
Ministères de la vérité, négationnisme et propagande
Pour ajuster les réalités aux intérêts sociaux et politiques des groupes dirigeants, il leur faut mentir et travestir leurs intérêts particuliers en prétendu intérêt général. Que cela se fasse au nom de Dieu ou de la souveraineté étatique importe peu. C’est ce que font les gouvernements, et plus particulièrement, ceux que nous pourrions nommer illibéraux, dictatoriaux, fascisants ou fascistes.
Les uns diffusent des « fake news » à l’image des Protocoles des Sages de Sion, faux antisémite publié en Russie et diffusé dans le monde entier, sans internet faut-il le rappeler.
Les autres travestissent les réalités pour les faire entrer, tant bien que mal, dans les vêtements étriqués de leurs idéologies. C’est dans ce que nous pourrions nommer une novlangue que ces abjections sont popularisées, puis circulent grâce aux algorithmes biaisés des réseaux sociaux. Une novlangue et des institutions, le Corps des Gardiens de la révolution islamique en Iran, les outils d’intoxication de la Russie ; sans oublier l’ICE aux États-Unis, dont Timoth Snyder dresse un portrait édifiant dans son article « Nettoyage ethnique dans l’Ohio… grâce à la Cour suprême [1-Adresse n°21/242, p.17] ».
Les un·es et les autres construisent du négationnisme historique et de la propagande pour refuser tout débat démocratique, pour nier l’égalité des êtres humains et leur appartenance commune à l’humanité.
Nous avons affaire à des menteurs et des menteuses professionnel·les, pour reprendre un qualificatif, jugé conforme en justice, appliqué à un négationniste célèbre.
Mais tout cela n’est malheureusement ni réservé aux partisans·es du libre marché ou de l’extrême droite, ni aux gouvernements autoritaires. Partout, les politiques néolibérales, la destruction de la protection sociale, la privatisation de communs, engendrent la pauvreté et la recherche de bouc-émissaires. La montée de la xénophobie et du racisme n’est pas propre aux sociétés dites occidentales [2-Une déclaration « Xénophobie d’État en Afrique du Sud » et un article de Faisal Garba, « Comprendre la montée de l’afrophobie en Afrique du Sud et comment y faire face » illustrent ce phénomène dans un pays hier encore soumis à l’apartheid (Adresse n° 21/244, p.33 et 245, p. 35)].
Chez des « progressistes » des mêmes négationnismes ont été construits. Hier le petit père des peuples et le socialisme dans un seul pays, le pacte germano-soviétique et le partage de la Pologne, l’invasion de pays par l’armée soviétique, les silences et les mensonges sur les tristes réalités des pays dominés par les partis nommés communistes et leurs bureaucraties assassines…
Plus proche de nous, la transformation d’un dictateur syrien en défenseur du peuple ; un régime et ses bandes armées saluées comme front du refus ; la juste dénonciation du génocide palestinien dans le silence des autres en Ukraine, au Myanmar, en Chine ou au Soudan ; les luttes anticoloniales dans l’acceptation de la colonisation marocaine des Sahraoui·es ou des colonisations russe et chinoise ; l’adéquate dénonciation d’un régime d’apartheid opprimant les Palestinien·nes dans le silence (voire l’approbation au nom du relativisme culturel) des apartheids sexuels en Iran et en Afghanistan ; l’invention d’une consultation du peuple d’un État colonial (France) comme condition de la décolonisation d’un autre (Kanaky)…
Sans oublier les « antifascismes » qui ne disent mot des régimes de Poutine, Modi ou oublient les fascistes religieux et les bandes armées qui ravagent les droits des populations.
