International, Médias

« Même les olives saignent »

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la mort de Franco et 90 ans nous séparent du déclenchement de la guerre civile espagnole. Jamais pourtant ce passé n’a semblé aussi présent. Selon un récent sondage du journal El País, plus de 30% des jeunes hommes espagnols de moins de 24 ans soutiennent le parti d’extrême droite Vox et, parmi eux, un sur quatre pense que l’autoritarisme est préférable à la démocratie « dans certaines circonstances1 ». Les réseaux sociaux pullulent d’« influenceurs » qui présentent Franco, comme le symbole de la « rébellion contre le politiquement correct », comme « un homme qui aimait l’Espagne et qui l’a rendue prospère ». Les résultats de cette ignorance culturellement produite ne se font pas attendre, puisque moins de la moitié des personnes sondées attribuent la guerre civile à un coup d’État contre un gouvernement démocratiquement élu. Ce pourcentage chute à 27,1% pour les électeurs et électrices de Vox. Plus de 26% de celles et ceux qui ont répondu au sondage imputent le début de la guerre civile au gouvernement républicain, un taux qui monte à 44% pour les électeurs et électrices du Parti populaire (PP), héritier immédiat de cette histoire. Selon le même sondage, un Espagnol sur sept considère que les années franquistes ont été bonnes, voire très bonnes pour l’Espagne2.

Ce révisionnisme impudent s’appuie bien sûr sur l’amnistie et le silence institutionnel qui ont accompagné la transition démocratique, présentée comme un modèle ; un « pacte du silence » qui avait été considéré comme le garant d’une transition douce vers la démocratie, le fameux « modèle espagnol » (Aguilar, 2001 ; Linz, 1987). Ce pacte était fondé sur l’idée que les « deux camps avaient commis des atrocités et fait des “erreurs” » et qu’il s’agissait donc d’une guerre qui « devait avant tout être oubliée3 » ; à cela s’ajoutait la crainte d’un retour de la violence que semblaient par ailleurs confirmer les chiffres relatifs aux assassinats politiques dans l’Espagne des années 1970 ; plus de 450 morts violentes entre 1975 et 1980 (Aguilar, 2001 : 334). Si la période d’amnésie officielle paraît définitivement close, il n’en demeure pas moins qu’une historiographie néofranquiste relève la tête (Espinosa et Rodriguez dans ce volume). Les failles de la République et les violences de la guerre en constituent en quelque sorte les soubassements actuels. Ainsi que l’a rappelé récemment l’historien François Gaudicheau, la guerre civile et ses suites ont fait l’objet d’un processus de dépolitisation, fondé sur l’idée d’une équivalence supposée entre les deux camps. Franco n’est-il pas mort dans son lit sans avoir à répondre de ses crimes ? Jusqu’en 2019, le corps du dictateur a reposé paisiblement à La Valle de los Caídos, avant que l’exécutif de gauche ne décide de l’en exhumer.

Les commémorations autour de la mort de Franco ont poussé au paroxysme les tensions entre le gouvernement de gauche et la droite et l’extrême droite dans la péninsule ibérique. Fin 2025, le gouvernement Sanchez a annoncé vouloir faire disparaître les plus de 6 000 symboles de la dictature franquiste encore présents dans l’espace public4. Le PP a accusé la gauche de vouloir rouvrir les plaies du passé et a promis, s’il revenait au pouvoir, d’abroger la Ley de Memoria democrática, approuvée en octobre 2022 (Espinosa et Rodriguez dans ce volume), flirtant avec les 50% d’Espagnols qui considèrent que « la mémoire historique » sert à diviser le pays5. Cette loi pour la mémoire démocratique condamne le coup d’État de 1936 et entend reconnaître ses victimes ; elle dénonce la guerre civile qui a provoqué la mort d’un demi-million de personnes et l’exil de plusieurs centaines de milliers d’autres ; et elle sanctionne la dictature franquiste qui, après la guerre, a exécuté des dizaines de milliers de républicains, emprisonné jusqu’à un million de personnes dans des camps de concentration et les a utilisées comme main-d’œuvre servile. C’est cette loi qui, bien que tardivement, a imposé dans les écoles un enseignement sur la répression franquiste, dont l’application peut toutefois être entravée par la délégation de compétences en matière d’éducation aux communautés locales.

