Idées et Sociétés, International

La victoire du « populisme étudiant » : un conflit entre les élites et l’avenir de la Serbie

Ce texte repris de Viento Sur avance une analyse d’un point de vue de classe intéressante qui restait normalement en arrière du large mouvement démocratique contre Vucic, la corruption etc… Il esquisse les contradictions que le mouvement Liste étudiante va inexorablement rencontrer et rencontre déjà (limogeages, grèves..) . Le rôle des syndicats va être important dans ce processus.

Toutefois, dans ce texte, le sens de populisme doit être interrogé. Ce mouvement avec une base massive a ouvert un processus que l’on pourrait qualifier de démocratique et populaire cela n’a rien à voir avec des organisations qui disent parler au nom du peuple sans aucun lien démocratique avec lui.Le sens de populisme, ici, ne correspond pas à celui que l’on accolerait en France au RN ou à LFI. ML

SRĐAN ATANASOVSKI

27/10/2026| SERBIE

La victoire de la Liste étudiante aux élections législatives serbes du 25 octobre 2026 met fin à quatorze ans de domination d’Aleksandar Vučić et de son « Parti progressiste serbe ». Avec environ 53 % des voix et une majorité absolue prévue au Parlement, la Liste étudiante a obtenu un résultat qui semblait encore presque inimaginable il y a peu. La nature de cette victoire et l’avenir politique de la Serbie sont difficiles à appréhender à travers les catégories conventionnelles de gouvernement face à l’opposition, du libéralisme face au conservatisme, ou de l’intégration européenne face à la souveraineté nationale.

Au cœur de la transformation politique de la Serbie se trouvait un mouvement étudiant de masse, derrière lequel se cachait un conflit entre deux élites : l’élite politique mise en place par le régime de Vučić au cours de la dernière décennie et demie et une élite universitaire qui était restée relativement indépendante de son système de gouvernement. Le facteur décisif a été la capacité de cette dernière à forger une alliance avec le mouvement étudiant, qui avait développé une forme particulière de « populisme » participatif. Cette alliance a rendu possible la mobilisation politique qui a conduit au changement de gouvernement.

Ce mouvement populaire n’est pas né autour de revendications visant une transformation radicale de la politique économique ou étrangère de la Serbie. Dans de nombreux domaines, il a repris à son compte le consensus politique existant et a promis que des politiques similaires pourraient être mises en œuvre sans corruption, sans crime organisé, sans népotisme et sans embauche fondéesur l’appartenance à un parti. Le principal défi auquel sera confronté le nouveau gouvernement sera de démanteler les mécanismes clientélistes de l’ancien régime et, dans le même temps, de démontrer que son modèle économique, relativement populaire, peut se maintenir sans recourir aux mêmes mécanismes d’accumulation de capital et de contrôle politique.

Un système de parti unique au sein d’une démocratie multipartite

L’une des caractéristiques les plus importantes de la domination politique de Vučić a été l’affaiblissement systématique du système multipartite, alors même que les institutions formelles de la démocratie parlementaire restaient en place. Le Parti progressiste serbe a cherché à intégrer la quasi-totalité des acteurs politiques bénéficiant d’un soutien électoral significatif. Des postes au sein de la coalition au pouvoir ont été proposés aux organisations politiques et à leurs dirigeants, souvent sous la forme de places garanties sur des listes électorales communes, tandis que ceux qui refusaient de coopérer étaient confrontés à diverses formes de pression, de marginalisation et de destruction politique.

Il en a résulté une tentative de mettre en place une sorte de système de parti unique au sein d’une démocratie formellement multipartite. Presque toutes les positions idéologiques significatives trouvaient leur place au sein de la coalition au pouvoir, des courants nationalistes et conservateurs aux courants libéraux, pro-européens et à orientation sociale. Les conflits idéologiques se sont largement déplacés de la compétition électorale vers les relations internes du bloc au pouvoir. Les élections sont devenues de plus en plus des référendums sur l’exercice du pouvoir et les attitudes envers le régime de Vučić, plutôt que des affrontements entre programmes politiques alternatifs. Les partis d’opposition qui sont restés en dehors de ce système n’ont pas réussi à se constituer une base sociale suffisamment large ni à établir un programme politique différent.

Dans le même temps, Vučić a mis en place une machine partisane et électorale d’une ampleur exceptionnelle. Son fonctionnement reposait sur la loyauté politique, le contrôle de l’emploi dans le secteur public, la mobilisation des « votes capillaires » et diverses formes de pression sur les électeurs. L’adhésion au parti au pouvoir ou la volonté de lui procurer des voix est devenue une condition préalable importante pour obtenir un emploi, progresser dans sa carrière et accéder aux ressources publiques. Peu à peu, ce système a dépassé sa fonction électorale pour devenir un mécanisme fondamental d’organisation des relations sociales et économiques.

