Idées et Sociétés, International

Les multiples facettes du campisme : une critique internationaliste

Cet article a été initialement publié en anglais dans Portolan en novembre 2025, en réponse aux problèmes politiques et théoriques soulevés par la conjoncture mondiale de guerre et par les nouvelles fractures apparues au sein des forces anti-impérialistes. 

Écrit depuis le point de vue de la gauche iranienne d’aujourd’hui, mais en dialogue et en discussion avec des camarades d’autres régions d’Asie occidentale, ce texte intervenait plus particulièrement dans les débats sur les solidarités internationalistes après le 7 octobre, notamment à propos du réseau-corridor dirigé par l’Iran de ce que l’on appelle « l’Axe de la Résistance ».

Les problèmes que nous avions identifiés dans cet article se sont encore accentués depuis le 28 février 2026, avec la guerre impérialiste conjointe, toujours en cours, des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, y compris, et peut-être tout particulièrement, dans les milieux politiques et intellectuels français. C’est pourquoi nous avons décidé de traduire cet article en français dans la conjoncture présente, afin de souligner une fois encore la nécessité de ce que Daniel Bensaïd appelait « la voie du double refus et du double front ».

Nous avons depuis approfondi les idées présentées ici en les replaçant plus précisément dans leurs contextes historiques et dans le cadre de la reconfiguration récente du capitalisme mondial, dans un dossier récemment publié sur la Guerre de Douze Jours dans la revue South Atlantic Quarterly.

Il importe de souligner que notre critique des multiples formes de campisme n’est pas seulement orientée vers les luttes de libération en Iran et dans la région dans son ensemble, mais aussi vers le travail politique nécessaire à la constitution d’un bloc anti-impérialiste ancré dans ces luttes mêmes, capable de contester la domination impériale et les multiples modes de guerre.

***

Le capitalisme contemporain s’oriente vers une conjoncture de guerre : alors que le marché mondial se fracture, les rivalités entre les puissances géo-économiques s’intensifient, souvent jusqu’à une confrontation militaire ouverte, tandis que la militarisation déborde du champ de bataille pour s’étendre à la gouvernance politique et à la vie quotidienne.

Dans ce contexte, la nécessité historique de renouveler l’internationalisme apparaît de plus en plus clairement, d’autant plus que les conditions locales sont de plus en plus influencées par les processus de mondialisation et absorbées dans le tourbillon du régime de guerre mondial.

Un projet internationaliste capable de contester concrètement la guerre impérialiste ne peut se constituer qu’à travers des luttes sociales particulières enracinées dans leurs propres spatio-temporalités locales. Un tel projet, soutenons-nous, doit donc s’opposer de front aux nombreuses formes de « campisme » : ces positions et tendances qui soutiennent toute force opposée à l’impérialisme occidental et à ses alliés – qu’il s’agisse de la Chine, de la Russie ou du soi-disant « Axe de la résistance » dirigé par l’Iran – sans tenir compte de la domination interne de cette force ni de ses interventions impériales et régionales.

La critique du campisme aujourd’hui peut sembler à certains « contre-productive » au milieu du génocide sioniste à Gaza, de l’expansion du colonialisme de peuplement en Cisjordanie et d’une guerre régionale à grande échelle – des bombardements répétés du Liban et du Yémen à l’annexion de parties de la Syrie et à la guerre des 12 jours contre l’Iran. Ce n’est pas en dépit de cette guerre impérialiste sanglante, mais précisément à cause d’elle, que nous pensons qu’il est nécessaire de critiquer le campisme aujourd’hui, alors que la nécessité de constituer un bloc anti-impérialiste en tant que force politique unie est plus grande que jamais.

Le campisme n’est pas seulement préjudiciable et source de division pour les luttes de libération hétérogènes enracinées dans des spatio-temporalités locales et nationales spécifiques ; il sape également leur articulation et leur synchronisation, au sein d’une perspective internationaliste. Il contrecarre les possibilités réelles offertes par les contradictions objectives de la conjoncture de guerre actuelle pour reconstruire de manière critique une politique internationaliste. 