En ce début d’année 2026, la progression de Vox dans les urnes (aujourd’hui troisième force politique du pays) n’est pas une exception dans le contexte politique international. Elle est l’un des nombreux révélateurs d’une transformation en profondeur du paysage et de l’imaginaire politiques et culturels occidentaux sur fond de crise sociale, d’urgence environnementale, de guerre et de désespérance. À la veille des 90 ans du déclenchement de la guerre civile espagnole, cette avancée des droites marque profondément les esprits de celles et ceux qui estiment que l’antifascisme est la condition d’un avenir souhaitable.

Pourtant, l’Espagne y joue un rôle particulier. C’est en effet à Madrid que les leaders de l’extrême droite mondiale se pressent depuis quelques années, à l’invitation de Santiago Abascal, le président des « Patriotes d’Europe ». C’est là que la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a lancé son cri de guerre (« Je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne ») avant les élections de 2022 qui l’ont conduite à la tête du pays. En février 2025, c’est au nom de « Make Europe Great Again » que ces mêmes courants ont rendu hommage à Franco pour avoir « débarrassé le pays des communistes » (Victor Orbán). Au-delà de l’Atlantique, l’intérêt pour le camp nationaliste espagnol ne cesse aussi de croître. Dans la galaxie d’extrême droite, Franco y est célébré comme celui qui a « sauvé l’Espagne » et qui « a combattu au nom du Christ ». Une série a même été consacrée sur X au dictateur par Jack Prosobiec, auteur de Unhumans : The Secret History of Communist Revolutions (and How to Crush Them) ; l’ouvrage, préfacé par Steve Bannon, a par ailleurs été recommandé par le vice-président actuel des États-Unis, J. D. Vance, parce que, selon ses dires, « il montre comment riposter ».

L’effacement des racines antifascistes, des fondements, des bases, des conditions politiques, sociales et culturelles de la lutte menée contre le fascisme, et le renversement de sa signification a été une stratégie réfléchie, cohérente et planifiée. Elle n’a pas seulement été le fait des héritiers directs du fascisme, elle a aussi été adoptée par un large aréopage de droite, et parfois même de gauche sociale-démocrate, au nom d’une lecture de l’histoire « pacifiée ». Ainsi, le révisionnisme, qui faisait encore l’objet de nombreux débats il y a quelques années, semble être en passe de remporter la partie. D’autant que la réécriture de l’histoire, dont les droites se font les paladines, s’accompagne de mesures bien concrètes sur le terrain du combat politique, dès lors que l’antifascisme est (re)devenu synonyme de terrorisme. Il en est ainsi depuis le 25 septembre 2025, aux États-Unis, après la signature par Donald Trump du décret de sécurité « Lutte contre le terrorisme intérieur et la violence politique organisée (NSPM7)6 ». L’administration Trump a été suivie deux jours plus tard par le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán. Aux Pays-Bas, le 18 septembre 2025, le Parlement a accepté une motion proposée par l’extrême droite de Geert Wilders, demandant au gouvernement de classer « Antifa », dont les organisations sont accusées de « menacer des politiciens et d’intimider des étudiants et des journalistes en faisant usage de violence », comme une organisation terroriste. Cinq jours plus tard, les partis européens rassemblés dans le groupe des « Patriotes » ont présenté une motion allant dans le même sens ; ils n’en sont d’ailleurs pas à leur coup d’essai, puisqu’ils avaient déjà déposé un texte analogue, deux ans auparavant.

À l’ère digitale, négationnisme et révisionnisme se propagent de manière d’autant plus virale qu’il n’y a plus de témoins lumineux des luttes du passé ; comme l’écrivait Pier Paolo Pasolini (1975), les lucioles ont disparu. La droite et l’extrême droite s’appuient sur un réseau de communication (sites web, réseaux sociaux, podcasts, chaînes de télévision, presse, think tanks), aux pouvoirs tout à fait inédits, qui contrôle la vie des populations d’autant mieux qu’il fait face à une société largement atomisée. Les « fake news historiques » diffusées sur les plateaux de télévision, dans la presse, sur les réseaux sociaux et maintenant dans les « reconstitutions » de l’IA, sont des pourvoyeuses de mythe puissantes et de véritables productrices d’histoire et de mémoire inventées. Elles font appel au « sens commun », mobilisant films, photographies, images de toutes sortes, en bref, une culture supposée commune au public visé. Matériau culturel composite, ces dispositifs brouillent les frontières entre fiction et réalité, entre passé et présent. Ainsi émerge ce que certains analystes appellent un « fascisme pop », où réapparaissent sous une forme revisitée les figures de Mussolini, Hitler et Franco, dans une transfiguration où les images générées par l’IA et les mèmes jouent un rôle central pour renforcer ces narrations et le sentiment d’appartenance à une même communauté parmi les jeunes générations.

