Idées et Sociétés, International

« L’agression de la Russie contre l’Ukraine montre à quel point l’amnésie historique peut être dangereuse »

Pourquoi le pacte Molotov-Ribbentrop a-t-il été signé ? Quel a été son impact sur l’Ukraine ? Comment cet accord est-il perçu dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? L’historien Bernhard H. Bayerlein, auteur de l’ouvrage « Le traître, c’est toi, Staline ! », partage , dans ce texte, ses conclusions

— Qu’est-ce qui vous a conduit à mener ces recherches sur le pacte ?

— Dans mon travail, je cherche à combiner différents aspects : la recherche archivistique, l’histoire publique et la pertinence politique contemporaine pour l’Europe. Mes points de départ ont été l’histoire du communisme et du socialisme internationaux, ainsi que les réseaux européens d’exil et de résistance des années 1930. Ce qui m’a frappé, c’est que le pacte Hitler-Staline a souvent été perçu dans la mémoire occidentale comme un événement diplomatique isolé, alors même que ses contemporain·es l’ont vécu comme un séisme politique et moral [note de la rédaction : le pacte Ribbentrop-Molotov était un traité de non-agression signé en 1939 par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, qui divisait secrètement l’Europe de l’Est en sphères d’influence respectives]. Plus frappant encore, lorsqu’on examine l’histoire de la propagande et des perceptions publiques, on découvre que ce pacte est devenu la pièce maîtresse de ce qui fut peut-être le plus grand réseau de mensonges du XXe siècle. Plus je travaillais intensément sur les archives moscovites, autrefois inaccessibles et hautement confidentielles, plus il m’apparaissait clairement que le rapprochement de Staline avec Hitler n’avait pas commencé en 1939.

En tant qu’historien habitué à analyser les sources d’un œil critique, j’ai été particulièrement intrigué par le fait que, malgré son importance considérable, ce pacte reste un angle mort remarquable dans certains domaines des études allemandes sur l’Europe de l’Est, par exemple, ainsi que dans la politique de la mémoire.

On le décrit encore souvent comme un simple pacte de non-agression, alors qu’il a en réalité préparé le morcellement de l’Europe, facilité la guerre menée par Hitler contre le continent et le monde entier, et gravement affaibli l’antifascisme.

Cela m’a progressivement conduit à une question historique plus large : comment la tradition initialement internationaliste de la Révolution d’octobre a-t-elle pu évoluer vers un stalinisme aussi nationalisé, autoritaire et, en fin de compte, ouvertement collaborationniste [avec Hitler] ? Après tout, où a-t-il fini ce qui a peut-être été le plus grand rêve politique de l’humanité — incarné par la Révolution d’octobre ? Il s’est soldé par un retour dévastateur à l’oppression nationale et à la cruelle barbarie du fascisme et du stalinisme.

Des contemporain·es critiques et des dissidents tels que Victor Serge, Willi Münzenberg, Manès Sperber, Léon Trotsky, ainsi qu’Anna, Hans et August Siemsen ont reconnu dès le départ que l’essence même du Pacte était en contradiction flagrante avec la manière dont il était présenté comme un accord de paix et de non-agression.

Le pacte germano-soviétique allait bien au-delà d’une simple alliance tactique éphémère. Il s’agissait d’une collaboration stratégique active qui a permis à Hitler de mener son expansion à travers l’Europe tout en affaiblissant de manière décisive les forces démocratiques et antifascistes.

— En quoi vos conclusions se distinguent-elles des recherches précédentes ?
— J’ai déjà mis en évidence certaines de ces différences fondamentales. Avant tout, mes recherches visent à révéler toute l’ampleur du Pacte. La collaboration germano-soviétique ne se limitait en aucun cas à des protocoles secrets ou à des accords territoriaux, bien que ceux-ci soient très difficiles à trouver dans les archives. Elle englobait la politique, l’économie, les affaires militaires, la culture, la propagande et même la langue elle-même. Il est révélateur que l’accord de fin août 1939 ait été renforcé à peine un mois plus tard par le Traité officiel de frontière et d’amitié germano-soviétique. Cette amitié n’était pas purement rhétorique. Avant tout, je tiens à souligner trois éléments de cette collaboration active. Au-delà de la destruction conjointe de la Pologne et de l’assujettissement de l’Europe centrale et orientale, cette collaboration comprenait le soutien logistique soviétique à la Wehrmacht par des livraisons de pétrole, de matières premières et de céréales, l’affaiblissement de l’opposition anti-Hitler et de la Résistance européenne, la destruction de la solidarité de gauche et la remise directe à la Gestapo des opposants germanophones au nazisme. Le pacte a en effet couvert les arrières d’Hitler et créé les conditions nécessaires à la conquête d’une grande partie de l’Europe.

