Les villes européennes sont secouées par une vague de manifestations, au cours desquelles des jeunes et des travailleurs manifestent pour leur avenir. Les responsables politiques réagissent en dressant des tableaux alarmistes évoquant la violence, les pillages et les menaces qui pèsent sur la patrie. Mais nous ne devons pas laisser le message des manifestants se noyer dans le tumulte ou le silence

Manifestation à Paris le 17 octobre 2026. Photo : FreCha / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0
Par Jonas Neivelt
Le samedi 24 octobre, des milliers de manifestants pacifiques et non masqués s’étaient rassemblés sur la grande place Piazza Castello, dans le centre de Turin, lorsqu’une voiture particulière blanche – une Citroën C3 – a foncé au milieu du rassemblement. Elle a slalomé parmi les manifestants, qui ont dû s’écarter précipitamment.
Si le conducteur de la voiture n’avait pas été un policier blanc en civil, et si la voiture n’avait pas été l’un des véhicules civils des forces de l’ordre, on peut imaginer à quoi auraient ressemblé les gros titres. La police de Turin a admis que la voiture était l’une des siennes, et les premiers articles parus dans les médias indiquaient que la voiture et son conducteur avaient été « pris au piège » dans la foule.
Elle l’était bel et bien. Tout comme l’étaient tous les manifestants. Car, comme l’avait signalé l’activiste Andrea Borello sur sa page Instagram, la place était bouclée par des policiers en tenue anti-émeute sur toutes les voies menant hors de la place. C’est là que les coups de matraque s’abattaient sur les manifestants qui osaient s’approcher. Les seuls à avoir été autorisés à s’éloigner, selon Borello, qui était présente ce jour-là, étaient les agents en civil, vêtus de noir et masqués, qui brandissaient leur insigne de police et pouvaient ainsi sortir pour reprendre leur souffle après avoir provoqué les manifestants assiégés.
Une partie des manifestations en Italie aurait apparemment été coordonnée via une page Instagram intitulée « Movimento 17 Ottobre » (Mouvement du 17 octobre). C’est là que les autorités sont intervenues et ont arrêté l’instigateur de la page.
Il s’agit du journaliste indépendant et universitaire de 30 ans Youssef Siher, qui a été arrêté à Milan tôt le matin du 25 octobre. Il a été inculpé de nombreux chefs d’accusation, dont celui de terrorisme, et le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi n’a pas mâché ses mots : « Il s’agit d’un homme de 30 ans, connu dans les milieux pro-palestiniens. »
Le ministre de la Défense, Guido Crosetto, a également tenu à s’exprimer : « Je tiens à féliciter mon collègue Piantedosi et la police italienne d’avoir identifié l’initiateur du mouvement du 17 octobre. Il ne s’agit pas d’une personne marginalisée, mais d’une personne bien connectée (…). Cette personne fréquentait les journaux et les institutions publiques au sein de l’élite intellectuelle italienne. Et les résultats parlent d’eux-mêmes. »
Le 28 octobre, Siher a été remis en liberté. Les accusations portées contre lui n’ont pas tenu la route, a déclaré la juge d’instruction de Milan, Tiziana Landoni. Le gouvernement italien a mis de côté toutes ses préoccupations concernant la séparation des pouvoirs et a immédiatement critiqué cette libération. « La décision de la juge d’instruction de Milan était honteuse », a déclaré la Première ministre Giorgia Meloni, tandis que le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani a écrit que cette libération « mettait en danger la sécurité du pays ».
Des criminels qui pillent et saccagent
Réfléchissez un instant à quel point une personne comme Youssef Siher constitue un épouvantail pour l’extrême droite. Il est très instruit et a écrit pour un journal qu’ils n’aiment pas (Il Fatto Quotidiano – journal italien dont la ligne éditoriale se situe au centre-gauche, ndlr). De plus, il a la peau mate, des origines marocaines et milite en faveur de la solidarité avec la Palestine.
Ce sont ces mêmes stéréotypes de l’ennemi que les dirigeants tentent aujourd’hui de plaquer sur les manifestants qui descendent dans la rue ces dernières semaines partout en Europe. Les manifestants sont mis dans le même sac que les voyous vêtus de noir et que les militants palestiniens, qui agacent manifestement beaucoup de monde en insistant pour se distancier des crimes de guerre et d’un génocide en cours.
