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Orbán battu : autopsie de seize ans d’illibéralisme

par Adam NovakStéfanie Prezioso | 14 Avr. 2026  Repris de

Fractures électorales et vide programmatique

Les élections législatives hongroises du 12 avril 2026 ont mis fin à seize ans de pouvoir ininterrompu de Viktor Orbán. Le parti Tisza (Respect et Liberté) de Péter Magyar a remporté une super-majorité de 138 sièges sur 199, infligeant au Fidesz une défaite que les analystes attribuent à une conjonction de facteurs : scandales judiciaires, saturation du discours identitaire, fracture générationnelle et effets concrets du gel des fonds européens.

Adam Novak, décrypte avec nous les ressorts structurels du régime Orbán. Sa lecture s’appuie sur la notion d’État mafieux postcommuniste, forgée par l’ancien ministre libéral Bálint Magyar. Non pas une corruption ordinaire coexistant avec un État de droit dégradé, mais l’action criminelle de l’État lui-même, opérée par voie parlementaire grâce à la majorité des deux tiers, obtenue en 2010. Il analyse la fonction de la Hongrie comme « preuve d’un concept » pour la droite nationaliste mondiale — et évalue les effets asymétriques de la défaite d’Orbán sur Donald Trump, Vladimir Poutine, les partis d’extrême droite européens, ainsi que le Premier ministre rouge-brun slovaque, Robert Fico.

L’entretien porte aussi sur ce que la victoire de Tisza ne représente pas. Péter Magyar n’est pas porteur d’un projet alternatif d’organisation sociale : son parti a voté contre l’envoi d’armes à l’Ukraine au Parlement européen et n’a pas répondu aux revendications syndicales préélectorales. La gauche électorale est absente du nouveau parlement. Le Parti socialiste hongrois (MSZP), longtemps dominant, a payé sa conversion néolibérale par la rupture organique avec sa base ouvrière. La demande sociale qui a alimenté l’« orbánisme » pendant seize ans — décrite ici comme un anti-occidentalisme plus que comme un sentiment pro-russe — n’est pas résolue par l’alternance.

Stefanie Prezioso : Comment qualifierais-tu le système de pouvoir mis en place par Orbán au cours de ces seize dernières années ? Certains parlent d’un capitalisme mafieux, d’autres d’une sorte de « néo-royalisme » pour rendre compte d’un système qui profite outrancièrement au clan présidentiel ?

Adam Novak : l’ancien ministre libéral Bálint Magyar le qualifie d’État mafieux postcommuniste. Il ne s’agit pas d’une corruption ordinaire coexistant avec un État de droit dégradé, mais de l’action criminelle de l’État lui-même.

Bálint Magyar (né en 1952) est un homme politique et universitaire hongrois, ancien ministre de l’Éducation dans les gouvernements de coalition socialistes-libéraux (1996-1998 et 2002–2006). Son ouvrage Post-Communist Mafia State : The Case of Hungary, Central European University Press, 2016, constitue la principale analyse systématique du régime Orbán. À ne pas confondre avec Péter Magyar, fondateur du parti Tisza et principal rival d’Orbán lors des élections législatives du 12 avril 2026.

Les ressources publiques, les marchés publics, les médias et les institutions judiciaires sont systématiquement instrumentalisés au profit d’un réseau de clans organisé autour du Premier ministre. Entre 3,2 et 5,5 milliards d’euros de fonds européens ont bénéficié à un cercle restreint lié au régime, au premier rang duquel les entreprises de Lőrinc Mészáros, l’oligarque le plus proche d’Orbán.

Note de l’auteur : Lőrinc Mészáros (né en 1966), ancien ami d’enfance et compagnon de football d’Orbán, est devenu, entre 2010 et 2026, l’une des premières fortunes de Hongrie grâce à des contrats publics et des fonds européens attribués à ses sociétés dans les secteurs du bâtiment, de l’énergie et des médias.

La démocratie illibérale est le terme qu’Orbán lui-même a revendiqué dès 2014, avant de lui préférer la formule de démocratie chrétienne. Freedom House classait la Hongrie comme pays partiellement libre.

Freedom House est une organisation non gouvernementale américaine qui publie chaque année un indice mondial des libertés politiques et civiles. Sa classification « partiellement libre » pour la Hongrie signifie que le pays présente des déficits significatifs par rapport aux critères d’une démocratie consolidée, tout en maintenant une façade électorale.