Quand vient la nuit se situe aujourd’hui dans le cadre d’un combat essentiel pour l’histoire, qui doit redoubler d’efforts tandis que la barbarie menace à nouveau l’humanité, au sens que lui donnait Rosa Luxemburg, au début de la Première Guerre mondiale. Car la guerre civile espagnole est sans aucun doute l’un des traumas emblématiques qui a donné tout son sens à l’engagement antifasciste des années 1930 et 1940 et à l’horizon qu’il a tracé pour les générations futures, un engagement de chair et de sang, porté par celles et ceux qui ont refusé d’attendre impuissants que les ténèbres se dissipent.

En 2008, lors de la publication de notre premier ouvrage collectif aux éditions Syllepse – Tant pis si la lutte est cruelle   : volontaires internationaux contre Franco –, l’injonction principale était de « ne pas oublier ». Aujourd’hui, ce second volume, beaucoup plus ambitieux, se double de la nécessité de rétablir la vérité. Cette exigence s’inscrit dans une lutte constante contre un révisionnisme impudent – un inversisme – qui circule de manière transnationale et dont l’objectif est de rompre définitivement les liens avec ce passé, afin d’empêcher que le souvenir des luttes qui l’ont habité ne devienne une force révolutionnaire au présent.

L’ouvrage que vous tenez entre les mains est une édition considérablement augmentée et révisée de celui de 2008 ; deux tiers des contributions sont inédites ou ont fait l’objet de révisions souvent substantielles. Il réunit les meilleurs spécialistes du domaine à ce jour. Certains nous ont quittés, mais leurs travaux demeurent incontournables pour quiconque cherche à comprendre cette période essentielle de l’histoire du 20e siècle. D’autres nous ont rejoints et appartiennent aussi à cette nouvelle génération qui ouvre de nouveaux champs d’études et d’analyses (Acciai ; Almodóvar ; Baxell ; Benavidez ; Bene ; Convery ; Crocoll ; Espinosa ; Koukouna ; Pavlaković ; Raeburn ; Rievers Heiberg ; Rodríguez ; Rosés ; Salmon ; Schaller). Nous avons ajouté plusieurs chapitres consacrés à d’autres groupes de volontaires internationaux. Nous avons complété des thématiques par des études pionnières (notamment Bayerlein et Nelles). Une nouvelle partie aborde les enjeux de mémoire liés à cette expérience, tandis qu’une postface revient sur les héritages de cet engagement (Acciai et Batou).

Quand vient la nuit tente d’approcher la réalité de cet engagement spécifique d’hommes et de femmes venus se battre sur une terre étrangère. Il entend aller au-delà des mythes en cherchant à comprendre qui étaient ces militants, et à saisir leurs motivations. Les volontaires, des miliciens aux brigadistes, font en effet partie, aujourd’hui encore, des acteurs et actrices les plus controversés de l’histoire du 20e siècle. Étaient-ils les hérauts d’une violence révolutionnaire « indiscriminée », voire des agents plus ou moins conscients de l’idéologie « mortifère » de Staline, comme le prétend une historiographie conservatrice qui relève aujourd’hui le nez, ou des héros romantiques, combattants de la liberté, accourus pour sauver une république démocratique, voire une révolution sociale en marche, comme l’ont attesté de nombreux témoignages ?

Pour saisir ce groupe non homogène d’individus qui accourt des quatre coins du monde pour lutter sur le territoire ibérique, il faut précisément pénétrer les failles des grandes synthèses historiques. Il s’agit de revenir aux questions fondamentales liées à la prise d’armes. Tout d’abord, qui étaient ces hommes et ces femmes ? Quel rôle a joué leur identité et leur nationalité dans le choix de la prise d’armes ? Quelles étaient les motivations spécifiques de leur engagement ? Quelle était la part de la solidarité internationaliste et d’une volonté de lutte plus spécifique dans leur enrôlement ? De quelles manières l’antifascisme a-t-il été articulé à la lutte anticolonialiste ? Quel rôle a joué la césure de l’émigration dans la décision de prendre les armes, mais aussi quels impacts ont eu les immigrés dans l’engagement des ressortissants de leur pays d’accueil ? Et quelle a été la portée de la prise d’armes en Espagne sur les sociétés de départ ? Quelle influence a eu l’antisémitisme fasciste dans la détermination des engagés juifs7 ? Quels étaient les rapports entre les volontaires internationaux et leur nouvelle terre d’accueil ? De quels moyens disposaient-ils pour influencer l’opinion internationale ? Quel a été le rôle des partis politiques de gauche dans l’envoi et le « recrutement » des volontaires ? Quel a été l’impact de leur engagement en Espagne sur l’itinéraire militant et personnel des miliciens et brigadistes étrangers ? Mais aussi, quel regard a porté la population espagnole, militante ou non, sur ces volontaires  ? Et quelle part a joué ce regard dans la construction d’un mythe ?