En tant qu’éditeur des journaux intimes publiés de Georgi Dimitrov — alors secrétaire général de l’Internationale communiste — et auteur de *Le traître, c’est toi, Staline !*, mes travaux se sont largement concentrés sur les partis communistes au moment du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Grâce à ces recherches, qui ont également été publiées en russe en 2008, j’ai pu analyser les conséquences transnationales du pacte pour le Komintern et ses différents partis.

C’est là que tout le choc historique et moral de cet accord s’est véritablement révélé. En l’espace de quelques semaines, les partis communistes ont été contraints d’abandonner leur position antifasciste, qui constituait pour l’essentiel leur identité fondamentale. L’Allemagne nazie n’était plus présentée comme l’agresseur principal ; soudain, la Grande-Bretagne et la France se sont retrouvées contraintes d’endosser ce rôle. Les partis communistes de toute l’Europe ont reçu pour consigne de s’opposer à une guerre qui, en réalité, avait été rendue possible par la collaboration même entre Hitler et Staline.

La dimension culturelle de cette coopération était particulièrement révélatrice — et reste la moins connue. Les contenus antifascistes ont disparu du jour au lendemain des médias, de la culture et de la vie publique soviétiques. Le mot même de « fascisme » a pratiquement disparu du discours officiel. Les œuvres d’auteurs tels que Thomas Mann, Heinrich Mann et Franz Werfel ont été retirées des bibliothèques soviétiques. Les films antifascistes ont été retirés des salles de cinéma, et les journaux d’émigrés ont été fermés. Pendant ce temps, avec une bonne dose de cynisme, Sergueï Eisenstein mettait en scène Wagner au Théâtre du Bolchoï. Pour des contemporains comme Wolfgang Leonhard, ce revirement soudain fut un choc idéologique et psychologique qui bouleversa même la vie quotidienne.

L’une des conclusions centrales de mes recherches est que, bien que le pacte ait constitué un choc politique et moral pour les contemporain·es,·le rapprochement de Staline avec Hitler a commencé bien plus tôt qu’on ne le pensait auparavant.

Je pense que c’est là un point très important. Les documents d’archives russes soulèvent en effet la question de savoir si Staline s’efforçait de parvenir à un accord durable avec l’Allemagne nazie dès 1933, voire, pour ainsi dire, dans la période précédant immédiatement les événements de 1933 ! Peu après la prise du pouvoir par Hitler, les dirigeant·es soviétiques considéraient déjà la répression de l’opposition allemande sous toutes ses formes, y compris les communistes, comme une affaire interne à l’Allemagne. Parallèlement, un peu plus tard, la Grande Terreur a éliminé de nombreuses et nombreux diplomates et officiers communistes à vocation internationale qui s’étaient opposés à une alliance avec Hitler.

Cette perspective plus large est susceptible de redéfinir notre compréhension de l’histoire européenne dans son ensemble. Le pacte n’était manifestement pas seulement un accord tactique de non-agression, mais le symptôme d’une transformation plus profonde au sein du stalinisme. Staline considérait l’axe germano-russe comme un moyen de renverser conjointement l’ordre post-Versailles et de redessiner la carte de l’Europe. Son objectif n’était pas de construire une Europe unifiée, mais plutôt de la morceler selon de nouvelles lignes impériales.

Cela conduit à une autre conclusion historique, plus large : au moment de la signature du pacte Hitler-Staline, ce n’étaient plus seulement les fascistes et les nationalistes qui avaient adopté l’idée nationale comme ancrage politique principal, mais aussi le mouvement communiste, initialement internationaliste. On pourrait décrire ce processus, de manière dialectique, comme une « nationalisation transnationale » [transnational nationalization]. Sur le plan intérieur, cela signifiait le renforcement d’un système d’oppression et de coercition ; sur le plan international, cela signifiait la poursuite d’une ligne de plus en plus anti-révolutionnaire et impérialiste — un glissement déjà clairement visible avant le pacte, lors des événements brutaux de la guerre civile espagnole.

