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Pourquoi nous devons cesser de parler d’intelligence artificielle générale et, à la place, développer une IA «au service des travailleurs»

Au lieu de nous précipiter pour remplacer les êtres humains, nous devrions développer des outils d’IA qui valorisent l’expérience humaine et élargissent les perspectives.

L’intelligence artificielle transforme le monde sous nos yeux. Cependant, les inquiétudes concernant l’IA vont au-delà de l’incertitude et des bouleversements qui accompagnent tout autre changement technologique radical. Elles sont en partie dues à l’orientation qu’a prise le développement de l’IA : de nombreuses entreprises de premier plan se sont lancées dans une quête obsessionnelle de l’intelligence artificielle générale (IAG).

L’IAG est généralement définie comme un système d’IA capable d’égaler ou de surpasser les capacités humaines dans la plupart des tâches présentant la plus grande valeur économique. Dans un tel monde, l’automatisation du travail ne se limiterait pas à des secteurs spécifiques ni à des postes routiniers. Au contraire, les machines prendraient en charge de nombreuses formes de travail, y compris des professions hautement qualifiées. Les conséquences de ce remplacement de la main-d’œuvre humaine seraient sans précédent.

Afin d’attirer l’attention sur ce défi urgent en matière de politique publique, je me suis joint à des milliers d’économistes et de chercheurs en IA pour signer «We Must Act Now», une déclaration qui exhorte les décideurs politiques et les leaders du secteur technologique à orienter l’IA vers la complémentarité, plutôt que vers le remplacement, du travail humain.

Des études sur le marché du travail américain suggèrent que, depuis 1980, l’automatisation a joué un rôle crucial dans l’aggravation des inégalités en réduisant la demande de travailleurs effectuant des tâches routinières (D. Acemoglu et P. Restrepo, *Econometrica* 90, 1973–2016 ; 2022). L’adoption de robots industriels dans le secteur manufacturier en est un exemple frappant : les données montrent que, bien que la productivité ait augmenté, bon nombre des communautés les plus exposées à l’automatisation ont subi des baisses d’emploi et de salaires (D. Acemoglu et P. Restrepo, J. Polit. Econ. 128, 2188–2244 ; 2020).

La dynamique déjà observable avec les robots industriels risque de s’intensifier à mesure que l’adoption de l’IA se généralise. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la prospérité partagée, mais aussi notre système démocratique. Les sociétés ne peuvent rester stables si un grand nombre de personnes est exclu des opportunités économiques.

Cependant, cette issue n’est pas inévitable. La technologie n’a pas de finalité sociale prédéterminée, ni ne dicte un avenir unique. Cela est particulièrement vrai dans le cas de l’IA, qui englobe un large éventail de technologies. Actuellement, l’attention se concentre sur l’automatisation : remplacer le travail humain chaque fois que cela est possible.

Mais il existe une autre voie. Les outils d’IA peuvent également être conçus pour compléter le travail des salariés, en améliorant leurs capacités et leur productivité, plutôt que de les remplacer. Cette approche favorable aux travailleurs pourrait générer des bénéfices qui seraient répartis plus largement et s’accompagnerait d’une plus forte croissance de la productivité.

Prenons l’exemple de l’enseignement. Au lieu de remplacer les enseignants, les outils d’IA pourraient les aider à identifier les domaines dans lesquels les élèves rencontrent des difficultés et leur permettre d’offrir un soutien plus personnalisé à grande échelle. Les décideurs politiques pourraient encourager ce type d’innovation complémentaire au service des travailleurs par le biais d’une réglementation et d’incitations spécifiques.

Pourquoi y a-t-il actuellement si peu d’exemples d’outils d’IA favorables aux travailleurs (voir go.nature.com/4g5ugh2) ? La réponse est en partie économique : l’IA axée sur l’automatisation s’est avérée rentable pour les entreprises concernées. Mais la trajectoire actuelle est également marquée par l’idéologie. Une grande partie de l’essor de l’IA a été portée par un groupe homogène de personnes influencées par une idée commune — inspirée en partie par la philosophie et la science-fiction — selon laquelle, à terme, les machines dépasseront et supplanteront l’humanité.

La société doit s’unir pour orienter le développement de l’IA dans une direction différente. Aucun gouvernement ne peut dicter le cours du progrès technologique, et aucun régulateur ne peut déterminer exactement comment l’IA évoluera. Mais les politiques publiques et la participation démocratique peuvent façonner les incitations. Trois mesures pourraient contribuer à orienter l’IA vers une voie plus favorable aux travailleurs.

  1. Premièrement, le système fiscal de nombreux pays subventionne le capital et impose le travail, ce qui crée un fort biais en faveur de l’automatisation et au détriment de la complémentarité avec l’être humain. Aux États-Unis, par exemple, même lorsqu’une machine et un travailleur peuvent effectuer une tâche à un coût similaire, les entreprises qui optent pour l’automatisation bénéficieraient d’un avantage en termes de coûts de l’ordre de 20 à 25 % en raison des biais intégrés dans le code fiscal. Une solution consisterait à imposer les revenus de manière plus neutre, qu’ils soient classés comme revenus du travail ou du capital, réduisant ainsi le biais en faveur des technologies qui remplacent la main-d’œuvre.
  2. Deuxièmement, nous avons besoin d’une agence dédiée à l’IA au niveau fédéral aux États-Unis, ainsi qu’au Royaume-Uni et dans l’Union européenne, s’inspirant en partie des Instituts nationaux de la santé américains, afin de développer une expertise sur les impacts sociaux de l’IA et d’élaborer des lignes directrices en matière de bonnes pratiques. À l’instar des Instituts nationaux de la santé, cette agence devrait disposer des fonds nécessaires pour soutenir des pistes peu explorées et socialement bénéfiques, y compris celles qui favorisent les travailleurs.
  3. Troisièmement, nous avons besoin d’un cadre juridique pour les marchés des données. Les données sont souvent décrites comme l’âme de l’économie de l’IA, mais les règles régissant leur propriété et leur utilisation restent peu développées. Cela permet non seulement aux puissantes entreprises technologiques de s’accaparer une grande partie de leur valeur, mais cela affaiblit également les incitations à produire et à partager les données de haute qualité nécessaires pour construire des systèmes d’IA qui complètent l’expertise humaine.

Avant tout, nous avons besoin d’un débat éclairé sur ce que l’IA peut faire et ce que nous voulons qu’elle fasse. L’avenir de l’IA ne devrait pas être déterminé par les rêves d’un petit groupe de technologues, mais par des décisions démocratiques sur le type de société que nous souhaitons construire.

Source: Nature, 21 août 2026. Paru dans Sin Permiso. Traduit du castillan.

Daren Acemoglu est professeur titulaire au département d’économie du MIT. Il a reçu de nombreux prix et distinctions, parmi lesquels figure notamment le prix de la Banque centrale suédoise en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel en 2024, également connu sous le nom de « Prix Nobel d’économie ». Il a prononcé de nombreux discours liminaires lors de conférences, rédigé des centaines d’articles dans les plus grandes revues d’économie du monde ainsi que des chapitres d’ouvrages, et publie également dans de nombreuses revues ou journaux de renom.