Cet ouvrage collectif met en perspective l’ensemble de ces questions en abordant, dans une optique transnationale, l’itinéraire des volontaires internationaux, qui ne sont pas seulement des représentants de « communautés nationales imaginaires ». Ils et elles sont aussi inscrits dans des « communautés locales plus concrètes dont la vie était principalement façonnée par des histoires familiales, professionnelles et micropolitiques communes » (Raeburn) et parfois par un attachement à des réseaux transnationaux, comme cela a été le cas des marins et dockers notamment scandinaves (Rievers Heiberg).

Une première partie est consacrée à la constitution des Brigades internationales, aux raisons qui ont présidé au choix de l’URSS de Staline et du Komintern, à l’organisation des Brigades, au rôle joué dans le cours de la guerre par les appareils de l’Internationale communiste et certaines de ses figures (Marty, Vidal, Kléber) (Broué ; Skoutelsky ; Pelai Pagès ; Gross), ainsi qu’à la problématique complexe de l’approvisionnement en armes (Rapin ; Salmon) provenant non seulement d’URSS ou de France, mais aussi de « filières organisées le plus souvent avec plus d’ambition que de moyens » (Salmon dans ce volume).

Allant au-delà des cloisonnements qui traduisent, sur le plan de la recherche historique, la subguerra civil qui a déchiré le camp antifranquiste, entre défenseurs de la République bourgeoise et révolutionnaires, ce livre vise à dresser un cadre de compréhension global des fondements politiques et sociaux de l’élan de solidarité internationale dont les volontaires représentent la pointe avancée. Ainsi, la seconde partie de ce volume est consacrée aux miliciens, ces volontaires moins connus qui combattent dans les unités du POUM et des anarchistes pour appuyer la révolution (Berry ; Durgan ; Nelles ; Tossdorf).

La troisième partie porte sur les trajectoires des volontaires issus des démocraties parlementaires et les motivations qui poussent ces ouvriers, dans leur écrasante majorité, à prendre les armes : Belges (Gotovitch), Britanniques (Baxell), Canadiens (McCrorie), Écossais (Raeburn), Étatsuniens (Benavidez), Français (Skoutelsky), Luxembourgeois (Wehenkel), Scandinaves (Rievers Heiberg), Suisses (Schaller ; Ulmi).

La quatrième partie s’intéresse aux volontaires originaires des dictatures exilés, immigrés, pour lesquels l’appel de Carlo Rosselli, « Aujourd’hui en Espagne, demain… » résonne de manière toute particulière : Allemands (Mallmann), Autrichiens (Landauer), Grecs (Koukouna), Hongrois (Harsányi), Italiens (Acciai ; Prezioso), Japonais (Kawanari), Yougoslaves (Pavlaković).

La cinquième partie porte enfin sur l’engagement des colonisés, opprimés, dominés dans le camp internationaliste mettant en lumière le rapport complexe entre antifascisme et anticolonialisme : Afro-Américains (Kelley), Chinois (Tsou et Ni), Égyptiens, Irakiens, Palestiniens (Almodóvar et Roses), Irlandais (Convery), Latino-Américains (Baumann et Müller), Maghrébins (Benjelloun). Un regard particulier est posé également sur le rôle des femmes (Rosende). Une sixième partie se penche sur le devenir de ces engagements, en articulant l’analyse des parcours militants – du camp de Gurs (Bayerlein et Nelles) à la Résistance en France (Bene) – et celle de leur reconstruction historiographique (Espinosa et Rodriguez), littéraire (Crocoll) et mémorielle (Crusells ; Elorza). Les contributions proposent au lecteur d’appréhender, à des degrés divers, des trajectoires biographiques complexes et singulières tout en le conviant à explorer une biographie collective qui n’a cessé d’alimenter légendes et mythes et d’habiter les imaginaires.

