Près d’un demi-siècle après la Révolution iranienne, son issue est encore largement considérée comme inévitable. Le Shah est tombé, dit-on, et une société profondément religieuse a naturellement donné naissance à un État islamique. Rétrospectivement, le pouvoir clérical apparaît comme l’accomplissement d’une destinée culturelle par l’histoire. Cette interprétation est politiquement commode, mais historiquement erronée.
La République islamique n’est pas née parce que la société iranienne était intrinsèquement prédisposée à la théocratie. La victoire des dirigeants religieux n’était pas non plus prédéterminée. La révolution a été un bouleversement profondément social, façonné par des forces de classe rivales, des éléments organisationnels, des erreurs d’appréciation politiques et des luttes stratégiques au sein même du camp révolutionnaire.
La révolution n’était pas vouée à aboutir à un régime clérical. Son issue a fait l’objet d’une lutte et a été tranchée.
Il est aujourd’hui urgent de comprendre pourquoi, non seulement pour interpréter le passé de l’Iran, mais aussi pour saisir pourquoi l’opposition à l’agression impérialiste contre l’Iran ne doit pas être confondue avec un soutien politique au régime qui a finalement consolidé son pouvoir.
Une révolution sociale, et non un soulèvement religieux
Le renversement de Mohammad Reza Shah a été l’aboutissement de plusieurs décennies de transformation capitaliste inégale imposée par le pouvoir en place. Les recettes pétrolières ont financé l’industrialisation, l’expansion urbaine et la modernisation menée par l’État, mais la participation politique restait étroitement contrôlée. L’exode rural s’est accéléré, les inégalités se sont creusées et des millions de personnes ont été précipitées dans une existence urbaine précaire.
En 1978, la contestation avait dépassé les cercles de l’élite pour se transformer en rébellion de masse. Les manifestations paralysaient les grandes villes, mais c’est le mouvement de grève, en particulier parmi les travailleurs/travailleuses du secteur pétrolier, qui a porté un coup fatal à la monarchie. La production s’est arrêtée, les recettes de l’État se sont effondrées et l’appareil coercitif du régime a commencé à se fissurer.
Dans les usines et sur les lieux de travail, les travailleurs/travailleuses ont mis en place des conseils appelés « shoras ». Ces instances supervisaient les embauches, contestaient l’autorité de la direction et, dans certains cas, exerçaient un contrôle direct sur la production. Elles sont nées de manière organique de la lutte plutôt que d’une mobilisation religieuse. Pendant un bref moment historique, le pouvoir s’est fragmenté entre un État en déliquescence et des institutions populaires nouvellement créées.
La révolution a créé un vide. Ce qui a suivi n’a pas été le triomphe automatique de l’islamisme, mais une lutte pour savoir qui occuperait cet espace.
Les réseaux islamistes se sont lancés dans cette lutte avec des atouts décisifs. Des décennies de répression avaient anéanti les partis laïques, les organisations socialistes et les syndicats indépendants. Les mosquées, les associations caritatives religieuses et les réseaux cléricaux avaient toutefois survécu, formant des infrastructures nationales ancrées dans la vie sociale quotidienne.
Le discours religieux a également traduit des griefs divers en un langage moral commun. L’injustice économique, la répression politique et l’humiliation nationale pouvaient toutes être présentées comme des symptômes d’une corruption morale. Cela a permis aux marchand·es des bazars, aux étudiant·es, aux cadres et aux pauvres récemment urbanisé·es de s’imaginer uni·es au sein d’une seule et même communauté révolutionnaire. Pourtant, cette unité masquait de profondes contradictions.
Les dirigeants islamistes ont mobilisé la colère populaire contre la dictature et la domination étrangère tout en défendant la propriété privée et la hiérarchie sociale. Ils ont invoqué la justice pour les opprimé·es tout en s’opposant aux organisations indépendantes de la classe ouvrière et à l’émancipation des femmes. Leur force résidait précisément dans leur capacité à concilier des intérêts sociaux incompatibles sous une même bannière idéologique.
