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Impérialismes – Le remplacement silencieux des États-Unis par la Chine. 

Raúl Zibechi

Nous publions une contribution de Raúl Zibechi journaliste uruguayen, également écrivain et activiste qui a beaucoup voyagé en Amérique latine, notamment dans les pays andins. Il s’intéresse tout particulièrement aux mouvements sociaux : Il a beaucoup écrit sur le sujet et plus spécialement sur les mouvements en Argentine, au Paraguay, en Bolivie, au Chili et en Colombie. Cette contribution au titre provocateur nous permet de prolonger notre réflexion sur ce que nous avons désigné par la « multipolarité » impérialiste. Nous nous réjouissons qu’elle nous parvienne d’Amérique latine ce qui indique que nos préoccupations sont partagées au-delà de nos frontières.

« Vaincre sans combattre » est la maxime du stratège chinois Sun Tzu, inscrite dans son ouvrage classique L’Art de la guerre. Face à une superpuissance qui semble épuisée et désorientée, cette stratégie qui, pour la Chine, porte ses fruits partout dans le monde, devient incontournable pour résoudre les conflits les plus brûlants.

Toutes les données disponibles s’accordent à dire que le Pentagone ne parvient pas à reconstituer aussi rapidement qu’il le souhaiterait ses armes utilisées contre l’Iran. Mais l’ironie est que l’Iran reconstitue ses capacités militaires à un rythme effréné, malgré les destructions causées par les bombardements des États-Unis et d’Israël. « Une nouvelle analyse révèle que les États-Unis auront besoin de plusieurs années pour reconstituer leurs stocks d’armes de pointe utilisées dans la guerre contre l’Iran », titre l’Associated Press dans un communiqué du 27 mai.

Le problème est que la superpuissance se retrouve sans défense face à la Chine. « Les sous-traitants militaires américains ont besoin d’au moins trois ans pour reconstituer les stocks de trois systèmes d’armes clés largement utilisés », poursuit l’agence. Il s’agit des missiles de croisière Tomahawk, utilisés pour attaquer des cibles situées au cœur du territoire ennemi et des intercepteurs Patriot et THAAD, qui assurent la défense contre les missiles et les drones. Pour aggraver la situation, la Chine souhaite que son armée soit en mesure de s’emparer de Taïwan par la force si cela s’avérait nécessaire d’ici 2027. Le président Xi Jinping a averti que, si Washington gérait mal ses relations avec l’île autonome, les deux pays pourraient finir par s’affronter dans un conflit ouvert.

Certaines données donnent une idée de l’ampleur de la pénurie de matériel militaire. Les États-Unis ont lancé plus de 1 000 missiles Tomahawk contre l’Iran, mais à peine 200 sont fabriqués chaque année. Selon le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), le réapprovisionnement des intercepteurs THAAD et Patriot utilisés ne sera pas achevé avant fin 2029.

Le site web de la maison royale saoudienne, clairement anti-iranien, affirme, en revanche, que l’Iran a rétabli l’accès opérationnel à 30 des 33 sites de missiles situés le long du détroit d’Ormuz, que 90 % des installations souterraines de stockage et de lancement sont partiellement ou totalement opérationnelles et que Téhéran conserve 70 % de ses réserves de missiles d’avant-guerre. Le chef du Commandement central des États-Unis avait déclaré au Sénat que les 1 450 frappes de l’opération « Fureur épique » avaient détruit 85 % des missiles balistiques, des drones et de l’ industrie navale d’Iran. Lorsque des données des services de renseignement ont démontré le contraire, le Pentagone s’est retrouvé dans une situation très délicate. Le CSIS conclut que cette campagne a démontré « les limites de la puissance aérienne américaine ». Onze jours après le cessez-le-feu, le commandant de la Force aérospatiale du Corps des gardiens de la révolution islamique, Majid Mousavi, a déclaré sur PressTV que le réapprovisionnement en lance-missiles et en drones « avait même dépassé son rythme d’avant-guerre .

La reconstruction militaire de l’Iran a dépassé les prévisions des services de renseignement américains en raison des lignes d’approvisionnement extérieures et de la dispersion de son appareil militaire. La Russie et la Chine en sont les principaux facilitateurs, et lui fournissent des drones et des composants de missiles par le biais de canaux que le cessez-le-feu n’a pas restreints.

Chine.La nouvelle nation indispensable

Les récentes visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine en Chine mettent en évidence là où réside aujourd’hui la capacité à résoudre les crises en cours. « J’ai entendu dire que oui », a déclaré M. Trump lors d’un appel téléphonique début avril, lorsque l’Agence France-Presse lui a demandé si Pékin avait contribué à inciter Téhéran à négocier une trêve. Le New York Times a déclaré s’être entretenu avec trois responsables iraniens qui ont confirmé cette influence conciliatrice de la Chine sur la République islamique.