Pour un enseignant sous contrat à durée déterminée depuis des années, un professionnel de santé en attente d’un emploi permanent ou un salarié d’une entreprise publique, l’affiliation au parti pouvait déterminer directement son avenir professionnel. Des mécanismes similaires se sont étendus au secteur privé par le biais des réseaux de contacts professionnels, des marchés publics et de l’accès privilégié aux ressources de l’État. Outre les grands scandales financiers relayés par les médias, la corruption est devenue une réalité quotidienne pour une grande partie de la population. Presque toute personne cherchant un emploi, souhaitant progresser dans sa carrière ou accéder à un droit particulier pouvait se heurter aux conséquences du clientélisme partisan.

Outre le népotisme systémique, le régime a été marqué par de graves scandales qui ont soulevé des doutes quant aux liens entre les structures de l’État et le crime organisé. Parmi ceux-ci figurent l’affaire Jovanjica, qui a consisté en la découverte d’une vaste plantation de cannabis qui aurait été protégée par des membres des services de sécurité, et un meurtre commis dans un restaurant de Belgrade dont la dissimulation présumée a impliqué le chef de la police de Belgrade de l’époque. Le problème pour Vučić était qu’une fois établi, ce réseau de loyautés exigeait la protection continue de ses membres. Sanctionner des personnes pour des activités criminelles ou de corruption risquait de menacer la stabilité de l’ensemble du système qui reposait sur l’espoir que la loyauté politique serait récompensée et protégée.

Ainsi, la machine électorale est progressivement devenue un fardeau pour le régime lui-même. Les mécanismes qui lui permettaient de se maintenir au pouvoir généraient en même temps un mécontentement social de plus en plus généralisé.

L’élite universitaire que Vučić n’a pas réussi à intégrer

Contrairement aux élites politiques et économiques, auxquelles il a su se lier avec succès grâce à un système d’intérêts mutuels, Vučić n’a jamais réussi à intégrer pleinement l’élite universitaire serbe.

Par « élite universitaire », j’entends une couche plus large de professionnels hautement qualifiés, de gestionnaires professionnels, d’économistes, d’avocats, d’intellectuels, de professeurs d’université, de chercheurs et de personnes travaillant dans des organisations non gouvernementales. Leur autorité sociale repose principalement sur leur formation, leurs qualifications professionnelles et leur expérience, plutôt que sur le contrôle de l’appareil partisan. Tout au long de son mandat, Vučić a tenté d’attirer des segments de cette élite. La nomination d’Ana Brnabić à des postes élevés au sein du gouvernement et la promotion de Siniša Mali ont constitué des éléments importants de cet effort. Grâce à des personnalités comme celles-ci, des acteurs issus du monde des affaires, du milieu universitaire et du secteur des ONG ont été intégrés à l’administration de l’État et à la direction politique afin de conférer au régime une légitimité professionnelle et une image de modernisation.

Cette alliance est restée relativement limitée et instable. Les universités, l’Université de Belgrade en tête, ne sont jamais devenues des bastions solides du parti au pouvoir. Les enseignants et chercheurs universitaires exprimaient depuis longtemps leur mécontentement à l’égard du régime, même si ce mécontentement n’était pas nécessairement lié à une idéologie d’opposition commune. Peu avant le déclenchement des manifestations étudiantes, le conflit s’est intensifié à la suite des annonces selon lesquelles les universités privées étrangères pourraient avoir accès aux fonds publics destinés à l’enseignement supérieur. Un tel modèle, similaire à certains systèmes de chèques-éducation, ouvrait la possibilité de détourner des ressources budgétaires des universités publiques vers des établissements privés. La communauté universitaire y a vu une menace de subordination accrue de l’éducation aux intérêts des entreprises liées au pouvoir politique. Par conséquent, le conflit entre les universités et le régime touchait également les intérêts matériels immédiats de la communauté universitaire.

Lorsque l’auvent de la gare ferroviaire reconstruite de Novi Sad s’est effondré en novembre 2024, causant la mort de seize personnes, ce conflit déjà existant a pris une dimension tout à fait nouvelle. Cette tragédie a été largement perçue comme emblématique d’un système dans lequel la loyauté politique, la gestion opaque et les relations corrompues avaient pris le pas sur l’expertise et la responsabilité professionnelle. Indépendamment des causes techniques concrètes de l’effondrement, la question s’est posée de savoir comment un grand projet d’infrastructure, présenté comme le symbole de la modernisation du pays, avait pu être mené à bien sans une surveillance adéquate en matière de sécurité.

