Gloria Steinem, figure majeure et voix influente du mouvement féministe aux États-Unis, est morte le 2 septembre 2026 à New York à l’âge de 92 ans. Elle partageait avec l’autre icône, Nawal el Saadawi (1931–2021), féministe égyptienne et pionnière du monde arabe, une sororité critique. Leur relation a été marquée à la fois par des divergences politiques et une solidarité concrète.
En 1980, Gloria Steinem écrit une lettre à Nawal el Saadawi au Caire, lui demandant un texte sur les mutilations génitales féminines pour son célèbre magazine, Ms.
L’article paraît en mars 1980 sous le titre « The Question No One Would Answer » (La question à laquelle personne ne voulait répondre). Dans le même numéro, Gloria Steinem et Robin Morgan publient un rapport intitulé « The International Crime of Genital Mutilation » (Le crime international de la mutilation génitale), qui révèle le sujet au public américain et pousse l’Organisation mondiale de la Santé à s’en saisir.
L’équipe de Steinem a dépolitisé le texte de Nawal el Saadawi, le réduisant à un récit horrifique pour lectrices américaines, présentant les femmes du Sud comme de simples victimes anatomiques détachées du contexte socio-politique mondial. La féministe égyptienne est furieuse, elle dit dans une entrevue :
« Oui, et il y a là une forme très subtile d’exploitation, malheureusement, par des féministes — de prétendues féministes progressistes. Gloria Steinem du magazine Ms. m’écrit une lettre au Caire et me demande un article sur la clitoridectomie. Je lui écris donc un article exposant l’analyse politique, sociale et historique, ainsi que des commentaires sur mon expérience personnelle. Elle coupe l’analyse politique, sociale et historique et ne publie que le témoignage personnel, ce qui m’a placée dans une position très délicate. Les gens me demandaient : « Comment Nawal a-t-elle pu écrire une chose pareille ? Elle qui a une vision si globale de la clitoridectomie, comment a-t-elle pu écrire cela ? » Ils ne savaient pas que Steinem avait coupé l’article. » (1)
Cette pratique se répète lors de la publication de la version américaine de son livre majeur où elle parle entre autres de son excision, La Face cachée d’Ève (1980), par la maison d’édition Beacon Press à Boston. L’éditeur supprime la préface (percutante) où elle évoque le contexte politique et historique de cette mutilation et où elle fait un lien entre l’intervention américaine dans la région, l’impérialisme, la montée du fondamentalisme religieux et la répression des femmes.
« La préface, qui est une longue préface, est cruciale et importante pour le livre. Beacon Press l’a coupée sans ma permission, me donnant le sentiment d’avoir été exploitée et de voir mes idées déformées. Sans cette préface, il semble que je sépare le sexuel du politique, ce que je ne fais jamais. » (2)
Extrait de la préface :
« L’oppression des femmes, l’exploitation et les pressions sociales auxquelles elles sont exposées ne sont pas l’apanage des seules sociétés arabes ou du Moyen-Orient, ni des seuls pays du « Tiers-Monde ». Elles constituent une partie intégrante du système politique, économique et culturel prépondérant dans la majeure partie du monde — que ce système soit de nature arriérée et féodale, ou qu’il s’agisse d’une société industrielle moderne soumise à l’influence profonde d’une révolution scientifique et technologique.
La situation et les problèmes des femmes dans la société humaine contemporaine sont nés d’évolutions historiques qui ont fait qu’une classe dirige une autre, et que les hommes dominent les femmes. Ils sont le produit de la classe et du sexe. (…)
Des cercles influents, particulièrement dans le monde impérialiste occidental, dépeignent les problèmes des femmes arabes comme découlant de la substance et des valeurs de l’Islam, et dépeignent simultanément le développement retardé des pays arabes dans de nombreux domaines importants comme le résultat direct de facteurs religieux et culturels, ou même de caractéristiques inhérentes à la constitution mentale et psychique des peuples arabes. Pour eux, le sous-développement n’est pas lié à des facteurs économiques et politiques, à la racine desquels se trouvent l’exploitation étrangère des ressources et le pillage auquel les richesses nationales sont exposées. Pour eux, il n’y a aucun lien entre l’émancipation politique et économique et les processus liés à la croissance, au développement et au progrès. (…)
Elles ont tendance à dépeindre notre vie comme une soumission continuelle à des systèmes médiévaux, et pointent du doigt avec véhémence certains rituels et pratiques traditionnelles telles que la circoncision féminine [l’excision]. Elles poussent des hauts cris pour défendre les victimes, écrivent de longs articles et prononcent des discours lors de congrès. Bien sûr, il est bon que la circoncision féminine soit dénoncée. Mais en se focalisant sur de telles manifestations, on court le risque d’éluder, voire d’oublier, les véritables enjeux du changement social et économique, et de remplacer une action efficace par un sentiment de supériorité humanitaire – un élan de satisfaction personnelle qui peut aveugler l’esprit et les sentiments face à la lutte concrète et quotidienne pour l’émancipation des femmes.