— Qu’a représenté ce pacte pour l’Ukraine ?
— Pour l’Ukraine, ce fut une double catastrophe historique : le partage de l’Europe centrale et orientale entre les deux puissances impériales, l’Allemagne et l’Union soviétique  et la reprise de la répression violente de l’autodétermination ukrainienne. Le pacte a scellé les plans de réorganisation de l’Europe de l’Est et, dès le départ, a joué de manière décisive en faveur d’Hitler en facilitant l’expansion nazie à travers le continent. Dans le même temps, les livraisons soviétiques de pétrole, de céréales et de matières premières que j’ai mentionnées provenaient d’Ukraine et contribuaient à alimenter la machine de guerre allemande. Avec cynisme, Staline justifia l’invasion soviétique de l’est de la Pologne en septembre 1939 comme un effort visant à protéger les « frères » ukrainiens et biélorusses, comme il les appelait. Mais en réalité, il s’agissait d’intégrer l’Ukraine occidentale dans la sphère d’influence soviétique, ce qui fut légitimé et officialisé par le pacte. Parallèlement, cela entraînait le démantèlement des structures politiques, sociales et culturelles indépendantes — structures qui auraient pu servir à une future libération nationale de l’Ukraine. La destruction de l’Ukraine occidentale constituait également une tentative d’éteindre, une fois de plus, l’étincelle de l’indépendance ukrainienne, une nation qui avait déjà souffert sous la domination russe comme peu d’autres.

Le sort de la Pologne, de l’Ukraine, des États baltes et de la Roumanie ne peut être considéré isolément. Le pacte Hitler-Staline allait bien au-delà d’un simple redécoupage des frontières. Il constituait le cœur d’une collaboration active entre l’Allemagne et l’Union soviétique visant au partage impérial de l’Europe. Pour de nombreuses et nombreux Ukrainiens, cela représentait la poursuite d’une histoire de violence déjà vécue avant 1939. Seule une brève période de politiques fédérales soviétiques en matière de nationalité, au début des années 1920, avait recréé certaines conditions propices à la réémergence d’une nation ukrainienne. Cela est souvent oublié aujourd’hui par les historien·nes et les destructeurs/destructrices de monuments, comme nous l’avons également constaté en Ukraine.

Et cette possibilité, à tout le moins, d’une identité ukrainienne indépendante s’était déjà laissée entrevoir dans la Constitution soviétique.

L’historien français Jean-Jacques Marie a souligné que la promotion précoce de la langue ukrainienne, ainsi que celle (temporaire) du yiddish, découlaient en grande partie de la vision fédéraliste de Lénine et de Trotski, ainsi que d’autres figures bolcheviques comme, par exemple, Christian Rakovski, qui fut par la suite persécuté en tant que trotskiste en Union soviétique. Ce n’est qu’avec la consolidation du pouvoir de Staline que la russification centralisatrice qui s’ensuivit put s’imposer. L’autonomie ukrainienne fut restreinte, les droits nationaux limités, et les cultures ukrainienne, yiddish et tatare de Crimée furent réprimées.

Il existe une autre dimension tragique : les politiques conciliantes de Staline envers Hitler et ses erreurs d’appréciation stratégiques ont, en fin de compte, accru le nombre de victimes de l’invasion allemande de l’Union soviétique en 1941. Staline est resté attaché à l’alliance avec Hitler jusqu’au bout et a ignoré les avertissements répétés de ses propres services secrets, ce qui est un fait bien connu. L’Ukraine en a particulièrement souffert, devenant le principal théâtre de la guerre d’extermination menée par les nazis. Des millions d’Ukrainien·nes ont péri en tant que civil·es, victimes de l’occupation et de l’Holocauste, mais aussi, bien sûr, en tant que soldats de l’Armée rouge. C’est pourquoi l’Ukraine revêt aujourd’hui encore une importance historique si immense. À l’époque, elle était une région clé du réaménagement de l’Europe, et elle l’est à nouveau aujourd’hui. C’est pourquoi j’affirme que tant que l’Ukraine ne sera pas libre et indépendante, il n’y aura pas de paix stable en Europe.