De son côté, Asia Times rappelle une phrase célèbre de l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger : « Les grandes puissances historiques annoncent rarement leur domination ; elles se contentent de prendre des décisions que les autres sont contraints de respecter. » Pékin, selon ce quotidien publié à Hong Kong, se trouve de plus en plus dans cette position. Faisant référence aux visites de Trump et de Poutine, il affirme : « Lorsque votre principal adversaire et votre allié le plus important se rendent tous deux dans votre capitale à quelques semaines d’intervalle, à la recherche de votre collaboration pour résoudre leurs problèmes les plus pressants, la question de savoir qui détient l’avantage structurel se résout d’elle-même. Xi Jinping n’a pas eu besoin d’une déclaration commune. Les visites elles-mêmes constituaient la déclaration » (Asia Times, 23 mai 2026).

Un ancien proverbe chinois dit que le chasseur habile ne poursuit pas le lièvre, mais se place à l’endroit où le lièvre devra inévitablement passer. C’est ce que fait Xi. La hâte de Trump de se sortir du piège iranien et celle de Poutine concernant la construction de « Force de Sibérie II », ce mégagazoduc de 4 000 kilomètres vital pour la survie économique de la Russie, se sont heurtées à l’indifférence habituelle de celui qui sait qu’il tient les rênes. « Pékin ne réagit plus face au système international, il est en train de le transformer entretenant une délibération discrète », conclut Asia Times. Si la visite de Poutine à Pékin a mis en évidence la faiblesse structurelle de la Russie, celle de Trump a révélé la désorientation diplomatique des États-Unis, ajoute le journal. Le contexte de ces deux visites ne tourne pas autour de Trump ni de Poutine, mais autour de la construction patiente et systématique d’une position qui rend la Chine indispensable.

Xi sait que l’ordre international a besoin du consentement chinois pour fonctionner, au point qu’il riposte désormais lorsqu’il se sent attaqué. Pour résoudre la crise actuelle au Moyen-Orient, la Chine encourage son allié, le Pakistan, à jouer un rôle de premier plan dans les négociations de paix. Après Trump et Poutine, Xi a reçu une délégation pakistanaise de haut niveau, parmi laquelle figurait le maréchal Asim Munir, principal médiateur entre l’Iran et les États-Unis.

Le Pakistan est devenu un acteur clé en Asie et au Moyen-Orient et il est désormais reconnu comme une puissance nucléaire. Mais cela n’aurait pas pu se produire sans le soutien et l’orientation stratégique de la Chine. Le projet phare de la Nouvelle Route de la Soie est le corridor Chine-Pakistan. Islamabad permet, de son côté, à l’Iran de transporter des marchandises via six itinéraires terrestres, les transactions s’effectuant en devises bilatérales : « Le Pakistan a autorisé le transit de denrées alimentaires et de biens de première nécessité lorsque le détroit d’Ormuz était fermé » (The Cradle, 27 mai 26).

Tout en comprenant que la puissance encore hégémonique est à bout de souffle, la Chine semble suivre la maxime de Sun Tzu selon laquelle « le camp victorieux détermine les conditions de la victoire avant même que la guerre ne commence ». La principale différence entre l’Occident et la Chine dans les relations internationales réside dans la frénésie belliciste avec laquelle le premier a conquis le monde et avec laquelle, semble-t-il, il espère pouvoir conserver son pouvoir. La Chine mise sur une transition pacifique, en accord avec son histoire, ce que les élites de cette partie du monde ont du mal à croire.

Il suffit à la Chine d’attendre patiemment que son adversaire se pende avec sa propre corde. Un éditorial du journal madrilène El País s’acharne à dénoncer la corruption qui entoure Trump et son absence de véritable projet politique. « Le projet politique de Trump a consisté, dans un premier temps, à échapper à la prison, puis, une fois au pouvoir, à s’enrichir, lui et sa famille, autant que possible, en exploitant sans vergogne les zones d’ombre du système » (El País, 28 mai 2026).

Un bon exemple est la plainte déposée par Trump contre sa propre administration fiscale suite à la fuite de sa déclaration d’impôts de 2020. Plainte qui s’est soldée par une négociation lui permettant de disposer de 1 700 millions de dollars pour indemniser des partenaires qu’il estime victimes de représailles de la part du gouvernement de Joe Biden, un « fonds de reptiles » qui a fait rougir de honte même les républicains les plus dociles du Sénat.