La révolte étudiante qui s’ensuivit bénéficia d’un large soutien de la part du corps enseignant universitaire. Cette alliance reposait en outre sur une base très concrète : étudiants et professeurs se connaissaient déjà, se croisaient quotidiennement dans leurs facultés et partageaient le même espace institutionnel. Pour les étudiants, l’élite universitaire comprenait leurs propres professeurs, avec lesquels ils pouvaient communiquer et coopérer directement. Malgré des conflits occasionnels liés aux blocages, les universités, en particulier l’Université de Belgrade, sont devenues des piliers essentiels du mouvement, auquel elles ont apporté un soutien institutionnel, moral et pratique.

Le régime a réagi à la révolte en s’appuyant encore davantage sur les cadres du parti. La formation du gouvernement de Đuro Macut, à la suite de la crise politique provoquée par les manifestations, n’a pas entraîné de réconciliation significative avec la communauté universitaire. Les personnalités qui n’avaient pas fait preuve d’une loyauté suffisante envers le parti ont été encore davantage écartées du gouvernement, ce qui a renforcé un système dans lequel le pouvoir politique réel résidait dans la hiérarchie informelle du parti, tandis que les ministres et autres responsables officiels ne jouissaient que d’une autonomie limitée.

Les assemblées plénières étudiantes et l’émergence d’un mouvement populiste

Le mouvement étudiant issu des blocages universitaires a développé un modèle organisationnel distinctif fondé sur la démocratie directe. Des assemblées plénières ont été mises en place dans les facultés, où les étudiant.es prenaient des décisions concernant les revendications, les manifestations et d’autres activités. La participation à ces assemblées variait considérablement et, au fil du temps, des hiérarchies informelles se sont mises en place. Les groupes de travail chargés de préparer les propositions acquéraient souvent une autonomie considérable, tandis que les assemblées entérinaient des décisions élaborées par un nombre relativement restreint de participants actifs. Au fur et à mesure que le mouvement se poursuivait, le nombre d’étudiant.es directement impliqués dans la prise de décision au quotidien a progressivement diminué.

Néanmoins, les assemblées plénières ont conservé leur rôle de principale source de légitimité du mouvement étudiant. Leur importance résidait également dans leur capacité à susciter une large mobilisation sociale. Les marches étudiantes interurbaines, les randonnées de plusieurs jours, les périples à vélo, les manifestations de masse et les opérations logistiques complexes ont mobilisé un grand nombre de jeunes. Beaucoup ne participaient pas nécessairement à la formulation des revendications politiques, mais, en organisant ces activités, ils sont devenus des membres actifs du mouvement. Le mouvement étudiant leur a permis de s’intégrer dans une communauté politique plus large par le biais de l’action collective, sans leur imposer au préalable d’adopter une idéologie politique particulière.

Les étudiant.es ont soigneusement évité les positions idéologiques et politiques susceptibles de compromettre ce large soutien social, et se sont efforcés de se présenter comme un mouvement représentant les intérêts de la société dans son ensemble. Bien que le modèle organisationnel des assemblées plénières présentât des affinités avec les traditions anarchistes et horizontales, son contenu politique n’était pas révolutionnaire. La large participation a favorisé la reproduction des attitudes sociales dominantes, car seules les revendications acceptables pour un grand nombre de participants pouvaient obtenir un soutien. Le radicalisme du mouvement étudiant résidait principalement dans ses méthodes d’organisation et dans sa remise en cause du gouvernement en place, plutôt que dans son programme idéologique.

L’alliance entre le populisme et l’expertise

La caractéristique la plus inhabituelle du mouvement étudiant fut son alliance avec l’élite universitaire. Dans de nombreuses sociétés occidentales contemporaines, les mouvements populistes se développent en opposition aux élites éduquées, aux experts et aux gestionnaires professionnels. Les institutions universitaires sont souvent présentées comme faisant partie d’un establishment aliéné, éloigné des préoccupations quotidiennes des gens ordinaires. En Serbie, un mouvement populaire de masse a accueilli l’élite universitaire comme un allié politique naturel. L’éducation, l’expertise, les qualifications professionnelles et le capital culturel sont devenus des éléments centraux de son identité politique.

Cela s’est clairement reflété dans la manière dont les étudiant.e s se présentaient publiquement. Ils et elles étaient décrit.es comme des jeunes instruits, honnêtes, responsables et compétents : de futurs médecins, ingénieur.es, enseignant.es et spécialistes. On a particulièrement insisté sur le message selon lequel ces jeunes souhaitaient rester en Serbie et construire leur avenir professionnel dans leur propre pays. Ce discours correspondait directement au sentiment de mécontentement à l’égard du régime de Vučić. Dans une société où l’emploi et l’ascension sociale dépendent des relations partisanes, l’alternative naturelle semble être celle où le savoir, les qualifications et la compétence professionnelle sont valorisés. La lutte contre la corruption et le népotisme est ainsi devenue le trait d’union entre l’élite universitaire et la base populiste.

