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Oihana Daguerre et Tidjan Peron July 13, 2026
Le 2 juillet, la cour d’appel de Paris a acquitté le militant historique et négociateur d’Euskadi ta Askatasuna (ETA) Josu Urrutikoetxea. Les magistrats ont considéré que rien ne permettait de déterminer son appartenance à l’organisation entre 2002 et 2005, période qui précède les négociations de paix de Genève.
Libre de toute procédure dans l’État français, le militant de 75 ans, résidant à Saint-Jean-de-Luz, était donc expulsable vers Madrid dès le 13 juillet. C’était sans compter sur le pourvoi en cassation formé par ses avocats ce même jour, qui suspend son expulsion. Auteur de deux mandats d’arrêt européens, dont un accepté par Paris, et de deux extraditions, l’État espagnol réclame le militant pour des procès dans lesquels il risque plus de 2 000 ans de prison.
À la veille de cette date, celui qui a lu, le 3 mai 2018, la déclaration finale annonçant la dissolution d’ETA revient pour MEDIABASK sur son rôle de négociateur de paix pour l’organisation, les positions des gouvernements et des Justices française et espagnole, et ses espoirs pour la reprise de négociations pour l’autodétermination du peuple basque.
Votre rôle dans le dialogue avec l’État espagnol commence avec l’organisation des négociations d’Alger, en 1989. Vous serez arrêté à Bayonne deux jours seulement avant le début des discussions. Comment analysez-vous cette première arrestation ?
Josu Urrutikoetxea : D’abord, nous n’avons jamais eu pour but de “gagner”, entre guillemets, par l’utilisation de la violence politique. Nous avons toujours considéré qu’il fallait sortir du conflit avec l’obtention du droit à décider, par l’intermédiaire de négociations.
Nous étions une organisation clandestine. Nous ne pouvions pas nous retrouver face à face avec des membres du gouvernement espagnol dans la montagne, dans une caverne. Des années de travail au niveau international nous ont permis d’avoir accès à un territoire.
Le gouvernement algérien nous a permis d’entamer, sur son sol, des discussions avec les représentants du gouvernement espagnol. C’est ainsi que “Txomin” [Domingo Iturbe Abasolo] a été reçu en Algérie, et que d’autres militants comme “Antton” [Eugenio Etxebeste Arizkuren] ont pu participer à des discussions avec des représentants du gouvernement espagnol.
De mon côté, depuis le Pays Basque Nord, j’ai participé à l’organisation de ces discussions. ETA avait déclaré un cessez-le-feu pour permettre aux autorités espagnoles de justifier leur présence en Algérie. Deux jours plus tard, j’étais arrêté à Bayonne. Dans les processus de négociation, une partie cherche à affaiblir l’autre. Mon arrestation visait, je crois, à créer des contradictions au sein d’ETA, à nous affaiblir d’entrée.
Vous êtes libéré onze ans après votre arrestation à Bayonne. En 2000, alors que vous êtes encore en prison, vous êtes élu au parlement de la Communauté autonome basque, à Gasteiz. En 2002, vous entrez en clandestinité, pour échapper à un procès intenté par la justice espagnole, qui vous accuse d’avoir une responsabilité dans l’attentat de Saragosse en 1987, alors que les tribunaux avaient classé ces poursuites. Plusieurs années passent avant que les négociations ne puissent reprendre, à Genève, en 2005…
J. U. : En 2004, en pleine semaine d’élections dans l’État espagnol, des attentats djihadistes font des centaines de morts à Madrid. Le gouvernement du Parti populaire a fait tout son possible, en utilisant son appareil médiatique, pour dire qu’ETA était responsable de ces attentats. Ils se sont pris dans leur propre piège.
Les élections avaient lieu le dimanche, ils les ont perdues. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a gagné, et ETA a ouvert des chemins pour essayer d’arriver jusqu’au responsable du gouvernement et lui dire : “Nous sommes prêts à négocier”.
De fil en aiguille, par l’intermédiaire d’une organisation non-gouvernementale suisse, le Centre pour le dialogue humanitaire, les conditions pour que l’on puisse entamer ces conversations à Genève ont été réunies.
Avant l’été 2005, nous rencontrons Jesus Eguiguren, qui représentait le gouvernement espagnol, et la première chose que nous demandons, c’est la garantie de la sécurité des personnes qui vont s’asseoir autour de la table.
Ces garanties vous sont données.
J. U. : Deux téléphones nous ont été remis, un de la part de Paris, et l’autre de Madrid. Le téléphone français nous ouvrait une ligne avec un ami très proche de [Nicolas] Sarkozy, qui avait été, entre autres choses, directeur d’une compagnie de CRS, un ancien préfet. L’autre nous ouvrait une ligne avec le directeur de la police espagnole, qui avait aussi été député socialiste au Pays Basque. Ces deux téléphones nous permettaient de pouvoir sortir, si jamais nous étions arrêtés dans l’État français ou dans l’État espagnol.