Ce qui est spécifique au modèle hongrois, c’est sa méthode : la capture des institutions s’est faite par voie parlementaire, grâce à la majorité des deux tiers, obtenue en 2010, sans coup d’État. C’est précisément ce qui en faisait un modèle exportable — mais utilisable aussi par les libéraux musclés du nouveau gouvernement.

SP : Comment Orbán a-t-il réussi à se hisser au niveau d’une figure de référence incontournable pour l’extrême droite mondiale, des États-Unis à l’Italie ? Quel pourrait être l’impact de son échec électoral sur ses « amis » russes, européens et américains ? Quel pourrait être son impact direct sur l’extrême droite slovaque de Robert Fico ?

La formule la plus juste est celle que propose le journaliste tchèque Jan Bělíček : ce qu’était Pinochet pour les néolibéraux, Orbán l’était pour les nationalistes chrétiens — la preuve vivante d’un concept. Pinochet a démontré que le programme néolibéral pouvait être appliqué contre la résistance démocratique avant de devenir électoralement viable ailleurs. Orbán démontrait qu’un système démocratique libéral peut être vidé de sa substance de l’intérieur, sans coup d’État, en maintenant une façade électorale, tout en neutralisant la presse, le pouvoir judiciaire, les universités et les règles du jeu électoral.

Ce que les ultraconservateurs américains admiraient dans la Hongrie d’Orbán, c’était la guerre incessante contre la pensée progressiste, la capture de l’appareil d’État, le démantèlement du pouvoir judiciaire et la création d’un environnement politique dans lequel l’opposition n’a pratiquement aucune chance. C’est précisément ce qu’ils voudraient reproduire chez eux.

La défaite d’Orbán a des effets asymétriques selon les acteurs. Pour Trump et Vance, c’est la perte de l’allié le plus utile au sein du Conseil européen — celui qui bloquait les décisions collectives sur l’Ukraine, y compris le prêt de 90 milliards d’euros à Kiev, auquel Orbán avait mis son veto. Pour Poutine, c’est la perte du gouvernement européen le plus accommodant sur l’énergie et les sanctions. Pour les partis d’extrême droite européens, c’est le signal que le modèle n’est pas à l’épreuve des urnes.

Le Premier ministre slovaque, Robert Fico, ne se réjouit pas de la défaite d’Orbán. Mais Fico n’a pas construit sa survie politique sur la référence directe au modèle hongrois : sa base électorale rouge-brun repose sur d’autres ressorts, notamment ce que j’analyse dans mon article sur la Slovaquie comme une posture anti-occidentale plutôt que pro-russe.

SP : Après seize ans de pouvoir, Viktor Orbán paraît affaibli dans certaines régions ouvrières, comme Dunaújváros. Pourquoi son parti, le Fidesz, subit-il une érosion de sa base populaire ?

Des villes ouvrières comme Dunaújváros ne constituent pas le cœur de la base électorale d’Orbán. Dunaújváros est une ville industrielle d’acier, construite sous le nom de Sztálinváros à l’époque soviétique, historiquement à gauche. Sa bascule vers le Fidesz est relativement récente et représente une acquisition électorale, pas un bastion historique. Le cœur du vote Fidesz reste la Hongrie rurale, les petites villes et villages de l’est et du sud du pays. L’érosion du vote Orbán à Dunaújváros signalait que des électeurs ouvriers convertis par Orbán étaient en train de le quitter.

Dunaújváros est une ville industrielle du centre de la Hongrie, anciennement connue sous le nom de Sztálinváros (« Ville de Staline ») à l’époque soviétique. Construite de toutes pièces à partir des années 1950 autour d’un complexe sidérurgique, elle était historiquement l’un des bastions de la gauche ouvrière hongroise.

Cette érosion tient à plusieurs facteurs. Premièrement, la détérioration économique : inflation persistante, salaires réels stagnants, et un quasi-gel des transferts de l’UE — près de 20 milliards d’euros bloqués — se traduisant concrètement par des projets d’infrastructure reportés. Deuxièmement, la saturation des scandales : le pardon présidentiel accordé en 2023 à un condamné dans une affaire pédophile, et le documentaire La Dynastie, visionné trois millions de fois en dix jours sur YouTube, qui documentait l’enrichissement du clan Orbán.

La Dynastie (A Dinasztia en hongrois) est un documentaire d’investigation diffusé sur YouTube qui retrace l’accumulation des richesses du clan Orbán grâce aux marchés publics et aux fonds européens. Il a constitué l’un des moments de rupture dans la dynamique de la campagne électorale de 2026. 