Cette alliance a également impliqué une certaine fétichisation du savoir expert : l’idée que les personnes disposant d’une formation et de qualifications professionnelles adéquates, sans liens avec la classe politique discréditée, seraient mieux préparées à gouverner le pays. Une telle croyance néglige le fait que l’expertise dans un domaine spécifique ne se traduit pas automatiquement par une compétence politique, et que les élites professionnelles ont leurs propres intérêts sociaux, qui ne coïncident pas toujours avec ceux de la majorité de la population. Néanmoins, la combinaison de la mobilisation populiste et de l’autorité de l’expertise a permis au mouvement étudiant de dépasser le cadre des universités et de devenir une alternative politique sérieuse.

Cela s’est également reflété dans la composition de la Liste étudiante. Parmi ses candidats figuraient des professeurs d’université, des économistes, des avocats, des spécialistes de divers domaines et un nombre important de personnes issues d’organisations non gouvernementales.

Pourquoi le mouvement étudiant n’a-t-il pas développé une nouvelle idéologie ?

Lorsque le mouvement étudiant a décidé de cesser d’adresser des revendications au gouvernement en place et de réclamer à la place des élections législatives, il a franchi une étape qui, à première vue, pouvait sembler constituer un abandon de sa logique initiale de démocratie directe. Cette décision était toutefois cohérente avec le caractère populiste du mouvement. Bien qu’elles reposassent sur les principes de la démocratie directe, les assemblées plénières étudiantes reflétaient une autre croyance sociale dominante : celle selon laquelle les élections législatives constituent le principal mécanisme de changement politique.

Dans le même temps, ils ont gardé leurs distances avec les partis politiques existants. Cela s’expliquait souvent par les caractéristiques organisationnelles du mouvement étudiant. Les assemblées plénières ne disposant pas de représentants permanents habilités à négocier au nom du mouvement dans son ensemble, la coopération avec les partis politiques s’avérait institutionnellement compliquée. Il y avait en outre une raison idéologique plus profonde. Le mouvement étudiant pouvait difficilement négocier un programme commun avec des partis ayant des positions politiques clairement définies. Coopérer avec des libéraux, des conservateurs, des nationalistes ou des sociaux-démocrates aurait exigé du mouvement qu’il prenne position sur des questions qui divisaient sa propre base. Sa force politique dépendait de sa capacité à éviter que ces divisions ne se manifestent.

La Liste étudiante représentait ce que la société percevait largement comme la normalité politique. Sa revendication fondamentale était un État exempt de corruption, des institutions fonctionnant correctement et la primauté de l’expertise sur l’appartenance partisane. C’est pourquoi la campagne électorale a été largement exempte de conflits idéologiques traditionnels. Vučić a tenté de présenter la Liste étudiante comme une force politique qui modifierait ses politiques économiques et étrangères, mettrait en péril les relations avec la Russie ou remettrait en cause les prestations sociales existantes. La Liste étudiante répondait généralement que de tels changements n’étaient pas son objectif et qu’elle mettrait en œuvre les politiques existantes avec plus d’efficacité et de responsabilité. Il existait une continuité programmatique nettement plus grande entre les deux principales listes électorales que ne le laissait supposer l’intensité de leur confrontation politique.

Même lorsque la Liste étudiante a exprimé son opposition à la politique de main-d’œuvre bon marché promue par le régime de Vučić au cours de ses premières années, la différence n’était pas tout à fait claire. Au cours de la décennie précédente, le régime lui-même avait tenté de s’éloigner de l’image d’un pays attirant les investisseurs étrangers uniquement grâce à ses bas salaires, et avait promu à la place le développement technologique, l’investissement dans la science et un investissement industriel plus sophistiqué. Il existe une différence substantielle entre la rhétorique politique et les résultats économiques réels, mais le conflit portait en grande partie sur la question de savoir qui était capable de mettre en œuvre le modèle économique souhaité.

Une logique similaire s’appliquait à la politique étrangère. Le gouvernement de Vučić s’est efforcé d’entretenir des relations avec l’Union européenne, la Russie et la Chine, tout en évitant un alignement complet sur un quelconque bloc international. Cette politique bénéficiait d’un soutien relativement large au sein de la société, ce qui ne donnait guère à la Liste étudiante de raisons de la remettre radicalement en cause. Le choix électoral central était bien plus simple : la poursuite d’un système fondé sur la loyauté partisane ou son remplacement par un autre système promettant un gouvernement professionnel.

