – pas si discrets que ça – d’une extrême droite de plus en plus dure ou même néonazie. Alors, les Européens préfèrent se taire ou macher leurs mots, laissant leur secrétaire de l’OTAN, cet incroyablement servile Marc Rutte libre d’appeler Trump… « daddy » !
Après tout ce qui précède, on ne peut que s’exclamer : mais, de quelle sécurité nous parlent-ils ? De la sécurité de qui ? Et aussi, de quelle paix et de quel droit international ? De quels droits et de quelles libertés démocratiques ? De quelle démocratie ? D’un Munich à l’autre, ceux d’en bas de par le monde, restent spectateurs au même spectacle grand guignolesque offert par les puissants. Ceux qui n’ont jamais eu le moindre scrupule quand il s’agit de sacrifier les pauvres et les petits sur l’autel de leurs intérêts. Le reste n’est que poudre aux yeux et basse démagogie…
[1] Trump au Groenland: colonialisme à l’ancienne et accélération de la catastrophe climatique ! :
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/160126/trump-au-groenland-colonialisme-lancienne-et-acceleration-de-la-crise-climatique
Yorgos Mitralias
transmis par l’auteur
Repris d’Entre les lignes entre les mots