— Poursuivons notre discussion sur l’importance du Pacte dans le contexte politique actuel. Vous avez fait valoir que la politique mémorielle allemande ne traite toujours pas de manière adéquate le rôle qu’a joué ce Pacte dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Comment expliquez-vous cela ?
— Le Pacte Hitler-Staline ne s’intègre toujours pas aisément dans les récits mémoriels établis. Après 1945, le nazisme est devenu, à juste titre, le thème central de la culture mémorielle allemande. Dans le même temps, cependant, la période de collaboration germano-soviétique entre 1939 et 1941 a été largement marginalisée, relativisée, voire tout simplement oubliée. Cela s’explique par le rôle de l’Union soviétique en tant que puissance victorieuse ayant vaincu l’Allemagne nazie. Cette victoire a éclipsé l’alliance qui avait précédé entre le fascisme et le stalinisme. Le mythe d’une Union soviétique prétendument toujours antifasciste, qui n’a jamais existé, ne devait pas être remis en question. Or, c’est précisément sur ce mythe fondateur qu’a été érigé tout un édifice de la politique mémorielle. La doctrine officielle de l’amitié germano-soviétique en Allemagne de l’Est après 1945 a encore contribué à effacer de la conscience collective la collaboration active de Staline avec Hitler. La tolérance remarquable dont fait preuve l’Allemagne envers le stalinisme jusqu’à aujourd’hui trouve ses racines, du moins en partie, dans cet héritage.

En conséquence, ce pacte est encore souvent présenté comme un simple pacte de non-agression, voire comme une sorte d’alliance tactique de convenance, alors qu’il a en réalité préparé le terrain pour le morcellement de l’Europe, facilité la guerre d’Hitler et même alimenté la machine de guerre allemande. L’attention est souvent détournée de ce qui constituait véritablement la nouveauté de ce pacte : la collaboration germano-russe à tous les niveaux qui a façonné la politique européenne pendant des décennies et dont les conséquences se sont prolongées bien au-delà de l’après-guerre.

Même lorsque les conséquences géopolitiques sont reconnues, des déséquilibres frappants subsistent. La destruction de la Pologne, le démembrement d’autres États, notamment celui de l’Ukraine, font au moins l’objet de discussions. La guerre d’hiver menée par Staline contre la Finlande (1939-1940), menée dans l’ombre du pacte, ou encore les expulsions et persécutions conjointes, y compris les mesures antisémites, étaient jusqu’à aujourd’hui peu connues. Parmi les frontières nouvellement créées entre l’Union soviétique et l’Allemagne, tout cela fait l’objet de bien moins d’attention.

On retrouve bien sûr également des discours de justification récurrents. On rencontre fréquemment les arguments selon lesquels Staline n’avait pas d’autre choix, qu’il n’était pas préparé militairement, ou que le pacte a permis de gagner un temps précieux pour le réarmement. Bien sûr, tous ces arguments sont en partie corrects. Les justifications ultérieures de Molotov sont souvent reprises aujourd’hui avec étonnamment peu d’esprit critique. Comme je l’ai dit, il y a une part de vérité dans certaines de ces affirmations — par exemple, la faiblesse militaire de l’Union soviétique à cette époque est un fait historique évident, mais elle faisait suite à la décapitation de l’Armée rouge par Staline pendant la Grande Terreur. Pourtant, de tels arguments occultent l’essentiel : la collaboration stratégique active et globale avec l’Allemagne nazie et la liquidation tant de l’antifascisme européen que des alternatives révolutionnaires.

— Avez-vous des exemples plus concrets de la manière dont cela se manifeste dans la culture mémorielle ou la politique allemande ?
— Il est particulièrement préoccupant, par exemple, que ces débats soient largement absents des structures officielles et très importantes de l’éducation civique en Allemagne. Les discours de propagande, les relativisations et parfois même le déni pur et simple continuent d’exercer une certaine influence. Même des termes tels que « trahison », que j’utilise par exemple dans mes livres, sont souvent rejetés comme prétendument non historiques — alors que de nombreux contemporains, de Willi Münzenberg à Victor Serge, utilisaient précisément cette expression. Ce vide mémoriel est apparu de manière particulièrement flagrante lors du 85e anniversaire du Pacte en 2024. Hormis une poignée de déclarations officielles, l’Allemagne n’a vu que très peu d’expositions, de lectures publiques ou d’initiatives commémoratives.