Cela se voit à la manière dont la police traite les manifestants. I En France, des personnes ont perdu des doigts et des mains à cause des grenades lancées par la police. En Italie, les gens se font tabasser, quand la police n’essaie pas tout simplement de renverser les manifestants.
Cela vous semble familier ? Et pour cause. Il y a 25 ans, le sommet du G8 s’est tenu à Gênes. À cette occasion, des manifestations ont eu lieu dans la ville, et certaines d’entre elles n’étaient pas pacifiques. Un manifestant y a été tué par la police, mais le plus inquiétant encore, c’est lorsque, une nuit, la police a fait irruption dans une école où de nombreux manifestants dormaient. Les policiers se sont déchaînés contre ces personnes endormies dans une frénésie sanglante.
Nous avons également vu cela chez nous. Des manifestants se font frapper à coups de matraque et se font casser les bras parce qu’ils se sont assis devant une porte ou sur une route. Les photographes de presse se font tabasser pour avoir tenté de documenter ces faits. Et en 2009, la police a procédé à la plus grande arrestation collective illégale de l’histoire du Danemark, en encerclant tout un rassemblement issu de la grande manifestation organisée lors du sommet sur le climat à Copenhague, où les dirigeants mondiaux n’avaient pas réussi à trouver un accord visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cela s’est déroulé selon l’une de ces manœuvres de ciseaux que la police de Turin a également utilisées ces dernières semaines.
Nous sommes habitués à la violence policière et aux arrestations massives arbitraires. Ce qui est plus inquiétant, c’est que nous nous sommes également habitués à ce que la majorité de la population soit soit favorable au comportement de la police, soit tout simplement indifférente. Car les manifestants n’étaient-ils pas un peu fautifs, puisqu’ils manifestaient ? N’est-il pas agaçant de voir des gens manifester pour un monde plus juste, alors que je voudrais passer tranquillement ou rentrer chez moi pour regarder « La Roue de la fortune » ?
C’est sur cette irritation envers les manifestants en général, et sur cette peur des manifestants de couleur en particulier, que les dirigeants misent ces dernières semaines. En voici quelques exemples :
« Je les qualifie aussi de terroristes, car ils sèment la peur parmi la population. » Andrea Abodi, ministre italien des Sports.
« Des groupes d’extrême gauche. (…) Des criminels qui veulent piller et détruire. » Sébastien Lecornu, Premier ministre français.
« L’extrême gauche tente de renverser la République. » Le président français Emmanuel Macron.
No future
Bien sûr, certaines manifestations ont été violentes. Bien sûr, il y a également eu des cas de pillages aveugles. Personne n’a rien à gagner à piller un opticien de quartier, comme cela s’est produit à Paris. Nous l’avons déjà entendu, et tous les êtres pensants s’accordent là-dessus.
Le problème, c’est que ces pillages sont pratiquement la seule chose dont on nous parle au sujet des manifestations. Contre quoi – ou pour quoi – les manifestants manifestent-ils réellement ?
Cette question passe facilement inaperçue lorsque les médias regorgent d’histoires plus sensationnelles sur des terroristes, des voyous vêtus de noir et des menaces contre diverses républiques européennes. Les responsables politiques savent bien que les médias ne peuvent pas résister à des récits selon lesquels des voyous masqués et des minorités ethniques se livrent à une orgie de violence dans les rues des grandes villes européennes. C’est comme se boucher les oreilles et crier « LA-LA-LA » pour ne pas avoir à se confronter au message plus grave.
Ce message émane d’une jeunesse et d’une classe ouvrière qui ne voient aucun avenir. Car non, ce ne sont pas « seulement » de jeunes militants pro-palestiniens vêtus de noir qui manifestent dans les rues. I En Italie, les camions ont bloqué les autoroutes pour protester contre la hausse du coût de la vie. Ils manifestent parce qu’ils refusent de se résigner au monde qu’on leur propose. Un monde où les jeunes ne peuvent pas entrer sur le marché du travail – et s’ils y parviennent enfin, ce sera pour une existence offrant bien moins de sécurité financière que celle de leurs parents. Ceux qui sont sur le marché du travail n’ont pas les moyens de mener une vie décente. Pendant ce temps, les plus riches s’enrichissent encore davantage avec la complicité active des politiciens.
Tout cela se passe dans un monde marqué par la crise climatique, la guerre, les génocides, des despotes meurtriers aux commandes d’une grande puissance et un despote incompétent, narcissique et dangereux aux commandes d’une autre grande puissance. Cela se passe dans un monde où les responsables politiques exigent davantage de sacrifices de la part de la population – il faut même être prêt à mourir pour la patrie –, mais où les vestiges de ce qu’a dû être la société de bien-être s’effritent sous les yeux de tous. Cela se passe dans un monde où il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme, comme l’a formulé Mark Fisher.
