Bernard Rioux
L’échec des négociations commerciales entre le Canada et les États-Unis montre la réalité de la volonté de vassalisation du Canada par le gouvernement Trump et rend explicites des modalités de sa réalisation. Il cristallise plusieurs problèmes structurels. Cet échec met également en lumière une fracture interne au Canada, entre un gouvernement fédéral longtemps porté aux concessions et des premiers ministres provinciaux, de l’Ontario à la Colombie-Britannique en passant par le Québec, qui poussent vers une ligne plus dure, révélant les tensions entre logique de conciliation économique et les pressions de l’opinion publique, majoritairement favorable à la fermeté selon les sondages. Il reste que la volonté de la classe dominante et des différents gouvernements est de revenir à la situation antérieure d’une meilleure ouverture des marchés. Cette perspective ne saurait se réaliser dans l’intérêt de la classe laborieuse et de la majorité populaire. C’est une tout autre orientation qu’il faut proposer.
I. Le nouveau cours de l’impérialisme américain : prédation et volonté de vassalisation
1. Au niveau international
Les États-Unis ne deviennent pas impérialistes avec Trump, mais Trump impose un nouveau cours à l’impérialisme américain qui vise :
à s’assurer le libre accès aux ressources naturelles de la planète en imposant son contrôle direct sur les ressources minières, énergétiques et sur les voies de communication ;
- à imposer une politique migratoire restrictive, particulièrement à ses voisins, le Canada et le Mexique, en faisant fi de toutes les règles du droit international en matière de réfugié·e·s et de migrations ;
- à ne tenir aucun compte de la souveraineté nationale des pays et parvenir à une vassalisation des pays pour défendre ses intérêts économiques. Cette politique prédatrice ne vise pas seulement les pays du Sud global, mais également des pays alliés, comme le Canada;
- à faire prévaloir les législations américaines sur les législations des différents pays ;
- à imposer aux alliés de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses militaires à la hauteur de 5% ;
- à déréglementer (pour l’UE) ou à bloquer toute réglementation future sur les GAFAM (pour le Canada) ;
- à défendre l’hégémonie américaine contre les pays émergents, et particulièrement la Chine, par l’imposition de tarifs importants sur ses exportations, mais en utilisant si nécessaire des menaces de guerre…
2. Contre l’État canadien
L’État canadien , et le Québec par le fait même, est également une cible de l’administration Trump. Au-delà de sa rhétorique sur la définition du Canada, comme le 51e État des États-Unis, sa politique de prédation et de vassalisation, passera :
- par l’augmentation des tarifs douaniers de 25 % à 50 %, selon des modalités et des secteurs remettant ainsi radicalement en cause en toute illégalité l’Accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ACEUM) ;
- par des pressions pour que le Canada durcisse sa politique migratoire, qu’il renforce la surveillance des frontières pour bloquer le passage d’immigrants du Canada vers les États-Unis et pour bloquer la vague migratoire que risque de créer sa politique d’expulsion ;
- par la demande d’augmentation des dépenses militaires et la demande de soutien aux différentes opérations militaires qui pourraient être menées par l’administration Trump, demande à laquelle le premier ministre Carney a répondu positivement ;
- en s’assurant l’accaparement des ressources pétrolières, gazières, en électricité et des ressources minières stratégiques dont regorge le Canada, sans oublier les ressources en eau potable dont les États-Unis ont un urgent besoin qui s’est révélé être un des objectifs de la guerre commerciale lancée par Trump ;
- par la remise en question de la souveraineté du gouvernement fédéral sur l’Arctique canadien.
La vassalisation, soit l’acceptation de la domination de l’État américain sur le Canada, est l’objectif ultime et est exprimée dans la rhétorique trumpiste par la proposition que le Canada devienne le 51e État des États-Unis.