Et aujourd’hui encore, certains débats allemands restent marqués par une indulgence problématique envers la Russie, voire par une forme d’amnésie historique, y compris dans le contexte de l’actuelle guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine.

Des prises de position telles que celles de l’éminent historien Jörg Baberowski, par exemple, qui a exprimé sa compréhension pour la politique de puissance de Poutine et minimisé publiquement l’importance stratégique de l’Ukraine, sont symptomatiques de ce déséquilibre. De même, l’actuel président allemand, Frank-Walter Steinmeier, a longtemps défendu la politique relative au gazoduc Nord Stream II lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, alors même que l’agression de la Russie contre l’Ukraine devenait de plus en plus évidente. Pendant de nombreuses années, on a évité – et on évite encore en partie – de discuter ouvertement de la responsabilité de l’Allemagne dans ses décennies d’imbrication politique et économique avec la Russie de Poutine.

Pourtant, l’agression actuelle de la Russie contre l’Ukraine, comme je l’ai dit, démontre à quel point cette amnésie historique peut être dangereuse. De nombreux schémas de politique impérialiste, de propagande et de manipulation historique présentent des similitudes inquiétantes avec ceux de 1939. Se souvenir du pacte Hitler-Staline n’est donc pas seulement une question de justice historique, c’est essentiel pour comprendre le présent de l’Europe.

— Que peuvent en tirer comme enseignement les mouvements de gauche d’aujourd’hui pour résister à la dérive actuelle vers la droite à l’échelle internationale ?
— C’est une question importante, et je pense qu’il est essentiel que les historien.nes d’aujourd’hui tentent aussi d’y répondre ; c’est tout simplement leur responsabilité. Comme en 1939, nous traversons à nouveau une période dangereuse marquée par l’autoritarisme et le néo-impérialisme. Une leçon de l’histoire est claire : la démocratie, les droits humains et la liberté politique ne doivent jamais être sacrifiés au nom de la raison d’État ou de l’opportunisme géopolitique. La démocratie, non seulement en tant que régime démocratique formel, mais aussi en tant qu’essence même du caractère d’un mouvement progressiste, voire en tant que condition préalable à l’existence d’un tel mouvement. Or, dans de nombreux pays aujourd’hui, la démocratie et la politique parlementaire ont perdu une grande partie de leur crédibilité, voire ont déjà été supplantées par des régimes de plus en plus autoritaires, présidentiels ou semi-présidentiels — un tel régime avait déjà été adopté par la Fédération de Russie au début des années 90 sous le prétexte de la démocratie.

L’enjeu ne se limite plus à l’avenir de la démocratie en tant que telle, ni à celui des États-nations individuels ou des sphères d’influence, mais à quelque chose de bien plus grand : rien de moins que la préservation de la civilisation elle-même et, en fin de compte, la protection de notre planète contre une nouvelle ère de violence, de destruction, de changement climatique et de barbarie impérialiste. Une partie de la Gauche historique a perdu ses repères moraux au cours des années 1930, sans aucun doute parce qu’elle en est venue à croire que la défense de l’Union soviétique justifiait la défense de n’importe quelle forme de politique. La catastrophe du pacte Hitler-Staline est précisément issue de cette logique. Le stalinisme a détruit non seulement l’internationalisme, mais aussi, en fin de compte, la solidarité de gauche elle-même. Une partie de la gauche d’aujourd’hui risque encore de reproduire ce schéma tragique. Tout en défendant à juste titre les droits des Palestinien·nes et d’autres peuples opprimés, elle relativise souvent, voire rejette, la lutte des Ukrainien·nes pour la liberté. Ce faisant, elle tombe une nouvelle fois dans un piège géopolitique, une sorte de mentalité de camp géopolitique qui ne découle plus des principes universels de liberté et d’autodétermination, mais d’hypothèses quant à l’appartenance d’un conflit à tel ou tel bloc. L’une des leçons centrales du pacte Hitler-Staline est précisément celle-ci : dès lors qu’une politique émancipatrice subordonne ses principes moraux à des allégeances géopolitiques, elle perd son caractère progressiste.