Le gouvernement français était donc au courant de votre travail de négociation…
J. U. : Évidemment. Nous avions clairement indiqué avoir besoin de se déplacer dans l’État français, pour expliquer [à d’autres militants d’ETA présents sur le sol français] ce qui se passait autour de la table des négociations. Le gouvernement français savait que nous utilisions son territoire afin d’établir un contact avec la direction de l’organisation, pour qu’elle puisse être au courant de ce que nous faisions à Genève.
Les négociations de Genève n’aboutissent pas.
J. U. : À la fin de l’été 2006, je disparais. Je quitte la table des négociations, parce que je n’étais pas d’accord avec le point de vue de la direction d’ETA sur la manière de mener des négociations politiques. Je crois qu’à ce moment-là, elle n’avait pas la tête à ça.
Vous quittez donc l’organisation.
J. U. : Quand on croit, vraiment, que l’on va sortir de la violence politique par l’intermédiaire d’une négociation, il faut avoir clairement en tête que si jamais on quitte le processus, il faut en sortir au moins pas plus faible que quand on y est entré.
C’est-à-dire, essayer de ne jamais se lever de la table, essayer de se lever en dernier. Accepter que ce n’est pas une ligne droite, qu’il n’y a pas de blanc et de noir, que des nuances de gris. Et garder en tête, par-dessus tout, que celui qui est en face de nous et qui représente un État va nous la jouer à l’envers.
Pour contrer cela, il faut activer un outil que malheureusement, ni en 1980, ni à l’époque de Lizarra- Garazi à la fin des années 1990, ni en 2005, ni en 2011, le mouvement de libération nationale n’a été capable d’activer, le peuple.
C’est un gros mot, le peuple. Il faut d’abord l’informer, et lui faire voir qu’à un moment donné, cela peut casser. Et que quand cela casse, c’est lui qui va devenir acteur pour faire face à cette pression du gouvernement. Cela, on ne l’a jamais activé.
Malgré cela, vous revenez sur la scène des négociations en 2011, à Oslo.
J. U. : Tandis que je vis en clandestinité, on arrive jusqu’à moi pour m’informer d’une discussion politique interne au mouvement de libération nationale et sociale, qui va marquer notre histoire. En parallèle, des discussions politiques débutent entre Arnaldo Otegi, l’actuel secrétaire général du parti indépendantiste EH Bildu, et les socialistes espagnols.
ETA revient vous chercher ?
J. U. : Oui. J’ai une certaine expérience, une certaine connaissance des relations internationales. L’organisation vient me chercher, mais il y a aussi cette ONG suisse qui me connaît et avec qui j’ai de très bonnes relations. Le gouvernement espagnol considère aussi que ça serait bien que je sois là, parce qu’on me connaît. Donc on m’amène à Oslo, où je rencontre Iratxe Sorzabal et David Pla [NDLR : des représentants d’ETA déjà sur place]. Et on attend.
ll y a des élections dans l’État espagnol à ce moment-là. En novembre 2011, [José Luis Rodríguez] Zapatero et la PSOE perdent. [Mariano] Rajoy et le Parti populaire accèdent au pouvoir. Et rien ne se passe. Personne ne comprend rien. Surtout les experts en matière de relations internationales, qui ne comprennent pas que la dernière organisation au niveau européen à pratiquer la violence politique et qui est prête à discuter pour sortir de ce processus ne trouve rien d’autre qu’une porte fermée.
Le gouvernement français était au fait des discussions de Genève. En est-il de même pour la tentative de discussion d’Oslo ?
J. U. : Oui. L’ONG qui faisait l’intermédiaire entre nous et le gouvernement norvégien, et entre nous et le gouvernement espagnol, de la même façon, avait eu des contacts avec les représentants du gouvernement français pour leur demander d’inciter Madrid à rejoindre les discussions. Les Français, comme ils l’ont fait presque à chaque fois, ont commencé par ne pas répondre, puis ils ont considéré que c’était le problème des Espagnols.
Des rapports de la sous-direction antiterroriste et de l’unité de coordination de la lutte antiterroriste ont retracé votre participation aux différentes séquences de négociations que vous venez de mentionner. Faut-il comprendre que l’État français admet que vous y avez participé ?
J. U. : Oui, évidemment.
Que disent ces documents ?
J. U. : On situe clairement mon travail dans le domaine des relations internationales, les processus de négociation. Il est dit que je ne fais pas partie de la direction de l’organisation ETA.
Le 8 avril 2017, le désarmement d’ETA est organisé à Bayonne par les Artisans de la paix. L’opération se déroule sans intervention des autorités. Que révèle selon vous cette attitude de l’État français ?
