Dans « Pourquoi la gauche a si peu d’influence en Iran » [disponible en traduction française], j’ai décrit comment de nombreuses et nombreux Iraniens, critiques à l’égard de la République islamique et aspirant à un ordre social et politique différent, perçoivent l’anti-impérialisme de celle-ci comme indissociable de la corruption et de la répression par lesquelles l’État exerce son pouvoir. Pour elles et eux, la tendance de la gauche à soit placer l’anti-impérialisme au-dessus de toutes les autres luttes, soit mettre en balance le soutien à la confrontation de l’État avec la puissance impérialiste et la critique de sa répression intérieure, ne correspond pas à leur expérience vécue d’un ordre politique unique. Cela contribue à expliquer pourquoi de nombreux groupes mécontents ne considèrent pas la gauche comme pertinente par rapport à leurs revendications.
Dans cet essai, je me penche sur les débats récents au sein même de l’État. Ceux-ci n’offrent qu’un aperçu limité, mais révélateur, de la manière dont différent·es acteurs/actrices au sein de ses institutions appréhendent la résistance face aux États-Unis et à Israël, l’intérêt national et la survie politique. Partagent-elles ou ils la vision cohérente de la résistance anti-impérialiste souvent attribuée à la République islamique depuis l’extérieur, ou leurs désaccords révèlent-ils des jugements divergents sur les objectifs de la poursuite de la confrontation et sur la question de savoir si celle-ci protège l’Iran ou le rend plus vulnérable ? L’intensité de la guerre ne crée pas tant ces divisions qu’elle ne rend plus visibles les conflits existants au sein de l’État. Ce qui est souvent considéré de l’extérieur comme une posture cohérente de résistance apparaît, au sein des débats propres à l’État, comme un conflit visant à déterminer si la poursuite de la confrontation protège les intérêts nationaux de l’Iran, préserve le pouvoir de factions particulières ou produit des résultats qui pourraient, en fin de compte, profiter à Israël.
Un conflit au sein de l’État
Il y a quelques jours à peine, lors d’un entretien avec le journaliste et réalisateur de documentaires Javad Mogouyi qui a suscité un vif débat dans les médias iraniens, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a reconnu qu’une faille de sécurité — un « hofre-ye amniyati » — avait permis aux services de renseignement étrangers de localiser le Guide suprême et de mener l’attaque qui l’a tué. Plus important encore, il a déclaré que des réseaux compromis restaient implantés au sein de l’appareil d’État et continuaient d’influencer les décisions politiques ainsi que le contexte politique général. Il a également laissé entendre qu’un cessez-le-feu intervenu plus tôt aurait pu sauver la vie de hauts responsables, dont Ali Larijani, ainsi que des infrastructures industrielles majeures telles que les installations d’Asaluyeh.
Les propos d’Araghchi ont été largement interprétés comme une prise de position anti-guerre, car ils établissaient un lien entre deux affirmations habituellement dissociées : d’une part, qu’une faille de sécurité avait permis l’assassinat du Guide suprême, et d’autre part, que des réseaux compromis pourraient continuer à influencer la prise de décision au sein de l’État. Considérées conjointement, ces affirmations ont ouvert la voie à une possibilité plus inquiétante : que les forces qui font obstruction aux négociations et privilégient le « meydan » (le champ de bataille) et la poursuite de la confrontation ne commettent pas simplement une erreur stratégique, mais aggravent la même faille de sécurité qui a déjà coûté au système son dirigeant. En d’autres termes, la poursuite de la confrontation pourrait être présentée comme une résistance tout en produisant des résultats qui servent les intérêts d’Israël. Ce soupçon a trouvé un écho ailleurs au sein de la classe politique. Un homme politique réformiste s’est récemment demandé pourquoi, depuis l’administration Ahmadinejad, les factions de la ligne dure avaient à plusieurs reprises « passé le ballon à Israël » [« passed the ball to Israel »], en menant des politiques qui lui permettaient de remporter des gains politiques et stratégiques.
Les propos d’Araghchi ont suscité des réactions largement critiques, notamment de la part des partisans de la ligne dure. Certains ont condamné l’interview, estimant qu’elle présentait « le contenu le plus anti-guerre qui soit », tandis que d’autres ont qualifié de « catastrophe » en matière de communication publique l’idée selon laquelle des failles de sécurité pourraient influencer la prise de décision. D’autres encore ont défendu plus directement la position stratégique opposée, arguant que le fait d’accepter un accord avec les États-Unis et de renoncer à toute riposte menacerait la survie même de l’État. Selon eux, sans riposte, son successeur resterait sous une menace permanente et serait incapable d’asseoir son autorité. En conséquence, cela pourrait permettre à d’autres forces déjà ancrées dans le système de marginaliser le parlement et de remodeler l’ordre politique de l’intérieur. La diplomatie, dans cette optique, ne préserverait pas l’État mais le transformerait si profondément qu’il pourrait ne plus survivre sous sa forme actuelle. Les détracteurs partisans de la ligne dure d’Araghchi réagissaient donc à deux dangers liés. Certains s’opposaient à sa suggestion publique selon laquelle des réseaux compromis opéraient toujours au sein de l’État et influençaient ses décisions. D’autres craignaient que la voie que ses propos semblaient soutenir — un accord qui empêcherait toute riposte — ne démantèle les institutions et l’équilibre des pouvoirs sur lesquels repose l’État actuel.