La réalité historique selon laquelle Staline a d’abord contribué à créer les conditions de la montée en puissance d’Hitler, puis, par le biais du pacte, a facilité sa conquête de l’Europe, reste insuffisamment reconnue. La convergence stratégique émergente entre Trump et Poutine ne revêt pas la même forme historique, mais elle pourrait une nouvelle fois déclencher d’autres guerres en Europe et déstabiliser le continent. De telles ambitions sont ouvertement discutées à Moscou. La Russie est depuis longtemps revenue à une politique de puissance impériale et d’escalades militaires permanentes ; pourtant, alors que la Russie transformait Kaliningrad en un avant-poste nucléaire dirigé contre l’Europe, à seulement quelque 600 kilomètres de Berlin, la classe politique allemande continuait de s’accrocher à l’illusion d’un partenariat germano-russe privilégié. Cela constituait une forme d’aveuglement stratégique aux conséquences potentiellement désastreuses.

Dmitri Evstafiev, idéologue de Poutine, a exprimé cette logique avec une franchise inhabituelle lorsqu’il a affirmé que la paix en Ukraine n’était qu’un mot de code désignant le partage de l’Ukraine entre les États-Unis et la Russie. C’est pourquoi le soutien politique, sociétal et militaire apporté aujourd’hui à l’Ukraine ne constitue pas une prolongation de la guerre, mais bien la politique la plus efficace au service de la paix.

En d’autres termes, aider l’Ukraine autant que possible et aussi rapidement que possible est actuellement le moyen le plus efficace de préserver la paix en Europe.

La condition préalable à cela est de résister à l’axe autoritaire émergent entre le trumpisme et le poutinisme, qui cherche ouvertement à déstabiliser et à subordonner le continent. Les guerres récentes ont peut-être affaibli cet axe, mais elles ne modifient en rien la logique fondamentale de cette relation.

L’histoire du XXe siècle montre bien où de tels arrangements peuvent mener. Donald Trump semble, à certains égards, avoir endossé le rôle d’un destructeur révisionniste de l’ordre international, tandis que Poutine honore avec une fidélité excessive l’héritage impérial de Staline. Tout comme la lutte contre Hitler ne pouvait être dissociée de l’opposition au stalinisme, la défense de la liberté européenne ne peut être dissociée de la résistance à l’alliance autoritaire entre le trumpisme et le poutinisme. Les alternatives démocratiques provenaient alors de réseaux pluralistes, dissidents et transnationaux. À cette époque, socialistes, chrétien·nes, humanistes et intellectuel·les indépendant·es, ainsi que certain·es pacifistes militant·es, ont tous et toutes œuvré ensemble pour défendre la démocratie et la diversité culturelle contre ces deux régimes totalitaires — une leçon pertinente pour notre époque, même si elle n’a duré que brièvement à la fin des années 1930 avant d’être anéantie.

C’est pourquoi la mémoire historique revêt, à mon sens, une importance si profonde. Dans son célèbre discours au Reichstag du 1er septembre 1939, où il annonçait l’attaque contre la Pologne, Hitler louait également le pacte avec Staline et déclarait que tout conflit entre l’Allemagne et l’Union soviétique ne profiterait qu’aux autres. Peu de temps après, Staline lui-même célébrait l’amitié germano-soviétique dans un télégramme adressé à Ribbentrop, la décrivant comme ayant été scellée dans le sang. L’Europe doit donc convaincre les citoyen·nes par une politique de la mémoire empirique et fondée sur la vérité. Tant que les visions du monde toxiques des périodes de l’entre-guerre et de l’après-guerre resteront insuffisamment examinées, nous continuerons à porter leur fardeau politique et moral, ainsi que tous ces traumatismes collectifs. Telle est notre mission en tant qu’historien·nes. Sans une compréhension historique, il sera difficile de comprendre le présent, et impossible de façonner l’avenir de manière démocratique. Et c’est précisément pour cette raison que l’Ukraine se trouve, une fois de plus, au cœur de l’histoire [européenne]. Je suis convaincu que, que cela plaise ou non aux responsables politiques (ou aux historien·nes), tant que l’Ukraine ne sera pas libre et indépendante, il n’y aura pas de paix stable en Europe. L’Ukraine n’est pas seulement un enjeu géopolitique, c’est un test moral pour l’Europe et toutes les forces progressistes.

https://www.posle.media/article/russias-aggression-against-ukraine-demonstrates-how-dangerous-historical-amnesia-can-be
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