La question décisive n’était pas de savoir si des alliances avec de telles forces devaient exister. Les révolutions rendent les alliances inévitables. La question était de savoir comment ces alliances étaient menées.
Le dilemme de l’alliance
L’opposition au Shah a nécessairement rassemblé des radicaux laïques, des nationalistes, des libérales/libéraux et des militant·es religieux. La coopération pendant la lutte contre la dictature était à la fois inévitable et légitime. Aucune force ne pouvait à elle seule renverser le régime. La catastrophe s’est produite après la victoire.
Une grande partie de la gauche iranienne a interprété le leadership clérical principalement à travers sa rhétorique anti-impérialiste. Comme elle s’opposait à l’influence américaine et dénonçait l’alignement de la monarchie sur l’Occident, elle était considérée comme un partenaire progressiste dont l’autorité ne devait pas être remise en cause pendant une phase supposée transitoire. L’alliance s’est progressivement transformée en subordination politique.
Au lieu de préserver leur indépendance organisationnelle tout en coopérant dans la lutte, les principaux courants de gauche ont approuvé des référendums légitimant l’autorité cléricale, ont modéré leurs critiques de la répression et ont accepté les restrictions imposées au nom de l’unité révolutionnaire. La critique indépendante a été reportée précisément au moment où le pouvoir se consolidait.
Le problème ne résidait pas dans la coopération en soi. Refuser une lutte unifiée aurait isolé la gauche des masses révolutionnaires. Le désastre tenait à l’abandon de l’autonomie politique.
Les alliances révolutionnaires exigent une clarté quant aux projets sociaux divergents. En Iran, l’opposition commune au Shah a été confondue avec des visions communes de l’avenir.
La faiblesse du mouvement ouvrier a aggravé ce déséquilibre. Bien que les conseils d’usine se soient multipliés rapidement, ils sont restés ancrés au niveau local et politiquement fragmentés. Aucune structure nationale capable de transformer le militantisme sur le lieu de travail en un centre d’autorité alternatif n’a vu le jour.
Comme l’ont analysé des études sur les mouvements ouvriers iraniens, les travailleurs/travailleuses disposaient d’un immense pouvoir de perturbation, mais ne disposaient pas d’institutions durables reliant les usines entre les secteurs et les régions. Sans coordination, le contrôle économique ne pouvait se transformer en pouvoir politique.
Les dirigeants cléricaux ont agi rapidement pour contenir cette menace. Les grèves ont été dénoncées comme nuisibles à la reprise nationale. Les appels à l’unité islamique ont présenté les revendications syndicales comme des perturbations égoïstes de la révolution. Les travailleurs/travailleuses qui avaient paralysé la monarchie ont été encouragé·es, puis de plus en plus mis sous pression, pour rétablir la production. Peu à peu, leur pouvoir de négociation s’est évaporé.
La contre-révolution de l’intérieur
La consolidation du pouvoir clérical ne s’est pas simplement opérée par la répression, mais aussi par le biais d’une lutte politique au sein même des institutions révolutionnaires.
Les cadres professionnels et dirigeants, inquiets pour la démocratie sur le lieu de travail, se sont ralliés aux efforts visant à rétablir la discipline. Les militants islamistes ont transformé les conseils en structures fidèles à l’État naissant. Les comités révolutionnaires ont de plus en plus fonctionné comme des mécanismes de l’autorité centrale plutôt que comme des instances de pouvoir populaire.
La contre-révolution n’a pas rétabli l’ordre du Shah. Elle a émergé de l’intérieur même de la coalition victorieuse.
Au début des années 1980, les organisations indépendantes avaient été marginalisées, voire détruites. La répression a suivi l’isolement politique plutôt que de le précéder. L’ouverture révolutionnaire s’est rétrécie peu à peu jusqu’à ce que le monopole clérical devienne une réalité.
Les interprétations ultérieures tombent souvent dans des simplifications opposées. L’une présente les mouvements islamistes comme des ennemis intrinsèquement fascistes, justifiant ainsi des alliances avec des États autoritaires ou des élites libérales. L’autre les idéalise en les présentant comme d’authentiques forces anti-impérialistes. L’Iran démontre l’insuffisance de ces deux points de vue.