C’est en particulier grâce à l’ouverture des archives soviétiques (Centre russe pour la conservation et l’étude des documents de l’Histoire contemporaine, aujourd’hui Archives d’État russes d’histoire sociopolitique) que de nouvelles perspectives de recherche ont pu être élaborées. Il s’agit sans doute de « l’un des plus importants fonds documentaires au monde », qui témoigne des « espoirs de transformations sociales » et de l’« engagement de milliers d’hommes [et de femmes] contre l’ordre bourgeois » (Bayerlein et col., 1999 : 126-127). Les documents déposés à Moscou se sont révélés être des sources inestimables, tant pour la construction du profil des volontaires que pour saisir le rôle du Komintern et de ses cadres dans la mise en place et le fonctionnement des Brigades internationales. Ainsi, les rapports du communiste français, André Marty, de son bras droit, Vital Gayman, et d’Emilio Kléber, permettent à Pelai Pagès et à Rémi Skoutelsky d’éclairer le rôle du PCF dans l’organisation des Brigades, de rendre compte des « problèmes organisationnels et politiques et des désaccords personnels qui existaient au sein des Brigades internationales », et d’étudier « l’utilisation politique que l’URSS voulait faire de la participation armée des volontaires internationaux » (Pagès i Blanch dans cet ouvrage).

À côté de ces sources essentielles, citons les archives de Salamanque, constituées par le régime franquiste à des fins de répression ; les sources inépuisables des archives de police du monde entier, mais aussi les archives militaires (Ulmi) ; celles des organisations syndicales et politiques, par exemple de la FAI, exploitées ici par David Berry ; celles des amicales d’anciens combattants. Last but not least, la mise au jour des documents du ministère public de la Confédération helvétique et des archives de la marine en France ont permis d’éclairer les réseaux de trafics d’armes, indispensables à une république qui manquait cruellement de l’infrastructure nécessaire à la conduite d’une guerre. Une dernière source mérite à mon sens d’être mentionnée parmi la masse des archives consultées par les contributeurs de ce volume : les monuments dédiés aux Interbrigadistes à travers le monde (Baxell).

Pour approcher les parcours individuels et collectifs de ces hommes et de ces femmes qui sont venus combattre en Espagne, l’ensemble des contributions rassemblées ici ont dû sacrifier à la fonction première de l’historien : déconstruire les mythes. Une entreprise d’autant plus ardue que l’« épopée des volontaires est devenue mythique pendant la guerre elle-même » (Lefebvre et Skoutelsky, 2003) et que cette déconstruction dépend précisément de l’ancrage de ces mythes et de leur force d’attraction. Comme le soulignait, il y a quelques années, Eric J. Hobsbawm, l’historien se trouve souvent démuni face « à ceux qui choisissent de croire aux mythes historiques » (Hobsbawm, 1994 : 63). Parmi ces mythes à la vie dure, mentionnons tout d’abord, une fois n’est pas coutume, celui de la participation des femmes en armes à la guerre civile. Magdalena Rosende et Gina Benavidez relèvent ici le paradoxe de la surreprésentation des femmes dans les discours et les images de l’époque et le « silence qui entoure l’engagement féminin international » ; elles éclairent à leur manière les rapports conflictuels entre antifascisme et féminisme (Yusta Rodrigo, 2020 : 25-35). À côté des « figures emblématiques de l’héroïsme révolutionnaire » (Mika Etchebéhère, ClaraEnsner-Thalmann, Mary Low, Teresa Noce, Lise London), d’autant plus « exemplaires que leur trajectoire s’apparente à celle des hommes », l’historiographie demeure muette sur les modalités spécifiques de la participation active de la grande majorité des femmes à la guerre civile et la littérature les « relègue au second plan, voire à une place purement décorative d’où elles servent de faire-valoir aux protagonistes masculins » (Crocoll dans cet ouvrage).

De fait, l’engagement armé des femmes est extrêmement rare, dans les milices, en particulier celles du POUM (Nelles dans cet ouvrage), et d’une durée relativement courte, dans les premières semaines du conflit. La participation relève des femmes participe donc d’une division sexuée du travail – les hommes au front, les femmes à l’arrière – très largement ignorée par la plupart des études sur la solidarité internationale. Une division sexuée qui s’impose tout au long du conflit, fruit d’une « stratégie d’exclusion masculine », tant des combattants que des organisations politiques qui, sur la lancée du Parti communiste, déclarent, au cours de l’hiver 1936, la présence des femmes indésirable sur les champs de bataille. Le retour aux fonctions traditionnellement dévolues aux femmes est également soutenu par certaines associations, comme les Mujeres Libres anarchistes, qui acceptent leur cantonnement à des rôles de soutien. La participation des femmes à la guerre civile s’inscrit donc dans une « reformulation des rapports sociaux de sexes ». Cependant, l’analyse des parcours singuliers permet également de relever les « paradoxes » et les « ambiguïtés » des expériences féminines qui ne peuvent être exprimées par les itinéraires collectifs.