II. Les réponses du gouvernement canadien : de la recherche éperdue de compromis à la création d’un front de la riposte
Dans un premier temps, les menaces de Trump d’imposer des tarifs ont créé une véritable panique dans les milieux d’affaires. Les politicien·ne·s fédéraux et provinciaux ont tiré dans toutes les directions. Mais la remise en question de la souveraineté canadienne a amené la majorité de la classe politique à construire un front commun pour élaborer des mesures de rétorsion aux tarifs qui seraient éventuellement imposés par Trump. Si, le refus des tarifs imposés par le gouvernement Trump à l’économie canadienne à mener à mettre en place certaines mesures de rétorsion et à multiplier les initiatives visant à diversifier ses marchés sur le plan international, le gouvernement Carney a également tenté d’amadouer Washington par une série de concessions :
a) Face aux menaces du président américain Donald Trump de mettre fin aux négociations commerciales avec le Canada si ce dernier maintenait sa Taxe sur les services numériques (TSN) de 3% sur certains revenus perçus au Canada par les géants du web, dont Google, Meta, Microsoft, Amazon et Netflix, le Canada a aussitôt reculé et a annoncé l’annulation de la TSN.
b) Sous les pressions de Trump qui demandait le développement de l’exploitation des énergies fossiles et pour reconstruire un front uni des provinces mis à mal par le gouvernement albertain, le premier ministre Carney a entrepris de défendre l’État pétrolier canadien et a repris à son compte les propositions de l’Alberta et du Parti conservateur du Canada de soutenir la construction d’un oléoduc pour permettre l’exportation de pétrole vers le marché asiatique. S’il a d’abord appelé le privé à financer un tel projet, il a bientôt décidé d’assurer un financement public de cet oléoduc. Dans le cadre de sa politique des grands projets, il a promis de soutenir la construction d’usines de GNL et de gazoducs traversant le Canada (et le Québec). Après l’annulation de la taxe carbone, la défense de l’exploitation des hydrocarbures manifeste l’abandon de toutes les velléités de s’attaquer à la crise climatique.
c) Le premier ministre a également répondu aux demandes de l’administration Trump en investissant massivement dans les dépenses militaires. Il promet de faire grimper les dépenses militaires à 5 pour cent du PIB. Les élites militaires, qui voient leurs budgets de la défense augmentés, et les entrepreneurs du complexe militaro-industriel, qui s’apprêtent à décrocher de juteux contrats, se réjouissent de cette politique d’Ottawa. L’opinion publique, elle, n’avait rien demandé de tel (voir La nécessité de construire un vaste mouvement antimilitariste contre la Stratégie industrielle de défense du gouvernement Carney).
d) Le gouvernement du Canada a répondu rapidement aux demandes de Trump en termes de fermetures des frontières. Déjà, il avait opéré une série de durcissements dans sa politique face aux personnes migrantes, que ce soient les réfugié·e·s, les travailleurs et travailleuses immigrant·e·s temporaires ou les sans-papiers.
Face à ces marques d’accommodement, le gouvernement Trump a cru pouvoir pousser le bouchon encore plus loin. En juillet 2026, de nouveaux tarifs de 50 % (devant entrer en vigueur le 22 août 2026, en vertu de l’article 338 du Tariff Act de 1930) visent trois catégories de produits canadiens, en réponse à une discrimination canadienne présumée envers les États-Unis dans les secteurs des produits laitiers, des boissons alcoolisées et des véhicules automobiles. Les négociations des dernières semaines ont laissé espérer la diminution de ces tarifs. Mais en fait, le gouvernement de Washington, à l’instigation de Trump lui-même, a fini par vouloir imposer toute une série de mesures qui auraient signifié une véritable vassalisation de l’État canadien.
Dans son discours, où il annonçait le retrait des négociateurs canadiens, le premier ministre canadien expliquait ainsi les demandes américaines : Washington demande le droit de superviser les accords que le Canada signe avec des pays tiers, le démantèlement total du système de gestion de l’offre laitière inscrit dans la loi canadienne, la modification de la réglementation linguistique au Québec, l’ouverture des marchés publics canadiens aux entreprises américaines, et même le contrôle américain de l’exploitation des minéraux critiques et des objectifs de dépenses en matière de défense (achats des F-35).
C’était donc la souveraineté de l’État canadien qui était remise en cause. La population canadienne, dans sa majorité, refusait cette soumission à l’État américain. Les gouvernements provinciaux étaient également unanimes à rejeter ces reculs, même si l’Alberta demeurait très timide à cet égard. Ils auraient été incapables de les vendre à leur population et aux entreprises frappées par les tarifs. Le seul choix du gouvernement Carney était de mettre fin à ces négociations et d’envisager des mesures de rétorsion qui faisaient entrer le pays dans une véritable guerre commerciale.