Les mouvements issus des bouleversements sociaux peuvent à la fois contester la domination et imposer de nouvelles formes de hiérarchie. La coopération dans la lutte peut être nécessaire, mais l’indépendance politique est indispensable. Sans elle, la force la mieux organisée s’empare de l’énergie révolutionnaire et la remodèle à ses propres fins. La tragédie de la gauche iranienne a été une alliance acritique.
L’Iran sous le feu des attaques
Ces leçons de l’histoire revêtent aujourd’hui une urgence renouvelée face aux menaces militaires et aux attaques dont l’Iran fait actuellement l’objet.
La République islamique est un État autoritaire qui a réprimé les travailleurs, emprisonné les dissident·es et écrasé les mouvements démocratiques. Rien de tout cela ne doit être minimisé. Cependant, l’opposition à ce régime ne saurait se traduire par un soutien à une agression extérieure.
L’intervention impérialiste n’a jamais apporté l’émancipation au Moyen-Orient. De l’Irak à la Libye, les interventions militaires menées au nom de la libération ont détruit des sociétés tout en renforçant les forces réactionnaires. Les bombardements étrangers ne renforcent pas les mouvements démocratiques. Ils anéantissent les acteurs/actrices sociales/sociaux capables d’opérer un changement interne. La délivrance ne peut venir de l’impérialisme.
Une attaque extérieure renforce le régime autoritaire en permettant aux régimes de se présenter comme les défenseurs de la souveraineté nationale. Elle met à l’écart la dissidence interne, militarise la politique et fracture la société civile. Les premiers à en souffrir sont les travailleurs/travailleuses, les étudiant·es et les civil·es ordinaires, et non les élites au pouvoir.
Défendre l’Iran contre l’agression impérialiste ne signifie donc pas approuver ses dirigeants. Cela signifie reconnaître que la transformation sociale ne peut émerger que des luttes au sein même de la société.
Le même principe s’applique aujourd’hui comme en 1979. La libération ne peut être imposée d’en haut, que ce soit par des religieux ou par des puissances étrangères.
La pérennité de la République islamique ne doit pas occulter le caractère contingent de ses origines. La révolution recelait des possibilités démocratiques et égalitaires qui ont été anéanties par la lutte politique plutôt que par une fatalité culturelle.
Les vagues de protestations récurrentes en Iran, les grèves ouvrières, les soulèvements menés par les femmes et la mobilisation des jeunes révèlent des tensions qui trouvent leur origine dans ce moment révolutionnaire inachevé. Les revendications restent les mêmes : dignité, justice économique et liberté politique.
Se rappeler que la révolution n’était pas vouée à aboutir à un régime clérical permet de rétablir l’agentivité historique. Les résultats sont façonnés par l’organisation, le leadership et la stratégie.
L’expérience iranienne montre que les alliances sont inévitables dans les moments révolutionnaires. Mais qu’elles libèrent ou étouffent dépend du maintien de l’indépendance, de la clarté et de la capacité à remettre en cause les allié·es une fois que la victoire a redessiné le terrain.
Et cela nous rappelle quelque chose d’aussi essentiel aujourd’hui. Un régime autoritaire ne peut être renversé par des bombes, des sanctions ou une intervention étrangère. Une véritable émancipation, en Iran comme ailleurs, ne peut être l’œuvre que de celles et ceux qui luttent au sein même de la société.
Hossam el-Hamalawy, 19 juillet 2026
Hossam el-Hamalawy est un universitaire et militant égyptien installé en Allemagne, spécialisé dans les questions militaires, policières et sociales.
Publié pour la première fois dans The New Arab.
https://links.org.au/irans-revolution-was-not-destined-end-clerical-rule
traduit par DE
De l’auteur :
Egypte : « Sissi, la centralisation de la pieuvre sécuritaire et la destruction/contrôle de la société civile »
Contre-révolution en Égypte : comment Sissi a brisé le rêve d’une nouvelle république
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/23/contre-revolution-en-egypte-et-autres-textes/