Les gens manifestent pour un avenir. Car pour l’instant, il peut être difficile d’en entrevoir un.
Il ne faut déranger personne
À quoi avons-nous donc affaire ? S’agit-il de la révolution mondiale ? Car ce n’est pas seulement en Europe que la jeunesse s’est mobilisée. En Inde, le Mouvement des Cafards a contesté le pouvoir de Modi. La Génération Z est descendue dans la rue au Maroc et au Népal. Et de retour en Europe, la Liste étudiante a chassé du pouvoir le président autoritaire de la Serbie.
Ce n’est guère la révolution mondiale – en tout cas pas sous ces latitudes. Certes, ces manifestations occupent une place importante dans l’esprit de nombreuses personnes, mais la majorité semble soit indifférente, soit carrément hostile. En Italie, Andrea Borello a montré comment l’extrême droite forme des groupes sur Telegram, où elle appelle les gens à affronter les manifestants avec du gaz au poivre et des matraques. Le rappel aux escouades de l’extrême droite des débuts du fascisme sont évidents.
Il n’y a pas eu de condamnation généralisée du fait qu’une voiture de police ait foncé au milieu d’une foule encerclée, tout comme il n’y a pas eu, au Danemark, de condamnation généralisée du fait que la police ait attaqué une contre-manifestation pacifique lors des marches d’automne organisées par l’extrême droite dans les rues de Copenhague.
L’attitude semble être qu’on a le droit de manifester tant que cela ne dérange personne, comme l’a déclaré le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani. La limite de ce que signifie « déranger quelqu’un » semble avoir été repoussée. Car désormais, des manifestations pacifiques sur le seuil d’une porte, dans une rue ou sur une place sont également considérées comme gênantes pour un si grand nombre de personnes que les forces de l’ordre doivent intervenir.
Et voilà que ça recommence. Ce sont les manifestants qui créent les problèmes. Ce ne sont pas les problèmes contre lesquels ils manifestent.
Pas de révolution sans contre-révolution, et la réaction ne tarde pas à se manifester. Car une fois que les coups de matraque se sont arrêtés et que les fumigènes se sont dissipés, les responsables politiques au pouvoir peuvent intervenir en imposant de nouvelles restrictions sur la manière dont on est autorisé à manifester.
Un modeste espoir
Le problème, quand on manifeste de manière « bien élevée », c’est qu’on n’en tire rien. On ne tire rien non plus d’une lettre de lecteur bien rédigée. En ce sens, c’est la violence des manifestations qui, en réalité, donne une forme d’espoir.
Car lorsque les manifestations de masse atteignent une certaine ampleur, les politiciens peuvent être contraints d’écouter. Ce ne sont pas les chants de protestation ni les lettres de lecteurs qui ont permis à Copenhague de retrouver une maison des jeunes autogérée, après que la municipalité a vendu l’ancienne à une secte chrétienne qui l’a faite démolir, laissant Copenhague avec un trou dans le sol. Ce sont les manifestations persistantes dans les rues et les actions de désobéissance civile.
Tout comme un centre de jeunesse autogéré ne constituait pas une rupture avec le capitalisme, ce n’est sans doute pas non plus pour cela que la plupart des manifestants descendent dans la rue ces dernières semaines. C’est plutôt pour un capitalisme à visage humain. Mais lorsque les gens manifestent pour l’humanité, le capitalisme montre son vrai visage – un visage qui riposte par des coups de matraque et des railleries.
Les gens manifestent pour une société où il n’est pas économiquement irréaliste d’acquérir un logement et peut-être même d’avoir des enfants. Une société où, avec un travail normal, on peut mener une vie sûre et peut-être partir en vacances une fois par an. Une société où les priorités économiques ne se limitent pas à accorder davantage d’allègements fiscaux aux plus riches. Une société avec des responsables politiques qui osent prendre position activement contre le génocide.
Contrairement à la fin du capitalisme, une telle société est assez facile à imaginer. Mais rien n’indique vraiment que ceux qui détiennent le pouvoir soient prêts à écouter.
À propos de l’auteur
Jonas Neivelt

Rédacteur en chef de solidaritet.dk En
https://solidaritet.dk/efteraar-i-europa
Traduction ML