Nous avons publié de nombreux textes depuis le numéro 0 d’Adresses sur ces sujets : l’anti-impérialisme des imbéciles, les campismes (stratégique face à l’urgence, nationaliste ou décolonial) pour reprendre des termes de Amir Kianpour & Morteza Samanpour, les alignements de partis ou d’intellectuel·les prétendu·es progressistes sur la défense ou la justification d’alliances mortifères – au nom d’un anti-impérialisme partiel car limité aux États-Unis – tant avec des États qu’avec des groupes opposés aux droits démocratiques de tous et toutes.
Nous poursuivons la publication de textes sur l’anti-impérialisme, sur le pacifisme et des réponses possibles aux guerres menées par des puissances, grandes ou non. En effet, le soutien nécessaire aux peuples d’Iran et d’Ukraine, c’est-à-dire la solidarité internationaliste, nécessite de construire des alliances par-delà les multiples frontières [3-Voir dans ce numéro : Marco Norris, « Le pacifisme, fétiche métaphysique et trahison de l’émancipation » (Adresse n°21/40, p.7) ; Frieda Afary, « Comment être contre la guerre dans un monde multipolaire ? » (Adresse n°21/241, p. 14) ; Snijana Oleksun, « Lettre ouverte à la Conférence internationale contre la guerre de Londres » (Adresse n°21/247, p. 42) ; Siyavash Shahabi, « Anti-impérialisme, solidarité et question de société » (Adresse n° 21/243, p.28)].
Les tristes silences des un·es et des autres, au nom de conjonctures ou de clientélisme électoraux, les oublis – volontaires ou non – des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par des États ou des bandes armées, l’absence de dénonciation des fournitures d’armes ou du commerce avec les voyous étatiques, tout en refusant d’autres armes aux Ukrainien·nes envahi·es et bombardé·es par la Russie de Poutine, un pacifisme niais mettant sur le même plan les agresseurs et les agressé·es, le mépris pour les résistances concrètes – en particulier des femmes (rappelant la sinistre déclaration « il n’y a pas mort d’homme ») – la liste est longue, trop longue, des abandons de la solidarité internationaliste concrète.
Les luttes de travailleurs ou de travailleuses font rarement la une des médias. Des chaînes industrielles sont mondialisées, les organisations syndicales pourraient être plus attentives aux conséquences désastreuses de l’organisation capitaliste de production.
L’industrie du nickel en est un exemple parmi d’autres, comme l’illustre l’article de Sarinah, « Les travailleuses qui font le sale boulot de l’industrie indonésienne du nickel [4-Adresse n°21/246, p.39] ». Quant au changement climatique, sujet de tant de gloses masquant soit le déni soit l’impuissance à s’attaquer à ses racines, trop rares sont les appels unitaires, notamment en ces temps de canicule, comme celui que nous publions et qui à cette force de dessiner un large arc de forces [5–« Climat : un appel à la résistance démocratique, sociale et écologique » (Adresse n°21/248, p.45)].
Des expériences émancipatrices d’hier et d’aujourd’hui tracent des possibles pour nos colères, nos espérances et nos réflexions. Des coopératives vivent et réhabilitent la primauté du droit d’usage sur le droit privatif de possession lucrative, comme le montre l’Organisation internationale du travail (OIT) qui rend compte d’une expérience éthiopienne [6-« Une coopérative avicole réhabilite la primauté du droit d’usage » (Adresse n°21/247, p. 42)].
De son côté, Enrique Cal, qui préside la Fédération uruguayenne des coopératives de logements, discute dans un long entretien de la place des coopératives dans la lutte pour l’émancipation sociale [7-« Le droit d’usage contre la spéculation immobilière » (Adresse n°21/250, p.49)].
Contre les mensonges des polices de la vérité, nous pouvons aussi opposer nos mémoires critiques et l’hier qui était un peu le présent. Quatre-vingt-dix ans après, Andy Durgan et ses « Réflexions sur la révolution espagnole de 1936 [8-Adresse n°21/251, p.58] » nous invite à apprendre des expériences et des erreurs en Catalogne et en Espagne.
Bonnes lectures et que volent les cerf-volants de l’espoir
Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein
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