SP La détérioration du niveau de vie est-elle la principale cause de la dégradation du rapport de forces électoral aux dépens du parti d’Orbán ? Le discours nationaliste identitaire du Fidesz joue-t-il toujours un rôle aussi important au sein de l’opinion publique hongroise, notamment contre l’UE, mais aussi contre l’Ukraine ?

Les deux facteurs ont coexisté, mais leur poids relatif a changé. Au début, le discours nationaliste identitaire a fonctionné comme substitut à une amélioration matérielle pendant les années où la croissance économique — alimentée en partie par les transferts européens — permettait de masquer les inégalités. La stratégie de confrontation avec Bruxelles s’est finalement retournée contre le régime : les retards liés au gel des fonds sont devenus visibles — projets reportés, subventions raréfiées.

Il subsistait néanmoins un mécanisme identitaire fonctionnel : la question ukrainienne. La politique de « non-alignement pragmatique » d’Orbán, analysée en détail par Bálint Demers sur ESSF. Les tensions autour du pipeline Druzhba (« Amitié » en russe) — le plus long réseau d’oléoducs au monde, acheminant le pétrole russe vers l’Europe centrale et orientale depuis les années 1960 — dont la Hongrie dépend structurellement pour son approvisionnement pétrolier, instrumentalisées en pleine campagne électorale, s’inscrivaient dans cette logique. Orbán a même utilisé la découverte d’explosifs près du pipeline TurkStream, en Serbie, le 6 avril, pour tenter de blâmer l’Ukraine ; les services secrets serbes ont rapidement démenti.

TurkStream est un gazoduc sous-marin reliant la Russie à la Turquie via la mer Noire, contournant l’Ukraine. Un incident impliquant la découverte d’explosifs à proximité de son tronçon serbe a été signalé le 6 avril 2026.

Mais, comme le signalait Dávid Csillik sur le site progressiste hongrois Mérce, ni Orbán ni Magyar n’ont répondu au paquet de revendications préélectorales de la Fédération des syndicats hongrois — le discours identitaire masquait l’absence de programme social.

Dávid Csillik est journaliste et analyste politique. Mérce (merce.hu) est une plateforme d’information progressiste hongroise en ligne, fondée en 2016, qui publie des analyses politiques, des reportages et des commentaires de gauche.

SP : Viktor Orbán a été fortement soutenu par les États-Unis de Donald Trump et de JD Vance. Ce dernier s’est ainsi rendu en Hongrie pour appuyer sa campagne électorale. Était-ce vraiment un atout pour lui, alors que l’extrême droite européenne semble de plus en plus embarrassée par l’hostilité de Washington envers l’UE et, plus récemment, par les conséquences de la guerre en Iran ?

Sur la visite de Vance, Jan Bělíček, dans son article sur ESSF, identifie plusieurs ironies. Vance a prononcé un discours sur le Christ et les fondations chrétiennes de la civilisation européenne devant un public hongrois plutôt séculier. Il a évoqué les droits des travailleurs sans dire un mot sur les milliardaires de la tech enrichis sous Trump. Et il a dénoncé les bureaucrates de Bruxelles pour s’être « fait des millions » tout en ne mentionnant pas l’oligarchie qu’Orbán a lui-même construite.

L’effet électoral de la visite a été proche de zéro : Vance est peu connu en Hongrie, et ce n’est pas Trump qui est venu. Mais regardons le coût concret : en échange de la visite, la compagnie pétrolière hongroise MOL s’est engagée à acheter 500 millions de dollars de pétrole américain, et l’armée hongroise, 700 millions de dollars de systèmes HIMARS, soit 1,2 milliard de dollars à la charge du contribuable hongrois, en contradiction évidente avec la rhétorique de souveraineté nationale.

MOL (Magyar Olaj- és Gázipari Nyilvánosan Működő Részvénytársaság) est le principal groupe pétrolier et gazier hongrois, coté en bourse, dont l’État hongrois est actionnaire de référence. Les systèmes HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) sont des lanceurs de roquettes à haute mobilité produits par Lockheed Martin, largement utilisés notamment par l’Ukraine dans le cadre de la guerre en cours.

SP : Orbán n’était-il pas fortement handicapé par sa collusion étroite avec la Russie de Poutine et les affaires de corruption qui l’accompagnent ?