Prises dans leur ensemble, ces réactions montrent qu’Araghchi et ses adversaires partisans de la ligne dure sont en désaccord sur la stratégie à adopter et sur la voie la plus à même de protéger l’Iran. Ce conflit traverse les institutions mêmes de l’État et porte sur la question de savoir si la poursuite de la confrontation avec les États-Unis et Israël préserve l’ordre politique ou expose à la fois le pays et l’État lui-même à un danger accru. Le différend porte également sur la raison d’être de l’État. Répondant aux appels des partisans de la ligne dure, qui exhortent les Iranien·nes à endurer les ravages de la guerre au nom de la libération régionale et mondiale, le journal Jomhouri-ye Eslami a demandé quel principe religieux avait imposé un tel devoir au peuple iranien. Il a fait valoir que la loi islamique et la Constitution définissaient différemment les obligations de l’État et que les discours sur la libération de la région ou du monde ne faisaient que renforcer la propagande de celles et ceux qui présentent l’Iran comme une menace pour la paix mondiale. Le journal a donc soulevé une question plus fondamentale concernant la politique étrangère : la première obligation de l’État est-elle de protéger la vie et les intérêts de ses propres citoyen·nes, ou de mener un projet idéologique transnational en leur nom ?
Ce conflit interne fait écho à une critique de longue date au sein de la société iranienne : celle selon laquelle les politiques menées sous le couvert de la résistance aux États-Unis et à Israël ont, à maintes reprises, nui aux intérêts matériels du pays. Ali Naghi Mashayekhi, professeur à l’université Sharif, a un jour formulé ce choix sans détour : l’Iran recherche-t-il le développement national ou l’extension de son influence dans la région ? La crise de légitimité qui en résulte tient au fait que l’État n’a pas su protéger la société, et que de nombreuses et nombreux Iraniens ne le reconnaissent plus comme un garant fiable de l’intérêt national.
Qu’est-ce qui relève de l’anti-impérialisme ?
La gauche « impérialiste avant tout » pourrait interpréter cette convergence entre la critique sociale et les conflits au sein de l’État comme une confirmation de son propre argument, un cadre que j’ai abordé plus en détail dans mon précédent essai. Dans cette perspective, les appels lancés par la société pour mettre un terme à l’escalade nucléaire ou à l’intervention régionale portent sur les conséquences de la pression impérialiste qui a rendu nécessaire, au départ, la résistance de la République islamique. Cet argument contient une vérité partielle : le discours de résistance de la République islamique s’appuie sur une histoire réelle de domination étrangère, d’occupation, de sanctions et de guerre. Mais la pression impérialiste ne détermine pas la manière dont l’État doit y répondre. Le cadre « impérialisme d’abord » attribue de manière inégale une capacité d’action à la République islamique. Lorsque l’État étend son influence régionale, développe son programme nucléaire ou s’oppose aux États-Unis et à Israël, ces actions sont considérées comme des expressions de résistance souveraine. Lorsque ces politiques contribuent à des sanctions, à des privations économiques ou à une exposition accrue à la guerre, l’autonomie de l’État s’efface et les conséquences sont principalement expliquées comme les effets de la pression impériale. L’État apparaît souverain lorsqu’il résiste, mais simplement réactif lorsqu’il doit répondre des conséquences de la manière dont il a choisi de résister.
Les propos d’Araghchi rendent plus difficile de considérer les politiques de l’État comme des réponses automatiques à la pression impérialiste. Ils montrent que la réponse de l’État à cette pression se façonne à travers des rivalités internes, des intérêts institutionnels et des configurations de pouvoir concurrentes. Dès lors que la confrontation persistante devient un enjeu de lutte au sein même de l’État, elle ne peut plus être considérée comme une preuve évidente d’anti-impérialisme. De nombreuses et nombreux Iraniens ont exprimé ce même problème dans leur propre langage politique. Lorsque les travailleurs/travailleuses scandent « Laissez la politique nucléaire tranquille et occupez-vous de nous » (haste’i ro raha kon, fekri be hal-e ma kon), ou que les coalitions syndicales réclament « l’enrichissement de la vie » (ghani-sazi-ye zendegi) plutôt que l’enrichissement de l’uranium, elles et ils considèrent les politiques nucléaires et régionales de l’État comme des choix politiques plutôt que comme des réponses inévitables à la pression impérialiste. Elles et ils jugent ces choix à l’aune de leurs conséquences matérielles : appauvrissement, infrastructures détériorées, corruption des élites, répression et exposition croissante à la guerre. Les politiques qui engendrent ces conditions risquent d’affaiblir l’Iran et d’aggraver les formes mêmes de dépendance que la puissance impérialiste peut exploiter.