Autre mythe persistant, celui qui a trait à l’extraction sociale des volontaires. Aujourd’hui encore, lorsque l’on traite de la solidarité internationale, il est question essentiellement de ces intellectuels et hommes de lettres qui ont troqué leur plume contre des armes ; les noms auréolés de gloire d’Hemingway, de Malraux, d’Orwell ou de Capa viennent immédiatement à l’esprit. Cette légende qui veut que les volontaires soient pour la plupart des « engagés bourgeois maîtrisant la culture et la parole » n’est pas spécifique, loin de là, à la guerre civile espagnole ; elle parcourt en fait toute l’histoire du volontariat des 19e et 20e siècles (Mosse, 1999 : 21). Tout se passe comme s’il était nécessaire d’être un jeune bourgeois cultivé pour donner consciemment sa vie pour un idéal. Cette légende est par ailleurs contemporaine le plus souvent à l’événement même. Antonio Elorza revient, dans ce volume, sur la figure de Lord Byron « qui s’était battu en des terres étrangères pour la cause universelle de la liberté », utilisée à dessein dans les discours de La Pasionaria visant à populariser l’image d’un sacrifice romantique à la cause révolutionnaire. Or, comme l’ensemble des contributions tendent à le montrer, approche prosopographique à l’appui, le volontaire type, milicien étranger ou brigadiste, est un jeune ouvrier qualifié dans le secteur de la métallurgie ou du bâtiment, précarisé par la crise.

Associée à cette légende byronienne, l’image des «  volontaires de la liberté » dont l’engagement aurait répondu à un élan enthousiaste et largement spontané et qui aurait été à la base de la constitution des Brigades internationales. Cette vision était fonctionnelle à la politique d’un PCE qui devait à la fois cacher l’implication directe de l’Internationale communiste, et donc de l’URSS, dans la mise en place et l’organisation des Brigades tout en s’appropriant leur succès. Elle était en outre d’autant plus forte qu’elle se basait sur un fond de vérité : les premiers volontaires internationaux se sont engagés avant la création des Brigades, de manière tout à fait individuelle.

Cette légende ne résiste cependant pas à l’analyse fine et détaillée des contributions rassemblées ici sur le dispositif de recrutement mis en place par les appareils de l’Internationale communiste afin d’encadrer la solidarité internationale en faveur de la République espagnole. Pierre Broué soulignait que l’organisation des Brigades internationales relevait de la nécessité de répondre « à des exigences contradictoires » pour l’URSS, soit maintenir une politique de non-intervention tout en tentant d’aller à la rencontre des « aspirations des masses populaires et des partis communistes » qui voyaient se refléter dans le conflit espagnol une partie de leur lutte. Et Rémi Skoutelsky de conclure que « l’organisation par le Komintern d’une armée recrutée dans tous les pays, puisque le potentiel humain existe, paraît probablement à Staline une solution idéale ». Mais l’historien français insiste sur le fait que « le caractère strictement volontaire de l’engagement est maintenu », et ce, même si les volontaires sont l’objet d’une véritable politique de recrutement.

Déconstruire le mythe, c’est donc s’insérer dans les failles de la légende « héroïque » et démêler les mécanismes politiques et partisans de sa mise en intrigue. L’ensemble des articles rassemblés ici s’attelle à cette difficile tâche en partant précisément de quelques questions essentielles. Qui étaient ces volontaires ? Quelles étaient leurs motivations ? Comment ont-ils vécu la guerre ? Quelle a été leur trajectoire après l’expérience espagnole ? L’essentiel des contributions part d’une démarche prosopographique classique. Sont ainsi envisagés l’âge, le milieu social, la catégorie socioprofessionnelle, le pays ou la région de provenance – qui demeure une donnée fondamentale pour déterminer le nombre de volontaires par contingent national –, le statut familial et l’engagement politique précédent. Seule la mise au jour de ces éléments offre la profondeur nécessaire à la compréhension de cet engagement spécifique dans sa globalité.