Les néonazis de X contre l’industrie technologique

Trump a imposé sa domination sur les principales institutions, du Congrès à la Cour suprême. « Ils veulent être Dieu », a déclaré l’ancienne directrice du renseignement Tulsi Gabbard à son sujet et au sujet de son entourage lors d’une récente interview. Le journaliste Noah Smith, aussi éloigné des démocrates que des républicains, convient qu’il n’y a rien dans l’histoire des États-Unis qui se rapproche du niveau actuel de corruption gouvernementale. Et il cite trois exemples de la « folie trumpienne » : l’attaque contre les employés et les fondateurs de l’industrie technologique internationale, la guerre désastreuse en Iran et la corruption sans précédent (Asia Times, 27 mai 2026).

Pendant ce temps, la Maison Blanche prend des décisions incompréhensibles. Le gouvernement a annoncé que les travailleurs étrangers titulaires d’un visa temporaire devront retourner dans leur pays d’origine pendant la période où ils demandent la résidence permanente aux Etats-Unis, dans le cadre d’une procédure pouvant durer des années. « Cette règle expulserait de facto la majorité des travailleurs qualifiés titulaires d’un visa aux États-Unis », souligne M. Smith. Si cette règle était adoptée par le Congrès, l’industrie technologique américaine subirait un coup dévastateur. En effet, le secteur de l’intelligence artificielle (IA), qui, selon M. Smith, est le moteur de l’économie de son pays, dépend de chercheurs nés hors des États-Unis. D’après un graphique qu’il présente, seuls 24 % des chercheurs de haut niveau en IA ont été formés aux États-Unis, contre 38 % formés en Chine, 10 % en Inde et 9 % en Europe. Son constat est sans appel : « Plus de la moitié des 50 principales entreprises de l’IA, ont été fondées par des immigrés ; l’Inde et la Chine sont les pays qui y ont le plus contribué. » Il affirme que cette tendance se retrouve dans l’ensemble du secteur technologique. À cet égard, la politique trumpiste se heurte à sa propre base sociale au sein du secteur technologique. Les seuls personnes satisfaites de cette mesure, souligne-t-il, étaient les militants anti-immigration, « des personnes de droite qui considèrent l’immigration comme une guerre raciale et souhaitent l’interdire complètement ». Ces milieux, que le journaliste qualifie de « néonazis de X », sont prêts à prendre le contrôle du mouvement MAGA lorsque le président se retirera.

Malgré toutes les preuves indiquant que la popularité de Trump est en baisse (60 % d’opinions défavorables et moins de 40 % d’opinions favorables), il est possible que le projet trumpiste se poursuive jusqu’à son effondrement final prévisible.

Dégâts collatéraux

L’une des conséquences de la défaite face à l’Iran est celle soulignée par le célèbre professeur de relations internationales John Mearsheimer, qui a insisté, lors d’une récente interview avec le commentateur conservateur Tucker Carlson, sur le fait que la catastrophe d’une guerre contre l’Iran pourrait entraîner un changement radical dans les relations entre Washington et Tel-Aviv ainsi qu’un affaiblissement du pouvoir du lobby israélien. Le principal responsable de la défaite militaire, selon Mearsheimer, est précisément ce lobby, qui veille à ce qu’Israël bénéficie d’un soutien inconditionnel dans toutes ses actions. « Nous avons ici un peuple qui a figuré parmi les victimes du plus grand génocide de l’histoire et qui commet aujourd’hui un génocide contre les Palestiniens à Gaza. Et les États-Unis sont complices de ce génocide, tant sous le gouvernement Biden que sous celui de Trump. C’est vraiment remarquable et cela ne fait que démontrer qu’Israël peut faire pratiquement tout ce qu’il veut », a souligné Mearsheimer.

Quelques jours auparavant, le vice-président J. D. Vance avait publiquement exprimé sa frustration face au boycott israélien de l’accord avec l’Iran. Il a averti le gouvernement de Benjamin Netanyahu que « Trump est le seul chef d’État au monde à sympathiser avec Israël » et que, par conséquent, s’il faisait partie du gouvernement sioniste, « il n’attaquerait pas le seul allié puissant qui me reste dans le monde » (The Young Turks, 18 juin 2026).

Il semble évident que le projet du « Grand Israël » « s’effondre », comme l’affirme le professeur Jeffrey Sachs. Même s’il n’y aura pas de rupture, l’époque où Israël pouvait faire « pratiquement tout ce qu’il voulait » touche à sa fin. Une fois de plus, le Dragon triomphe sans combattre.

Brecha, 17 juillet 2026*

Publié par Correspondencia de Prensa (Uruguay)