La relation d’Orbán avec la Russie n’est pas principalement idéologique, mais structurelle et économique, articulée autour du gaz russe bon marché et de la construction des réacteurs de PAKS-II par Rosatom.

PAKS-II est un projet d’expansion de la centrale nucléaire de Paks, en Hongrie, financé par un prêt russe de dix milliards d’euros et construit par Rosatom, l’opérateur nucléaire d’État russe. Signé en 2014, le contrat est au cœur de la dépendance structurelle de la Hongrie envers Moscou sur le plan énergétique.

Au niveau du vote populaire, pour des politiciens comme Orbán et Fico, comme je l’ai développé dans mon article sur la Slovaquie, ce phénomène ne relève pas d’un sentiment pro-russe au sens propre, mais d’un anti-occidentalisme. Les populations qui soutiennent ces postures ne veulent pas plus de Russie dans leur vie — elles veulent moins d’Occident. Et « moins d’Occident » signifie pour elles un système économique moins cruel, des droits plus solides pour la majorité, une décision politique plus compréhensible, et un mode de vie plus communautaire. Cette demande réelle est captée et déformée par Orbán au profit d’une vassalisation énergétique envers Moscou. La victoire de Magyar ne répond pas à cette demande.

SP : Péter Magyar a remporté l’élection. Or, il est issu du même sérail politique, avec lequel il a rompu en 2024. Sur quels points se différencie-t-il de son rival ? Sur quels thèmes, selon toi, a-t-il gagné une majorité de l’électorat ?

Magyar n’était pas un opérateur politique de premier rang au sein du Fidesz, mais était intégré dans le milieu social du parti par son mariage avec l’ancienne ministre de la Justice, Judit Varga. Sa rupture en février 2024 a été déclenchée par ce scandale : la présidente Katalin Novák avait gracié un condamné dans une affaire controversée de pédophilie, Varga avait contresigné.

Judit Varga (née en 1982) est une juriste et femme politique hongroise, membre du Fidesz. Elle a exercé les fonctions de ministre de la Justice de 2018 à 2024. Elle a démissionné à la suite du scandale du pardon présidentiel accordé dans une affaire pédophile, qu’elle avait contresigné en sa qualité de ministre. Katalin Novák (née en 1977), ancienne ministre d’État chargée des Politiques familiales (2020-2021), puis présidente de la République de Hongrie (2022-2024). Elle a démissionné en février 2024 après avoir accordé une grâce présidentielle controversée dans une affaire pédophile.

Il a fondé le parti Tisza (Respect et Liberté) et obtenu 29,6 % aux élections européennes de juin 2024. Il se positionne comme technocrate anticorruption et promet de débloquer les milliards de fonds européens gelés.

Comme András Borbély l’explique sur Mérce, Magyar n’est pas porteur d’une proposition alternative d’organisation sociale. Les deux grands partis de 2026 ne faisaient pas campagne sur deux projets de société différents, mais sur les intérêts de deux structures de pouvoir concurrentes. Sur l’Ukraine, Tisza a soutenu la position d’Orbán au Parlement européen en votant contre l’envoi d’armes ou de troupes.

La vraie question maintenant est de savoir si la super-majorité de Tisza (138 sièges sur 199, soit les deux tiers nécessaires pour amender la constitution) suffira à démanteler le réseau institutionnel bâti sur seize ans : nominations à la Cour constitutionnelle, au parquet, aux autorités de régulation, qui courent bien au-delà d’un mandat. Peut-être que Tisza préférera se servir de l’État mafieux postcommuniste plutôt que de le réformer selon les préférences bruxelloises.

SP : Orbán a critiqué sans relâche Bruxelles, tout en profitant des financements européens. Au cours des seize dernières années, la Hongrie a reçu des dizaines de milliards d’euros de transferts de l’UE, représentant 4 à 5 % de son PIB et selon les estimations du Corruption Research Center de Budapest, 3,2 à 5,5 milliards d’euros auraient bénéficié à un cercle restreint d’acteurs liés au régime. Au-delà du discours anti-UE, comment l’Europe a pu servir de bras de levier à son régime ? Ce discours anti-UE reste-t-il efficace auprès de sa base électorale alors que la corruption s’étend à toutes les sphères du régime ?

La mécanique est simple : les fonds européens arrivent à Budapest ; le gouvernement choisit les bénéficiaires ; les entreprises liées au réseau Orbán raflent les marchés. Le gouvernement peut simultanément attaquer l’UE en rhétorique et en dépendre structurellement — parce que la base électorale rurale ne voit pas le mécanisme de redistribution, et parce que les médias contrôlés par le Fidesz assurent que les scandales ne percent pas. Le documentaire La Dynastie, visionné trois millions de fois en dix jours, a montré que cette étanchéité commençait à se fissurer.