Les organisations patronales ont rapidement compris les difficultés dans lesquelles cette situation plaçait leurs entreprises et ont demandé aux gouvernements provinciaux comme au gouvernement fédéral de mettre en place une série de mesures pour leur venir en aide (prêts, défiscalisation, subventions, achat local, aide à l’exportation vers d’autres marchés, etc.). Ce sont là des mesures qui permettront sans doute à des entreprises de rester en affaires, mais qui ne remettent nullement en question la dépendance de l’économie canadienne envers l’économie américaine. L’espoir est que l’ère Trump prenne fin avec le personnage et que l’économie canadienne puisse revenir au temps béni de la dépendance heureuse. C’est là une profonde illusion sur le cours actuel de l’impérialisme américain.
III. Un programme de déconnexion pour se libérer des diktats de l’impérialisme de prédation et des tentatives de vassalisation de Trump
S’opposer au nouveau cours de l’impérialisme américain impulsé par Donald Trump par le seul biais de la réponse aux tarifs qu’il cherche à imposer, c’est refuser de voir l’ensemble des objectifs poursuivis par ce dernier. On en est alors réduit à une discussion sur les manœuvres diplomatiques ou à des mesures de rétorsion sur le plan commercial. C’est l’ensemble du projet trumpiste de vassalisation auquel il faut s’attaquer. Cela ne peut être réalisé qu’à partir des luttes sociales, politiques et culturelles des classes ouvrières et populaires s’assignant de s’engager dans la voie de la socialisation de leur économie et dans la redéfinition des institutions politiques actuelles qui pourront jeter les bases du refus de cette vassalisation.
Ces politiques doivent s’articuler autour de quatre axes : 1) une altermondialisation parcimonieuse basée sur la planification écologique dans la lutte aux changements climatiques passant par une rupture avec le capitalisme fossile ; 2) la priorité accordée à la satisfaction des besoins sociaux par la défense des services publics dans une perspective d’égalité sociale ; 3) une lutte anti-patriarcale défendant l’égalité des hommes, des femmes et des personnes de la diversité sexuelle et de genre et une lutte antiraciste pour l’instauration d’une réelle égalité sociale ; 4) une indépendance du Québec en alliance avec les classes ouvrières et populaires du Rest of Canada (ROC), les Peuples autochtones et faisant du Québec une terre d’accueil face aux migrations appelées à se développer.
1. Une altermondialisation parcimonieuse basée sur la planification écologique dans la lutte aux changements climatiques passant par une rupture avec le capitalisme fossile.
Trump a fait du Drill baby drill, un slogan de sa campagne électorale. Des entreprises internationales au Canada (et même au Québec) seraient prêtes à adopter ce mot d’ordre. La mondialisation capitaliste est une source de prédation des ressources comme de l’énergie, sans parler des pollutions de toutes sortes. Les transports internationaux de marchandises liées à la division internationale du travail contribuent de manière significative aux émissions de CO2. Il faut donc favoriser les relocalisations et la diminution des dépenses découlant des formes actuelles des chaînes d’approvisionnement. Il faut sortir également de la logique de la croissance, qui amène à produire toujours plus, à consommer plus et à ainsi dilapider les ressources minières, forestières et énergétiques de la planète. Il faut sortir des énergies fossiles, du capital fossile, car cette croissance ne bénéficie qu’aux entreprises multinationales.
De cela il découle :
a) la relocalisation des productions stratégiques (aliments, médicaments, moyens de transport…) ;
b) la lutte pour la sortie des énergies fossiles et le refus de la construction de pipelines ou de gazoducs ;
c) le refus de l’augmentation de la production de l’hydro-électricité à des fins d’exportation et une politique de sobriété énergétique passant par la rénovation thermique des logements qui sont des passoires énergétiques ;
d) le refus de la privatisation d’Hydro-Québec – et la nationalisation/socialisation des énergies renouvelables pour permettre leur développement planifié orienté vers la satisfaction des besoins de la population ;
e) le rejet de la filière batteries et de l’auto électrique comme solution à la crise climatique et la production locale de moyens de transports publics (autobus, trains) pour les personnes, et l’utilisation des chemins de fer pour le transport des marchandises et en assurant la gratuité de ces moyens de transport.
f) le développement d’une agriculture écologique centrée sur la souveraineté alimentaire et la protection de la biodiversité en réorientant la production vers les marchés locaux et régionaux et non vers l’exportation et, pour cela, la fin de la production carnée centrée sur l’exportation.
2. La priorité accordée à la satisfaction des besoins sociaux par la défense des services publics dans une perspective d’égalité sociale.