Une victoire à caractère plébiscitaire et la défaite de la classe politique

Les résultats électoraux ont confirmé la force de cette mobilisation politique. Selon les données préliminaires de la Commission électorale de la République, la Liste étudiante a obtenu 52,65 % des voix, tandis que la liste menée par Aleksandar Vučić en a recueilli 39,22 %. Le taux de participation s’est élevé à environ 69 %, et les projections de sièges indiquaient que la Liste étudiante pourrait former à elle seule une majorité parlementaire. La machine électorale de Vučić a réussi à conserver une part substantielle de sa base électorale, mais n’a pas pu rivaliser avec la mobilisation exceptionnellement large des électeurs en quête d’un changement politique.

Le mouvement étudiant a réussi à donner à ces élections le caractère d’un référendum. Le scrutin a été présenté comme un choix décisif quant à la survie du système de gouvernement en place, et ce climat a de fait écarté les partis d’opposition traditionnels. La plupart se sont retirés de la course électorale, et ceux qui sont restés ont obtenu des résultats insignifiants. Aucune liste non minoritaire habituellement, à l’exception des deux principales, n’a franchi le seuil électoral. Le mouvement étudiant a ainsi vaincu Vučić et a de fait remplacé l’ancienne opposition.

C’est peut-être là la conséquence politique la plus importante de ces élections. La Serbie n’a pas vu émerger un nouveau parti au pouvoir représentant une alternative idéologique clairement définie par rapport au gouvernement précédent. Un mouvement dont la légitimité repose sur la combinaison d’une mobilisation de masse, d’un rejet de la corruption et d’une confiance dans l’expertise s’est assuré une majorité parlementaire.

La promotion immobilière : la drogue qui alimente le modèle économique de Vučić

Le régime de Vučić a survécu grâce à sa machine électorale et à ses relations clientélistes, mais sa stabilité politique dépendait également de sa capacité à assurer la croissance économique, une relative stabilité du niveau de vie et un pouvoir d’achat accru. La politique économique du gouvernement précédent était plus complexe qu’on ne le présente souvent dans les cercles de l’opposition.

Au cours de la décennie précédente, la Serbie a bénéficié de certains avantages découlant de sa position en matière de politique étrangère. Le maintien de relations avec la Russie a permis d’accéder à une énergie relativement abordable, tandis que la coopération avec la Chine a apporté des investissements significatifs, notamment dans l’industrie, l’exploitation minière et les infrastructures. À cet égard, le modèle économique de la Serbie présentait certaines similitudes avec les politiques mises en œuvre par la Hongrie et la Slovaquie. Parallèlement, le maintien d’un taux de change stable de la monnaie serbe par rapport à l’euro a constitué un instrument important pour préserver le pouvoir d’achat. Pour une population dont la consommation dépend largement des biens importés, et pour les citoyens ayant des emprunts ou d’autres obligations libellés en euros, la stabilité du taux de change revêtait une importance économique immédiate. Le régime s’est également efforcé d’assurer des augmentations des retraites, des salaires du secteur public et de diverses prestations sociales. Indépendamment de la portée réelle et des effets distributifs de ces mesures, celles-ci ont contribué à maintenir le soutien social au modèle économique existant.

La promotion immobilière est devenue l’un de ses piliers les plus importants. Les grands projets d’infrastructure, le développement de complexes résidentiels et commerciaux, le projet Belgrade Waterfront, les préparatifs de l’EXPO et d’autres aménagements urbains connexes ont soutenu l’activité de construction, créé des emplois et contribué à la croissance du PIB. Le problème résidait dans la dépendance excessive de l’économie vis-à-vis de grands projets de construction, souvent de luxe, dont la contribution à l’activité économique prenait fin, dans une large mesure, dès l’achèvement des travaux. De plus, une part substantielle des travaux était réalisée par des entreprises étrangères qui faisaient venir leurs propres travailleurs et repartaient une fois les projets achevés, ce qui ne laissait que des bénéfices limités à long terme pour l’économie nationale.

En Serbie, la promotion immobilière a également joué un rôle clairement politique. Les grands projets de construction et d’infrastructure figuraient parmi les mécanismes clés qui liaient les élites politiques et économiques. Le contrôle du sol, des décisions d’urbanisme, des marchés publics et des projets d’investissement a créé des opportunités d’accumulation privée de capital. La promotion immobilière est ainsi devenue l’un des mécanismes par lesquels des personnes liées au pouvoir politique pouvaient elles-mêmes devenir des capitalistes. Ce modèle a engendré une puissante interdépendance entre les autorités politiques, les investisseurs et le secteur de la construction. Le contrôle politique donnait accès à des projets rentables, tandis que ces projets contribuaient à la croissance économique sur laquelle le gouvernement fondait une partie de sa légitimité.