Lors de sa visite préélectorale à Budapest, Vance a dénoncé les bureaucrates de Bruxelles pour avoir s’être « fait des millions », tout en ne disant mot sur les milliardaires de la tech enrichis sous Trump — exactement la même structure rhétorique qu’Orbán emploie pour désigner Bruxelles comme l’ennemi extérieur et masquer l’oligarchie intérieure. Le gel progressif des fonds depuis 2022 — près de 20 milliards bloqués selon Chatham House — a finalement rendu la stratégie de confrontation coûteuse en termes concrets. La victoire de Tisza devrait permettre leur déblocage, ce qui représente pour Bruxelles une puissante incitation à coopérer avec le nouveau gouvernement.

Chatham House (The Royal Institute of International Affairs) est un centre de recherche en politique internationale basé à Londres. Ses rapports sur le mécanisme de conditionnalité de l’UE ont documenté l’ampleur des fonds européens bloqués à destination de la Hongrie à partir de 2022.

SP :  La fracture générationnelle semble être un aspect clé du recul d’Orbán. Pour quelles raisons les jeunes, en particulier dans les zones urbaines, ont-ils rejeté de plus en plus fortement son pouvoir autoritaire ultraconservateur ?

L’âge était, selon les sondages analysés par Euronews — réseau de télévision d’information en continu basé à Lyon, diffusant en plusieurs langues à destination d’un public européen — le premier facteur déterminant des intentions de vote : seuls 10 à 12 % des jeunes électeurs·trices soutenaient le Fidesz, contre environ 60 % pour Tisza. Plusieurs mécanismes expliquent cette fracture. Premièrement, l’émigration : des centaines de milliers de jeunes Hongrois·es qualifiés ont quitté le pays, attirés par des salaires plus élevés en Europe occidentale. Deuxièmement, la main mise sur l’enseignement supérieur : le sort de l’Université d’Europe centrale (CEU), contrainte de quitter Budapest sous l’effet de la loi Lex CEU de 2017 pour se réinstaller à Vienne, est symbolique.

L’Université d’Europe centrale (Central European University, CEU) est une institution d’enseignement supérieur fondée en 1991 à Budapest par George Soros. La loi dite « Lex CEU » adoptée par le gouvernement Orbán en 2017 a imposé des exigences administratives délibérément inapplicables, contraignant l’université à transférer ses activités académiques principales à Vienne en 2019.

Troisièmement, les questions culturelles : la législation anti-LGBT et le conservatisme imposé par l’État entrent en contradiction avec les normes d’une génération socialisée dans un espace européen ouvert.

https://youtube.com/watch?v=fl6-188VTOU%3Ffeature%3Doembed

Vance a prononcé son discours sur le Christ et les fondations chrétiennes de la civilisation européenne, mais la jonction entre nationalisme chrétien américain et jeunesse hongroise séculière ne pouvait pas fonctionner et elle n’a pas fonctionné.

Le vote jeune pour Tisza est un vote contre Orbán plus qu’un vote pour un projet de société alternatif. La demande sociale non satisfaite qui a alimenté l’orbánisme pendant seize ans ne disparaît pas avec lui.

SP :  La gauche électorale est totalement absente du nouveau parlement hongrois. Que s’est-il passé ?

L’effondrement de la gauche électorale hongroise n’est pas un accident de campagne : il est structurellement codé dans les conditions mêmes de la transition postcommuniste et dans les choix stratégiques des deux dernières décennies.

Le Parti socialiste hongrois (MSZP) a gouverné la Hongrie pendant une grande partie des années 1990 et 2000. Mais c’est la direction qu’il a choisie, une fois au gouvernement, qui a scellé son sort. Le MSZP s’est progressivement transformé en parti de protestation, dont le seul programme politique est devenu « chasser Orbán du pouvoir et l’empêcher d’y revenir ». La voie socialiste européenne a été remplacée par ce qu’on pourrait appeler un atlantisme à bon marché — la conviction que les valeurs de « Bruxelles » sont automatiquement les valeurs du parti.