Les responsables politiques nommés par Trump sont souvent des milliardaires. Les mœurs politiques des États-Unis sont corrompues par la puissance de l’argent. Il faut empêcher que les modes de fonctionnement de la politique américaine aient leurs effets sur la politique canadienne ou québécoise. Cette lutte implique la lutte contre le développement des inégalités.
L’actuelle distribution des richesses en faveur d’une minorité des plus riches enlève à la majorité populaire la possibilité de faire des choix qui répondent réellement aux besoins sociaux du plus grand nombre. Le choix des gouvernements vise essentiellement à protéger cet accaparement des richesses par la classe dominante. Les généreuses subventions aux entreprises privées participent de cette concentration des richesses. Face aux difficultés actuelles imposées par la guerre commerciale, l’accaparement des richesses par les plus riches risque de s’approfondir. C’est pourquoi il faut :
a) Abolir les privilèges fiscaux des plus riches et réformer la fiscalité pour la rendre plus juste et plus redistributive ;
b) Augmenter le salaire minimum et l’indexer au coût de la vie et garantir le droit au logement en construisant des logements sociaux en mettant sur pied une entreprise publique de construction à cette fin ;
c) réinvestir massivement dans les services publics de santé et d’éducation, déprivatiser les cliniques médicales et bloquer l’ouverture d’hôpitaux privés ;
d) nationaliser l’industrie pharmaceutique et favoriser la production locale et la distribution gratuite des médicaments ;
e) assurer un véritable service public d’éducation et en finir avec les subventions aux écoles privées.
3. Une lutte antipatriarcale défendant l’égalité des hommes et des femmes, pour les droits des personnes trans et une lutte antiraciste pour l’instauration d’une réelle égalité sociale.
La politique de Trump est sexiste et raciste. Elle remet en cause le droit à l’avortement. Elle stigmatise les Afro-Américains et mène une politique contre les personnes migrantes. Les impacts sur le Canada et le Québec ne sauraient être négligés. Surtout à un moment où le nationalisme québécois prend une forme de plus en plus identitaire et d’exclusion et que les partis nationalistes, comme la CAQ et le PQ, n’hésitent pas à utiliser cette démagogie contre une partie de la population du Québec en faisant des personnes migrantes la source de tous les maux de la société québécoise. C’est pourquoi, entre autres choses, le combat contre le sexisme et le racisme et le soutien à l’auto-organisation des opprimés sont incontournables. C’est pourquoi les combats doivent :
a) assurer le droit à l’avortement libre et gratuit ;
b) fournir les moyens nécessaires à la lutte effective contre les violences sexistes et sexuelles ;
c) soutenir le combat des personnes LGBTQi et lutter contre la transphobie ;
d) éradiquer les discriminations raciales et l’idéologie raciste, combat essentiel de l’objectif d’égalité sociale que nous poursuivons dans tous ces domaines.
4.L’indépendance du Québec passera par la construction d’un bloc populaire regroupant la majorité populaire d’une société plurinationale et pluriculturelle qu’est le Québec.
Ce bloc populaire passera par :
a) le rejet d’une vision ethnique homogène de la nation et par le rejet du projet nationaliste d’homogénéisation culturelle ;
b) une politique de rejet des discriminations et le refus de l’existence de secteurs de la société privés de droits et par l’union de toutes les composantes de la majorité populaire dans ce combat ;
c) par la liberté de circulation et d’installation de toutes les personnes migrantes ;
d) par l’éradication du racisme systémique qui touche tant les nations autochtones que les autres secteurs racisés de la population ;
e) par la construction d’une alliance de la majorité populaire du Québec avec les classes ouvrières et populaires du ROC et les Peuples autochtones et faisant du Québec une terre d’accueil face aux migrations appelées à se développer.
f) par une sortie des alliances militaires (OTAN et NORAD) et la reconversion des industries militaires en industries productrices de biens répondant aux besoins de la population.
Conclusion
Le projet de vassalisation de la société canadienne et de la société québécoise par l’impérialisme trumpiste a de multiples dimensions. Le rejet de ce projet ne saurait en rien être réglé au seul niveau de la politique commerciale et par des contre-tarifs. Il ne pourra être renversé que par une convergence des luttes sociales portées par les différents secteurs de la majorité populaire au Québec, comme au Canada. La victoire ne sera possible que si la gauche politique et sociale sait clarifier les bases de cette convergence et qu’elle s’attelle avec résolution à cette tâche.
Article publié sur Presse-toi à gauche (Québec), 25 août 2026.