En ce sens, la promotion immobilière est devenue une sorte de drogue pour le régime de Vučić. Elle permettait de satisfaire simultanément deux exigences majeures : l’enrichissement continu de l’élite entrepreneuriale disposant de relations politiques et le maintien d’un niveau d’activité économique suffisamment élevé pour que le niveau de vie continue de progresser. Chaque nouveau grand projet prolongeait le fonctionnement de ce modèle et, dans le même temps, renforçait la dépendance à l’égard de son expansion continue.

L’avenir des grands projets de développement urbain a donc pris une importance politique. L’opposition de la Liste étudiante aux projets de réaménagement commercial du complexe de l’État-major à Belgrade, liés aux intérêts d’investissement de la famille du président américain Donald Trump, a constitué une manifestation visible du rejet de l’approche antérieure en matière de gestion de l’espace urbain et des ressources publiques. En conséquence, le nouveau gouvernement sera confronté à un grave problème : s’il entend démanteler les mécanismes corrompus de l’ancien régime, il devra également modifier le mode de fonctionnement de l’un des principaux moteurs de la croissance économique.

Les contraintes économiques du nouveau gouvernement

La Liste étudiante a présenté un programme de réformes ambitieux, notamment dans les domaines de l’éducation, de la science, de la culture, de la santé et de la protection sociale. Ce programme reflète sa composition sociale et le rôle important joué par l’élite universitaire et professionnelle dans son élaboration. Tenir ces promesses nécessitera des ressources publiques substantielles.

L’une des hypothèses sur lesquelles repose l’optimisme du nouveau gouvernement est que la lutte contre la corruption libérera des ressources suffisantes pour financer les réformes promises. Des marchés publics plus transparents, des investissements plus rationnels et une réduction des détournements de fonds publics pourraient sans aucun doute générer des économies substantielles. Cependant, on ignore encore si celles-ci seront suffisantes. Même avec une réduction significative de la corruption, la Serbie resterait confrontée à une faible productivité, à des recettes publiques limitées, à une dépendance vis-à-vis des investissements étrangers et à des faiblesses structurelles de son économie nationale.

La réorientation éventuelle du développement économique pose un défi particulièrement complexe. Si le nouveau gouvernement tentait de réduire la dépendance vis-à-vis de la promotion immobilière et de mettre davantage l’accent sur la production orientée vers l’exportation, il se heurterait aux limites découlant du modèle monétaire et économique existant. Renforcer la compétitivité de l’agriculture nationale et de certains secteurs industriels, par exemple, pourrait soulever des interrogations quant à la valeur réelle du dinar. La dépréciation de la monnaie nationale pourrait améliorer la compétitivité-prix des exportations, mais elle rendrait également les biens importés plus chers et saperait le pouvoir d’achat. Une telle mesure ne résoudrait pas automatiquement les problèmes de production et pourrait avoir de graves conséquences sociales. La préservation du pouvoir d’achat était l’une des promesses majeures de la Liste étudiante. Sa base populaire n’attend pas une politique économique qui demanderait aux citoyens d’accepter une baisse de leur niveau de vie au nom d’objectifs de développement à long terme.

Des contraintes similaires s’appliquent à l’émigration des jeunes et des personnes diplômées. Au cours des deux dernières années, le mouvement étudiant a fortement souligné que les jeunes souhaitaient rester en Serbie et y construire leur avenir. Cependant, l’émigration des travailleurs qualifiés n’est pas exclusivement une conséquence de la corruption ou d’un gouvernement autoritaire. L’expérience de la Croatie montre que même les États membres de l’UE peuvent être confrontés à une émigration de main-d’œuvre à grande échelle, et que la libre circulation au sein du marché du travail européen peut faciliter la migration vers des pays plus riches.

Le nouveau gouvernement sera donc confronté à une série de problèmes pour lesquels il n’existe pas de solutions techniques simples. Sa réponse à la question du développement économique futur s’articule principalement autour de l’augmentation de la productivité, l’une des tâches les plus difficiles de la politique économique, qui nécessite un changement structurel à long terme et non pas simplement le remplacement des responsables politiques.

La base populaire contrôlera-t-elle la nouvelle élite ?

