par Fabrizio Burattini

Les résultats (presque) définitifs du scrutin d’hier dans le Land allemand de Saxe-Anhalt sont clairs (résumés dans le graphique de l’image ci-dessus, tiré du site de la Frankfurter Rundschau). Mais cette clarté jette encore plus d’ombre sur les perspectives de gouvernement de cette région et, plus généralement, sur l’avenir de la politique en Allemagne. L’arithmétique est implacable et ne laisse entrevoir que quelques possibilités, toutes difficiles à concrétiser et, surtout, comme le souligne justement le quotidien allemand progressiste, « chacune pire que les autres ».
Si l’on se fie aux déclarations faites par les dirigeants de tous les autres partis avant les élections, aucun d’entre eux ne serait disposé à collaborer avec les néonazis de l’Alternative für Deutschland (AfD), le parti qui a remporté un succès électoral écrasant, bien que largement prévu (43,8 %, soit près du double des voix obtenues lors des élections précédentes), et qui devrait manquer, à seulement trois sièges près, la majorité absolue au parlement régional.
Bien entendu, la vague de suffrages en faveur de l’AfD enregistrée hier oblige tout le monde à reconsidérer le caractère catégorique des déclarations précédentes. Et déjà, bon nombre de responsables de la CDU-CSU, le parti chrétien-démocrate qui dirige, avec le chancelier Friedrich Merz, le gouvernement fédéral de Berlin, se sont dits favorables à une remise en cause de cette « conventio ad excludendum ». Ainsi, ce n’est pas un hasard si le chef régional de l’AfD, Ulrich Siegmund, tend la main à la CDU pour former ensemble une majorité solide, étant donné qu’une coalition AfD/CDU bénéficierait d’une stabilité enviable, disposant de près des deux tiers du parlement régional de Magdebourg, la capitale de la Saxe ; et, selon toute vraisemblance, Siegmund a déjà entamé, bien que discrètement, des discussions avec certains députés chrétiens-démocrates.
L’hypothèse d’un gouvernement régional « noir-bleu » (le noir étant la couleur traditionnellement utilisée par la CDU et le bleu par l’AfD), après que la coalition entre la droite modérée et l’extrême droite a déjà été expérimentée dans certaines petites communes, marquerait définitivement la fin du « rempart antinazi » et l’intégration formelle de l’AfD dans le cercle des partis « normaux ». Les conséquences pourraient être désastreuses, car cela inciterait d’autres électeurs de la CDU-CSU (et pas seulement de ce parti) à reporter leur voix sur la formation d’extrême droite. Une évolution jusqu’à présent freinée par l’ostracisme institutionnel à l’égard de l’AfD.
C’est précisément pour cette raison que le chef de la CDU, Merz, souhaite, du moins jusqu’à présent, exclure catégoriquement l’hypothèse d’une participation de son parti à un gouvernement régional dominé par l’extrême droite. Par ailleurs, un tel choix serait difficilement compatible avec l’actuel gouvernement fédéral, fondé sur l’alliance entre chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates. Une majorité « stable » dans la petite région de Saxe-Anhalt déstabiliserait le gouvernement fédéral. Et les nouvelles élections nationales qui en résulteraient ne profiteraient probablement ni à la CDU-CSU ni au SPD.
Au sein du parlement régional, compte tenu de la performance de l’AfD, une seule autre majorité est envisageable : celle reposant sur la convergence de tous les autres partis ayant franchi le seuil des 5 % (CDU, SPD,
les Verts, Die Linke et le BSW), mais la CDU a réaffirmé à plusieurs reprises son incompatibilité avec le parti Die Linke (et, bien que de manière moins catégorique, également avec le BSW, le parti « personnel » fondé par l’ancienne dirigeante de Die Linke après sa rupture avec ce dernier). Et, au-delà des déclarations, il serait extrêmement difficile de trouver un terrain d’entente programmatique entre le conservatisme de la CDU et les positions de Die Linke.
Mais surtout, comme nous l’avons vu dans d’autres pays, l’hypothèse d’une alliance sans principes, visant uniquement à empêcher la montée de l’extrême droite, risque de se transformer en un atout supplémentaire entre les mains des néonazis pour se présenter comme la seule « alternative » à la crise du système politique. Sans compter la fragilité parlementaire de cette « très grande coalition » qui reposerait sur une majorité extrêmement fragile de seulement deux sièges.
Paradoxalement, l’hypothèse la plus « viable » serait celle d’un soutien, même de l’extérieur, à un gouvernement de l’AfD de la part du BSW, le parti de la « gauche nationaliste », fondé en 2023 par Sahra Wagenknecht, après la scission de Die Linke. Le BSW, qui, contre toute attente, a réussi à franchir le seuil électoral en obtenant un score inespéré de 5,3 %, s’était déjà distingué avant les élections par son ouverture envers l’AfD. Sahra Wagenknecht, dirigeante et homonyme du BSW, a affiché des convergences explicites avec l’extrême droite sur les thèmes du « souverainisme » et de l’immigration, et avait déclaré à propos de l’AfD : « Exclure un parti élu par plus de 40 % des électeurs n’est pas démocratique ». D’autres figures de proue du BSW se sont montrées disposées à voter avec l’AfD, « au moins sur certaines questions ». Par ailleurs, le BSW partage avec l’AfD une vision commune en matière de politique étrangère, notamment en ce qui concerne la proximité avec la Russie de Poutine.
Si l’on exclut les hypothèses précédentes (sans tenir compte des manœuvres plus ou moins secrètes en cours ces derniers jours), il ne reste plus que la possibilité d’organiser de nouvelles élections régionales, scénario dans lequel l’AfD pourrait gagner encore du terrain, en raison de l’incapacité politique de tous les autres partis à résoudre le problème. Et comme le montrent les chiffres, il suffirait de très peu pour permettre au parti néonazi d’obtenir la majorité absolue.
Le résultat d’hier place donc la Saxe-Anhalt dans une situation d’extrême instabilité, où, à l’exception de l’AfD, tous les autres partis sortent perdants. Et, comme le souligne l’éditorial de la Frankfurter Rundschau, « dans le scénario le plus dramatique, l’ensemble du système politique fédéral pourrait s’effondrer comme un effet domino à cause de la chute d’une seule pièce ».
Traduction ML