Par ailleurs, au-delà du portrait-robot que l’on peut d’ores et déjà tracer du brigadiste et du milicien étranger type – un jeune ouvrier qualifié âgé de 25 à 30 ans en moyenne, précarisé par la crise et politisé (dans la mouvance communiste) – ces recherches révèlent non seulement les différences parfois sensibles entre les contingents (âge, appartenance politique, arrivée en Espagne…), mais aussi les fractures de certains positionnements individuels, mettant ainsi en exergue la « liberté interstitielle » dont disposent les agents et les acteurs dans tout processus historique. Que dire par exemple de ce Luxembourgeois qui revient en Espagne, après y avoir combattu et en être parti blessé, faute d’avoir trouvé du travail à son retour au pays (Wehenkel dans ce volume) ?

La détermination des motivations est l’autre aspect fondamental des recherches menées par les contributeurs. En effet, pourquoi ces hommes et ces femmes sont-ils venus combattre ? Pourquoi ont-ils pris le risque de franchir souvent à pied des frontières aussi dangereuses que celles de l’Allemagne nazie, d’escalader des montagnes comme les Pyrénées, de traverser l’Atlantique ou la Méditerranée à la barque ? Insister sur l’un ou l’autre des aspects de cette motivation que l’ensemble des auteurs s’accorde à définir comme politique (combattre le fascisme, défendre la démocratie, faire la révolution) ne semble pas satisfaisant en soi, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, « les volontaires ne sont pas faits d’une seule pièce » (Skoutelsky dans ce volume). Ensuite ces termes ne renvoient pas forcément à la même réalité et au même combat pour tous les volontaires. Le fascisme, pour les Afro-Américains, c’était aussi les propriétaires fonciers plus ou moins esclavagistes ; la lutte antifasciste, c’était aussi la poursuite de la révolution pour les exilés allemands et italiens. Enfin, les raisons de s’engager pouvaient évoluer au contact du front. Ainsi en va-t-il de ces communistes qui, bien éloignés de la ligne politique des fronts populaires, entendaient prendre part à une révolution socialiste en Espagne ; ou, au contraire, de ceux qui, partis faire la révolution, adoptaient petit à petit les mots d’ordre de l’Internationale communiste visant à gagner la guerre d’abord.

Mais les contributions à ce volume relèvent d’autres éléments, comme la solidarité, l’instinct de classe, l’identification à la cause des peuples espagnols et à leur lutte contre « l’expression militaire du conservatisme », les conditions socio-économiques, la fracture première de l’immigration ou de l’exil et les facteurs d’entraînement de ces étrangers sur le monde ouvrier des pays d’accueil. Mais, il est question aussi de l’attrait de l’Espagne, du goût de l’aventure ou de la « part de révolte » et « de rêve » qui provoque une « épidémie de fugues » et souvent une impatience poussant certains volontaires à s’engager indifféremment dans les milices ou dans les Brigades.

Soulevons enfin, parmi toutes celles mentionnées par les contributeurs, l’une des raisons invoquées par le Nord-Africain Belaïdi-Saïdi, qui prend les armes en réponse à l’engagement des troupes coloniales maures aux côtés de Franco, parce que sinon « qu’est-ce que les camarades ouvriers diront des Arabes ? ». Quant au mot d’ordre « Aujourd’hui en Espagne, demain en Italie (en Autriche, en Allemagne, etc.) », associé généralement aux exilés et immigrés des pays fascistes, ou à ceux qui en ont été les premières victimes, il prend une signification particulière, peut-être plus éclairante encore, lorsqu’il est repris par des peuples opprimés, notamment par les Afro-Américains. Pour eux, « le front espagnol serait une revanche sur le viol de l’Éthiopie en même temps que l’amorce d’un combat de plus grande envergure pour la justice et l’égalité, qui tôt ou tard atteindrait les côtes américaines  ».

Au contact de la violence de cette guerre, dans laquelle « on ne faisait pas de prisonnier », des pertes subies qui dépassent, suivant les contingents politiques et nationaux, les 20% de volontaires engagés, du manque chronique d’armement, mais pas seulement (habillement, nourriture, médicaments), du racisme auxquels les volontaires nord-africains et afro-américains sont confrontés, ces hommes et ces femmes inexpérimentés vont éprouver tous et chacun à leur manière les raisons de leur départ. Les « désertions » et la difficulté de recrutement, dès l’année 1937, que l’on ne peut attribuer uniquement aux politiques répressives des pays de départ, constituent un indice parmi d’autres de la fatigue, de la lassitude et du sentiment d’échec qui suivent les départs enthousiastes. « Cette geste héroïque du peuple de gauche », chantée et louée au début du conflit, puis reléguée petit à petit, est finalement objet de rejet, dès la fin de la guerre civile. Ces « antifascistes prématurés » agacent ou mettent mal à l’aise, leur défaite est aussi un mauvais présage dans un monde qui se prépare à la catastrophe.