La question la plus importante après la victoire électorale est celle des relations que le nouveau gouvernement établira avec le mouvement qui l’a porté au pouvoir. Au cours des deux dernières années, les assemblées étudiantes ont constitué la principale source de légitimité du mouvement. Elles ont décidé des revendications politiques, des formes de mobilisation et, finalement, du passage à la politique parlementaire. Le processus d’élaboration de la Liste étudiante a par ailleurs démontré la volonté du mouvement de contrôler ses représentants. Les candidats se sont soumis à de longues procédures de vérification de leur parcours et de leur intégrité professionnelle, dans le but d’empêcher la nomination de personnes dont le passé aurait pu compromettre l’ensemble du mouvement. Cette approche reflétait le message politique fondamental selon lequel le pouvoir doit être confié à des personnes compétentes et irréprochables.

L’entrée au Parlement d’environ 140 représentants de la Liste étudiante crée une situation totalement nouvelle. Les députés disposeront désormais d’une légitimité politique formelle, d’un accès aux institutions de l’État et de la capacité de participer directement à la prise de décision. Ils ne seront plus de simples délégués d’un mouvement de protestation, mais des titulaires de mandats parlementaires. La question est de savoir si le nouveau gouvernement continuera à reconnaître l’autorité des assemblées étudiantes et d’autres formes d’organisation participatives. Les assemblées elles-mêmes se sont déjà considérablement affaiblies : leur activité diminue et le nombre d’étudiants y participant est en baisse. S’ils parviennent à préserver leurs structures organisationnelles et leurs liens avec les élus, ils pourraient servir de mécanisme de contrôle social sur le nouveau gouvernement, en limitant l’autonomie des administrateurs professionnels et leur capacité à mettre en œuvre des politiques contraires aux attentes de la base électorale du mouvement.

Il est également possible que le lien avec le mouvement étudiant se rompe progressivement. Dans ce cas, l’élite universitaire, qui occupe déjà une place prépondérante au sein de la Liste étudiante, pourrait devenir la force politique dominante au sein du nouveau gouvernement. Ses représentants pourraient commencer à se comporter comme les élites politiques et managériales professionnelles des sociétés occidentales, et justifier les mesures impopulaires en invoquant les impératifs économiques, la responsabilité budgétaire ou les exigences du marché.

Les députés de la Liste étudiante ont des convictions politiques diverses. Certains se rapprochent davantage de positions libérales et pro-européennes, d’autres de positions conservatrices ou nationalistes, et certains candidats sont associés à des politiques à orientation sociale. Tant que l’objectif principal était de renverser le régime de Vučić, ces différences n’avaient pas nécessairement à devenir politiquement décisives. Dès que le nouveau gouvernement sera confronté à des questions concrètes de fiscalité, de privatisation, de dépenses publiques, de législation du travail et de relations internationales, les conflits idéologiques pourraient devenir inévitables. On peut facilement imaginer que des groupes libéraux, conservateurs, nationalistes ou de gauche émergent progressivement au sein de la majorité parlementaire. Une telle évolution marquerait la fin de cette unité populiste particulière qui a rendu possible la victoire électorale et pourrait ouvrir la voie à des réformes néolibérales, à des politiques d’austérité ou à d’autres mesures menaçant directement le niveau de vie de certains secteurs de la population.

Entre normalisation politique et nouvelle démocratie

La victoire de la Liste étudiante a démontré que même une machine partisane exceptionnellement sophistiquée peut être vaincue par une large mobilisation sociale. Le mouvement étudiant a rallié une grande partie de la population autour des revendications visant à mettre fin à la corruption, au népotisme et au contrôle partisan des institutions. Sa promesse fondamentale était la normalisation politique.

Les conséquences immédiates de cette victoire sont déjà visibles. Du point de vue de Radnički glas (La Voix des travailleurs), une organisation dont je suis membre et qui travaille avec des syndicats de l’éducation, de la recherche, de la culture et d’autres secteurs, le changement dans les relations politiques s’est fait sentir pratiquement du jour au lendemain. À peine un jour après les élections, nous avons déjà constaté des changements dans le comportement de certains directeurs et responsables, tandis que des questions se posent quant à l’avenir de nombreuses procédures engagées contre des employés qui s’étaient opposés au gouvernement. Un syndicat de militaires qui avait annoncé il y a plusieurs mois qu’il cessait ses activités en raison de pressions politiques a désormais publié un nouveau communiqué suggérant qu’il pourrait reprendre ses activités.

Le népotisme partisan faisait partie du quotidien d’un grand nombre de salariés. Pour beaucoup, la victoire de la Liste étudiante apporte donc un sentiment de libération de la pression immédiate. La possibilité de s’exprimer plus librement au travail, de refuser d’obéir à une consigne politique ou d’envisager un avenir professionnel sans dépendre de la loyauté partisane constitue un changement tangible. Cela contribue à expliquer les célébrations massives qui ont suivi les élections.