« L’enrichissement de la vie » offre donc plus qu’un simple rejet de la politique nucléaire. Il propose une autre conception de la souveraineté. L’État situe la souveraineté dans sa capacité à soutenir la « résistance » ; les travailleurs /travailleuses la situent dans la capacité de la société à vivre, à s’organiser et à résister à la domination. La souveraineté ne dépend pas uniquement de la capacité d’un État à projeter sa force ou à supporter des sanctions. Elle dépend également de la sécurité matérielle, du bon fonctionnement des institutions et de la protection contre la violence impérialiste.
Le cadre qui privilégie l’impérialisme pose un autre problème : il devient souvent un cercle vicieux. Lorsque les Iranien·nes manifestent, leur protestation est interprétée comme de la naïveté géopolitique, une manipulation médiatique ou une incitation étrangère. Lorsqu’elles et ils se taisent face aux coupures d’Internet et au lendemain d’un massacre, ce silence est interprété comme une unité avec l’État contre l’impérialisme. Quoi que fasse la société, cela est interprété soit comme l’œuvre de l’impérialisme, soit comme une résistance à celui-ci. Un cadre qui transforme des réactions sociales opposées en confirmation d’une même prémisse ne permet plus à la réalité de mettre ses concepts à l’épreuve.
La société iranienne et Araghchi ne défendent pas la même thèse. Les travailleurs/travailleuses et les coalitions syndicales jugent la posture conflictuelle de l’État à l’aune de ses conséquences concrètes, tandis qu’Araghchi soulève une question différente : celle de savoir si les décisions prises au sein de l’État peuvent être influencées par des réseaux compromis et produire des résultats qui ne servent pas l’intérêt national de l’Iran et pourraient même profiter à Israël. Pourtant, ces jugements émanent des extrémités opposées de l’ordre politique et convergent sur un point : on ne peut pas simplement supposer que la confrontation continue représente un anti-impérialisme souverain. Rejeter la posture de résistance de la République islamique n’est donc pas nécessairement une concession à l’empire. Cela peut exprimer un anti-impérialisme plus rigoureux — un anti-impérialisme qui se demande si une politique renforce la capacité de la société à résister à la domination ou si, au contraire, elle la rend plus vulnérable à la violence impériale.
Le risque de la critique
J’avais d’abord envisagé d’écrire « Pourquoi la gauche a si peu d’influence en Iran » en persan, car cela semblait relever avant tout d’un débat interne à l’Iran. Je me demande encore s’il est toujours politiquement utile de traduire ces débats en anglais. Ce malaise est particulièrement vif aujourd’hui, dans le contexte de la violence de la guerre, alors que l’image de la République islamique en tant qu’État dangereux est utilisée pour justifier la mort et la destruction infligées à la société iranienne. Je comprends la crainte que la critique de la République islamique, quelle qu’en soit l’intention, puisse être sortie de son contexte et utilisée pour justifier la violence impérialiste. S’abstenir de toute critique, cependant, enferme le débat anglophone dans une autre distorsion : un récit centré sur les États-Unis dans lequel l’Iran apparaît principalement comme un objet d’agression impérialiste ou de sauvetage impérialiste, tandis que les complexités au sein de son État et les revendications de sa société disparaissent du champ de vision. Ces deux distorsions occultent les critiques sociales et les imaginaires politiques qui vont au-delà de l’opposition familière entre impérialisme et résistance. L’une réduit le pays à un État qu’il faut défendre parce qu’il s’oppose aux États-Unis ; l’autre le réduit à un ennemi irrationnel qui ne peut qu’être contenu ou démantelé. Aucune des deux ne laisse beaucoup de place à une société dynamique qui se bat pour son propre avenir politique, ni à une analyse de l’État en tant que champ divisé d’institutions, de factions et d’intérêts concurrents.
Une politique anti-impérialiste sérieuse doit commencer par écouter la manière dont la société elle-même comprend et juge sa situation, et dont elle définit les obstacles à une vie plus supportable. Il ne s’agit pas de dire que ces jugements et ces désirs doivent être exempts de critique, mais qu’ils ne peuvent être sérieusement critiqués avant d’avoir été entendus et compris.
Mina Khanlarzadeh, 22 juillet 2026
https://minakhanlarzadeh.substack.com/p/the-question-of-resistance-within
Traduit par DE