Le portrait de groupe des volontaires internationaux s’avère donc bien plus nuancé que ce que les condamnations ou les images héroïques auraient pu laisser présager, sans pour autant entamer la charge politique et symbolique de ces engagements spécifiques. En effet, quelles qu’aient été les visées de l’URSS de Staline dans ce conflit et quoiqu’en aient dit les cadres de l’Internationale communiste, les simples brigadistes, tout comme les miliciens se trouvaient dans un pays où un processus révolutionnaire était en marche, non seulement dans la Catalogne libertaire, mais aussi dans les esprits de celles et ceux qui avaient commencé à s’émanciper en partant combattre en Espagne.

Non, les volontaires internationaux n’ont pas été amenés à s’engager en Espagne par un soi-disant « antifascisme belliqueux » ou une « attraction guerrière » (Sill, 2019 : 241) comme le suggère une nouvelle (?) historiographie, tendant subrepticement au rapprochement des deux camps en présence. L’engagement de ces volontaires internationalistes renvoie bien plutôt à la dimension émancipatrice d’un « choix » (Pavone, 2005). À cette liberté acquise qui dominera fortement l’itinéraire de ces engagés, en dépit de l’extrême cruauté des combats qui fera dire au volontaire irlandais Charlie Donnelly, juste avant de mourir à la bataille de Jarama : « ici, même les olives saignent ».

Stéfanie Prezioso

Quand vient la nuit
Volontaires internationaux contre le fascisme (Espagne, 1936-1939)
Coordination : Jean Batou, Ami-Jacques Rapin, Stéfanie Prezioso
Editions Syllepse, Paris 2026, 912 pages, 30 euros
https://www.syllepse.net/quand-vient-la-nuit-_r_22_i_1168.html

En complément possible :
Patrick Le Tréhondat : Ukrainiens dans la guerre d’Espagne
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/03/09/ukrainiens-dans-la-guerre-despagne/
Réalité et imaginaire collectif
Sous la direction de Stéfanie Prezioso, Jean Batou et Ami-Jacques Rapin : Tant pis si la lutte est cruelle. Volontaires internationaux contre Franco – Note de lecture
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2010/04/18/realite-et-imaginaire-collectif/
Les barricades de la liberté ont resurgi dans toute la ville
Wilebaldo Solano : Révolution dans la guerre d’Espagne (1930-1939) – Note de lecture
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2016/06/21/les-barricades-de-la-liberte-ont-resurgi-dans-toute-la-ville/
Avant-propos de Jean-René Chauvin et Patrick Silberstein « L’Espagne au coeur » à l’ouvrage de Wilebaldo Solano « Révolution dans la guerre d’Espagne (1930-1939) »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2016/06/13/avant-propos-de-jean-rene-chauvin-et-patrick-silberstein-lespagne-au-coeur-a-louvrage-de-wilebaldo-solano-revolution-dans-la-guerre-despagne-1930-1/
Dans la lutte « pour votre liberté et la nôtre »
Efraïm Wuzek : Combattants juifs dans la guerre d’Espagne. La compagnie Botwin – note de lecture
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/12/26/dans-la-lutte-pour-votre-liberte-et-la-notre/

1. Paco Cerdà, « It is time to bury Franco’s Ghost », The New York Times, 5 novembre 2025.

2. « Una cuarta parte de los jóvenes ve preferible en determinadas circunstancias un régimen autoritario », El País, 20 novembre 2025.

3. « Interview with Andy Durgan. Seventy years after the Spanish civil war », International Socialism. A quarterly journal of socialist theory, 2006 [www.isj.org.uk].

4. Voir le site Debería Desaparecer qui recense ces symboles, www.deberiadesaparecer.com.

5. « Una Carta parte de los jóvenes… », art. cité

6. The White House, Countering Domestic Terrorism and organized political violence, 25 septembre 2025 (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/09/countering-domestic-terrorism-and-organized-political-violence/).

7. Les volontaires juifs, hommes et femmes, sont fortement présents de manière transversale dans les contributions de cet ouvrage collectif., parce que peut-être plus que tous autres, ils et elles proviennent des quatre coins du monde et conçoivent le nazifascisme comme une menace existentielle. On consultera aussi avec intérêt Zaagsma (2017) ; Efraïm Wuzek et Larissa Wozek-Gruszow (2012) et notamment Rein (2024 : 41-61).