Cette victoire a également ouvert la voie à une transformation de la représentation politique elle-même. C’est là que réside peut-être la similitude la plus intéressante, et apparemment paradoxale, entre la Liste étudiante et le régime de Vučić. Tous deux, chacun à leur manière, ont supplanté le système multipartite traditionnel fondé sur la concurrence entre des partis définis idéologiquement. Vučić a intégré différentes options politiques au sein de sa coalition gouvernementale et les a subordonnées à l’appareil du parti et à sa hiérarchie. La Liste étudiante a rassemblé des représentants idéologiquement divers autour d’un objectif politique commun, mais a fondé sa légitimité sur la participation de masse et non sur une organisation partisane traditionnelle.

L’absence de programmes de parti clairement définis ne constitue pas nécessairement une faiblesse du nouvel ordre politique. La concurrence entre partis politiques, dans laquelle les citoyens choisissent périodiquement entre des programmes préétablis, n’est pas la seule forme possible de représentation démocratique. Le mouvement étudiant a démontré qu’il pouvait mobiliser un nombre considérable de personnes qui n’avaient jamais adhéré à un parti politique ni ne s’étaient jamais engagées auparavant dans l’activisme politique. Leur participation a dépassé le cadre des manifestations : ils ont organisé la campagne électorale, assuré la sécurité des bureaux de vote et supervisé directement le processus électoral. Des personnes qui n’étaient auparavant que de simples électeurs sont devenues des acteurs actifs de la vie politique.

La question est de savoir si cette forme de participation peut perdurer après la victoire électorale. Les assemblées étudiantes se sont déjà affaiblies, mais l’énergie sociale libérée par le mouvement ne doit pas nécessairement rester liée exclusivement à elles. Il est particulièrement significatif que de nombreux candidats de la Liste étudiante soient des personnes ayant une carrière professionnelle bien établie et sans ambitions politiques antérieures. Leur disposition à accepter des mandats parlementaires n’implique pas nécessairement le désir de devenir des politiciens professionnels. Considérer la fonction politique comme une responsabilité sociale temporaire pourrait contribuer à établir une relation différente entre les représentants et ceux qu’ils représentent.

Les syndicats pourraient jouer un rôle important dans ce processus. Contrairement aux assemblées étudiantes, dont l’activité est liée à la composition changeante de la population étudiante, les syndicats disposent de structures organisationnelles plus durables, de liens directs avec les travailleurs et de revendications concrètes issues des relations de travail quotidiennes. Dans l’espace politique qui s’ouvre après la chute de l’ancien régime, ils pourraient s’affirmer comme l’une des voix organisées par la base.

Cela impliquerait également une relation différente avec le pouvoir parlementaire. Les syndicats ne devraient pas se limiter au dialogue social traditionnel, aux appels lancés aux ministères et aux négociations occasionnelles avec les responsables gouvernementaux. Ils pourraient établir des liens durables avec les députés de la Liste étudiante, en s’inspirant de la coopération qu’ils ont développée avec les assemblées étudiantes pendant les manifestations, et utiliser ces relations pour articuler les revendications des travailleurs et faire pression sur le gouvernement. La concrétisation des promesses du programme étudiant, y compris l’élargissement des droits du travail, pourrait fournir un cadre commun à cette action, tout en permettant aux syndicats de préserver leur indépendance et leur rôle de porte-parole organisé des travailleurs.

Une telle relation pourrait offrir un moyen de dépasser les limites de la démocratie parlementaire représentative. Les groupes sociaux organisés pourraient participer directement à l’élaboration des décisions politiques et au contrôle de leur mise en œuvre. Le parlement pourrait alors devenir un lieu où s’articulent les revendications de la base sociale, et non une institution au sein de laquelle les politiciens professionnels prennent des décisions de manière indépendante d’un cycle électoral à l’autre.

La perspective la plus importante qu’ouvre la victoire de la Liste étudiante réside dans la possibilité de libérer la représentation politique de sa dépendance exclusive à l’égard de la concurrence entre partis et de construire un lien plus durable entre les élus et une société active et organisée. Le mouvement étudiant a déjà démontré que la participation politique de masse peut exister en marge des partis politiques traditionnels. Son prochain défi sera de démontrer si cette participation peut perdurer lorsque les représentants du mouvement constitueront la majorité parlementaire au pouvoir.

Srđan Atanasovski. Membre de Radnički glas (La Voix des travailleurs)

https://vientosur.info/la-victoria-del-populismo-estudiantil-un-conflicto-de-elites-y-el-futuro-de-serbia

Traduction ML pour le Réseau Bastille