Je suis contre la circoncision féminine et d’autres pratiques rétrogrades et cruelles similaires. J’ai été la première femme arabe à la dénoncer publiquement et à écrire à ce sujet dans mon livre Femme et Sexe. Je l’ai liée aux autres aspects de l’oppression des femmes. Mais je ne suis pas d’accord avec ces femmes en Amérique et en Europe qui se concentrent sur des questions telles que la circoncision féminine et la dépeignent comme la preuve d’une oppression inhabituelle et barbare à laquelle les femmes seraient exposées uniquement dans les pays africains ou arabes. Je m’oppose à toutes les tentatives de traiter ces problèmes de manière isolée, ou de rompre leurs liens avec les pressions économiques et sociales générales auxquelles les femmes sont exposées partout, ainsi qu’avec l’oppression qui est le pain quotidien du sexe féminin dans les pays développés et en développement, dans lesquels prévaut toujours un système de classe patriarcal. » (3)
Nawal el Saadawi saisit la Conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes à Copenhague, en juillet 1980, pour s’opposer frontalement à la vision ethnicisante et anatomique des féministes occidentales. Elle politise les enjeux et vise notamment l’Américaine Fran Hosken, dont les travaux sur l’excision inspiraient les articles de Ms. Magazine. Pour Nawal el Saadawi, l’oppression des femmes et les mutilations génitales ne peuvent être isolées de leur contexte politique et historique; elles doivent s’analyser à l’intersection du colonialisme, du capitalisme, des dynamiques de classe et du patriarcat.
« À Copenhague, nous avons eu beaucoup de désaccords, nous les femmes d’Afrique et du Tiers-Monde, avec Fran Hosken. Dans notre atelier, nous avons soutenu que la clitoridectomie n’a rien à voir avec l’Afrique ou avec une quelconque religion, l’Islam ou le Christianisme. Il est connu dans l’histoire que cela a été pratiqué en Europe et en Amérique, en Asie et en Afrique. Cela a à voir avec le patriarcat et la monogamie. Lorsque le patriarcat s’est établi, la monogamie a été imposée aux femmes afin que la paternité puisse être connue. La sexualité des femmes a été atténuée afin de s’adapter au système monogame. Mais elle ne veut rien entendre de tout cela. » (4)
L’amitié entre Gloria Steinem et Nawal el Saadawi a continué dans une sororité critique qui partage différemment le refus du patriarcat : d’un côté, un féminisme transnational indissociable de la géopolitique, de l’histoire coloniale, de l’impérialisme et du capitalisme ; de l’autre, un féminisme libéral, réformiste et intersectionnel qui combat pour l’égalité juridique, économique et sociale et l’amélioration des institutions existantes. Ce militantisme inclusif a intégré les réalités des femmes noires et de diverses origines, unissant la reconnaissance des discriminations croisées à un esprit de solidarité globale avec les femmes du monde entier.
En octobre 1981, lorsque Nawal el Saadawi est emprisonnée par le régime d’Anouar el-Sadate pour ses écrits politiques, Gloria Steinem et le réseau de Ms. Magazine lancent une campagne internationale, usant de toute leur influence médiatique pour dénoncer son incarcération et exiger sa libération qui survient après l’assassinat du président égyptien.
En 2011, pendant la révolution égyptienne, Gloria Steinem, Robin Morgan et le Women’s Media Center organisent une conférence pour Nawal el Saadawi, alors activement engagée aux côtés des insurgé·es de la place Tahrir au Caire. Elles lancent aussi un appel international de soutien en suivant les consignes de la féministe égyptienne.
L’héritage de cette sororité critique trouve son épreuve de vérité la plus brutale dans la réalité géopolitique contemporaine. Aujourd’hui, la dictature militaire que Nawal el Saadawi a combattue toute sa vie s’est solidement réinstallée en Égypte, bénéficiant du soutien des administrations américaines successives, qu’elles soient républicaines ou démocrates, ces dernières dont Gloria Steinem était proche. Cette réalité pose la limite de la solidarité féministe globale : comment maintenir une sororité lorsque le système politique réformé par les unes participe activement à l’oppression des autres ? Cette impasse révèle que le féminisme libéral occidental, malgré sa volonté d’inclusion et son ouverture intersectionnelle, se heurte inévitablement à son propre impérialisme. Elle rappelle l’urgence de l’approche de Nawal el Saadawi : aucun féminisme ne peut se prétendre pleinement libérateur s’il détache la cause des femmes de la critique radicale de la complicité des États. Faire ce constat, ce n’est pas nier le courage ou les victoires de Gloria Steinem. Mais tant que le féminisme occidental refusera de saboter les ambitions impériales de ses propres gouvernants, sa sororité restera suspendue aux privilèges de ses frontières. Le seul féminisme qui libère est celui qui accepte de détruire les fondations de l’Empire qui le loge, pour qu’enfin, par-delà les dictatures et les compromissions démocrates ou républicaines, une solidarité de combat puisse naître sur les cendres des hégémonies.
(1) Parvin Ghorayshi et Claire Bélanger (dir.), Women, Work, and Gender Relations in Developing Countries: A Global Perspective, Westport, Greenwood Press, 1996, p.52.
(2) Ibid., p.52.
(3) Nawal el Saadawi, The Hidden Face of Eve (première édition en arabe en 1977), Londres, Zed Books, 2015.
(4) Parvin Ghorayshi et Claire Bélanger (dir.), op. cit., p. 53.