Le Parti socialiste hongrois (MSZP, Magyar Szocialista Párt) est issu de la transformation, en 1989, du Parti socialiste ouvrier hongrois (Magyar Szocialista Munkáspárt), lui-même héritier du parti communiste au pouvoir sous le régime soviétique. Il a gouverné la Hongrie pendant une grande partie des années 1990 et 2000 en coalition avec les libéraux du Szabad Demokraták Szövetsége (SZDSZ).

Ce faisant, le MSZP a abandonné sa base ouvrière. Dans les années 1990, le tiers de l’électorat votait pour lui. Ce soutien reposait sur une relation organique avec des syndicats et des communautés industrielles. La conversion du parti au néolibéralisme — les socialistes hongrois ont souvent été de plus ardents défenseurs des politiques de marché que leurs adversaires conservateurs — a rompu ce lien. Là où le Fidesz a capté la frustration ouvrière par le nationalisme économique et le clientélisme, le MSZP n’a rien proposé.

Le déclin de cette gauche ne résulte pas seulement de mauvaises décisions, mais de processus historiques plus larges. La forme connue de la social-démocratie actuelle ne sera pas celle qui donnera voix à la colère accumulée de la prochaine période. Comme le note Gábor Scheiring dans son article sur Mérce, l’illibéralisme a émergé comme réponse à une triple dévaluation : la sécurité matérielle, le statut culturel et la voix politique des classes populaires ont simultanément décliné — et les partis de centre gauche n’ont pas su y répondre.

Gábor Scheiring est politologue et économiste politique hongrois, auteur de travaux de référence sur l’émergence de l’illibéralisme en Europe centrale à partir de dynamiques de classe et de déclassement social. Il publie régulièrement sur Mérce.

L’espace d’opposition s’est donc restructuré autour de Tisza — un parti de droite modérée anticorruption — et autour du Mouvement Notre Patrie (Mi Hazánk), l’unique parti d’extrême droite à avoir obtenu des sièges. La gauche électorale, au sens programmatique du terme, est absente du parlement. Tisza ne comble pas ce vide : il n’a pas répondu aux revendications syndicales et ne propose pas de programme social alternatif.

Le Mouvement Notre Patrie (Mi Hazánk Mozgalom) est un parti nationaliste d’extrême droite fondé en 2018 par László Toroczkai après son exclusion du parti Jobbik, qui avait amorcé un tournant modéré. Mi Hazánk se positionne à droite du Fidesz sur les questions identitaires et migratoires.

SP : Quel va être l’impact des élections hongroises sur la politique européenne ?

La victoire de Tisza constitue un choc pour la droite radicale européenne à plusieurs niveaux. La Hongrie vient de renverser le régime illibéral le plus ancien et le plus consolidé d’Europe. Orbán démontrait que le modèle avait pu tenir seize ans ; sa défaite démontre l’inverse — que des systèmes délibérément faussés peuvent néanmoins produire des alternances lorsque la pression électorale est suffisamment massive.

Pour l’Union européenne institutionnelle, la victoire de Magyar lève immédiatement plusieurs blocages. Le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine devrait pouvoir être débloqué. Les fonds européens gelés seront progressivement libérés à mesure que le nouveau gouvernement démontrera des réformes institutionnelles crédibles.

Sur la relation avec Moscou et la question ukrainienne, la rupture sera réelle, mais partielle. La Hongrie reste structurellement dépendante du gaz russe et du financement russe pour PAKS-II — une diversification prend des années. Le nouveau gouvernement continuera à exiger que l’aide européenne à l’Ukraine soit conditionnée à la reprise des livraisons de pétrole et de gaz par le pipeline Druzhba, position sur laquelle Tisza a soutenu Orbán au Parlement européen. Il ne fournira pas d’aide militaire ou civile bilatérale à l’Ukraine, mais sera nettement moins enclin à opposer des veto aux initiatives européennes collectives — ce qui représente en soi un changement substantiel.

Sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE : Tisza reste opposé à une adhésion accélérée. C’est une position qui correspond en tout état de cause à celle de nombreux États membres qui soutiennent l’adhésion en principe tout en la repoussant dans les faits. La promesse d’une voie rapide pour l’Ukraine est davantage rhétorique que programmatique. Sur ce point, le changement de gouvernement à Budapest ne modifiera pas substantiellement la dynamique européenne.

Adam Novak est rédacteur d’Europe Solidaire Sans Frontières. Il est basé à Bratislava. Il écrit notamment pour Le Monde DiplomatiqueLe Devoir et Viento Sur.

https://marx21.ch/orban-battu-autopsie-de-seize-ans-dilliberalisme/