J. U. : Avant de répondre à votre question, je voudrais rappeler qu’après la Seconde Guerre mondiale, quand le bataillon Gernika a pris la pointe de Grave, en Gironde, De Gaulle a dit : “La France n’oubliera jamais les efforts et les sacrifices accomplis par les Basques pour la libération de notre sol”. Elle l’a oublié tout de suite. Pendant toutes ces années de dictature franquiste, différents services français, officiellement ou officieusement, ont collaboré.
Il faut contextualiser. En 2017, certains, à Paris, commencent à penser que ces collaborations n’ont plus lieu d’être. ETA est tout à fait désactivée, mais il y a encore des tonnes et des tonnes d’armement. C’est dangereux. Ce ne sont pas les quelques-uns à avoir eu ces pensées avisées dans le gouvernement français qui ont fait que l’État français a changé de politique. C’est la force, la dimension qu’a pris la volonté de désarmement au Pays Basque Nord. Un mouvement issu de la société civile, qui arrive à rassembler tout l’éventail politique, sauf l’extrême-droite. C’est face à cela que le gouvernement français a accepté le désarmement.
Le 16 mai 2019, vous êtes interpellé en Haute-Savoie. Deux procédures judiciaires vous visent alors dans l’État français. L’une concerne la période 2002-2005, liée à la préparation des négociations de Genève, et la deuxième porte sur les périodes 2011-2013, liées aux négociations d’Oslo. Dans ces deux affaires, vous aviez été jugé par contumace, en votre absence, et condamné à de la prison. Vous avez donc pu demander à être rejugé, et dans les deux cas, vous avez été acquitté définitivement. Ces décisions traduisent-elles une forme de reconnaissance par la Justice française du rôle que vous avez pu jouer dans le processus de paix ?
J. U. : Pas du tout. Ces décisions ne traduisent que des questions juridiques. S’il y avait une reconnaissance quelconque du gouvernement français, on m’accorderait un statut particulier.
Je rappellerais que quand on m’a arrêté en Haute-Savoie en mai 2019, je faisais l’objet de deux mandats d’arrêts européens et de deux mandats d’extradition. Un comité de solidarité au niveau international s’est créé autour de moi. Pas autour de ma personne, mais autour de ce que suppose la figure d’un négociateur.
Des centaines de personnalités, des politiciens, des universitaires de niveau international, considéraient alors qu’on avait besoin d’encadrer les hommes et les femmes qui participaient à des processus de négociations dans le monde. Nous considérions que les pays qui s’étaient impliqués, en l’occurrence, la Suisse, la Norvège, l’État espagnol et l’État français, devaient protéger les négociateurs. Et les Français n’en ont rien eu à faire.
Parmi les cinq demandes formulées par Madrid, la France a accepté une demande d’extradition liée à l’attentat contre la caserne de la garde civile de Saragosse en décembre 1987, ainsi que deux mandats d’arrêts européens. L’un de ces mandats concerne l’affaire dite des Herriko Taberna. L’autre porte sur votre rôle au sein d’ETA entre 2002 et 2019. Les autorités espagnoles estiment que vous auriez été l’un des principaux dirigeants de l’organisation durant cette période. Vous risquez 2 354 ans de prison dans l’État espagnol. Pensez-vous que Madrid ira jusqu’au bout de ces procédures ?
J. U. : Le gouvernement espagnol ira jusqu’au bout. Notre peuple ne connaît que trop bien ce que l’on appelle la justice espagnole. Je n’ai aucune confiance en elle, absolument aucune.
Ce qui était jusqu’en 1977 le Tribunal de orden público fasciste est devenu, du jour au lendemain, l’Audiencia nacional. Avec les mêmes juges. La droite extrême et l’extrême droite sont surreprésentées dans ce que l’on appelle la justice espagnole.
Des militants se rassemblent à Saint-Jean-de-Luz pour exiger la libération des prisonniers basques, le 2 juillet, après la décision de la cour d’appel de Paris. (© Patxi Beltzaiz)
Vous risquez un retour en détention, à 75 ans. Quel regard portez-vous sur cette perspective ?
J. U. : Aller en prison n’est agréable pour personne. Ni à 20 ans, ni à 50 ans, beaucoup moins à 75 ans. Quand on m’a arrêté en Haute-Savoie, il y a sept ans, je ne croyais pas, même pas en rêve, pouvoir aujourd’hui être devant vous. Je retiens la solidarité internationale, la solidarité des individus, la solidarité de mon peuple, auquel j’ai tout donné.
Évidemment, rentrer en prison est très dur. Mais cela ne me fait pas peur. C’est quelque chose que j’ai connu. Malheureusement, de nos jours, il y a une centaine d’hommes et de femmes basques en prison. Je ne serais qu’un de plus. Personne ne pourra m’enlever ce que j’ai pu vivre et partager pendant ces six dernières années de liberté, surveillée, mais de liberté.