Le campisme reste en outre aveugle aux multiples impérialismes au-delà de l’Occident historique, ainsi qu’aux formations régionales d’empires situés aux marges par rapport au cœur du capitalisme mondial, puisque des acteurs tels que les Émirats arabes unis qui déchirent le Soudan ne sont pas de simples mandataires occidentaux mais des agents à part entière, cherchant à contrôler et à reconfigurer les circuits transnationaux d’accumulation qui traversent les frontières nationales.

Le campisme n’est bien sûr pas le seul obstacle à l’internationalisme, mais il doit être nommé et débattu ouvertement, comme l’un des principaux obstacles à toute politique internationaliste renouvelée.

Le campisme est une impasse pour l’internationalisme.

Le campisme des imbéciles
Le campisme devient attrayant pour diverses raisons, allant de l’idéologique et du nationaliste au stratégique et au décolonial. La logique stupide selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne constitue qu’une nuance parmi tant d’autres du campisme : une variante qui sépare la géopolitique des relations sociales internes, fermant les yeux sur le caractère répressif et réactionnaire des forces qu’elle soutient tout en célébrant leur opposition à l’Occident.

La généalogie de ce que nous appelons le « campisme des imbéciles » remonte à la Guerre froide et à l’émergence des communistes « tankistes » qui ont défendu le déploiement des chars soviétiques pour écraser les soulèvements de Budapest en 1956 et de Prague en 1968. Les « tankistes » d’aujourd’hui conçoivent l’invasion de l’Ukraine par la Russie non pas comme un projet colonial eurasien ouvert – théorisé par des personnalités telles qu’Alexandre Douguine – mais comme une simple réaction négative à l’expansion de l’OTAN vers l’Est. 

La même logique, qui réduit les ambitions géopolitiques actives des puissances non occidentales cherchant à remodeler le marché mondial à leur image à de simples « victimes » passives de l’impérialisme occidental, a dominé de nombreuses interprétations de la révolution syrienne. Là-bas, l’Iran, le Hezbollah et la Russie ont maintenu le dictateur Assad au pouvoir et réprimé brutalement le soulèvement populaire du peuple syrien, faisant environ un demi-million de morts et quelque 12 millions de déplacés, tandis que les voix critiques des Syriens et des activistes et intellectuels qui soulignaient le caractère réactionnaire, impérialiste et interventionniste de ces forces ont été largement ignorées par les courants campistes.

Nous empruntons l’expression « campisme des imbéciles » à la description que fait Fred Halliday de la crise des otages à l’ambassade américaine à Téhéran (1979-1981) comme un « anti-impérialisme des imbéciles » : une forme d’anti-impérialisme qui célèbre tout coup porté aux États-Unis tout en ignorant comment, dans ce cas précis, la crise des otages a été utilisée par les nouvelles forces khomeynistes pour écraser les gauchistes, démanteler les conseils ouvriers et populaires, et imposer des mesures réactionnaires et patriarcales telles que le port obligatoire du hijab pour les femmes, afin de consolider leur pouvoir. Comme l’a écrit plus tard la militante féministe Jaleh Ahmadi, qui a participé aux manifestations du 8 mars 1979 contre le port obligatoire du hijab : « Le poing de Khomeini, qui s’était serré pour frapper la bouche du Grand Satan, l’Amérique, s’est abattu à la place sur la tête des femmes d’Iran ».

En séparant la lutte anti-impérialiste des autres luttes sociales, ce mode de « campisme » rend l’anti-impérialisme abstrait. La conséquence logique d’une telle abstraction est que les opposants de gauche et les luttes sociales au sein d’États prétendument « anti-occidentaux » — comme le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » en Iran — sont rejetés comme de simples créations et complots du sionisme et des puissances impérialistes, alors même que les féministes de ce soulèvement envoient des messages de solidarité depuis la prison, déclarant que « la Palestine nous a appris que la résistance est un mode de vie ».

Le fait de saper les luttes sociales alimente à son tour des pratiques idéologiques visant à justifier la domination sous le masque de l’anti-impérialisme. Dans ce mode de fonctionnement, les « dons gratuits » de l’histoire – passés coloniaux, traumatismes collectifs et luttes anticoloniales – sont appropriés comme instruments de légitimation de la répression dans le présent, d’une manière qui fait écho à la façon dont Israël mobilise la longue histoire de l’antisémitisme et du génocide nazi des Juifs en Europe. 

Si les États postcoloniaux justifient leurs propres crimes par le biais de l’« anti-imp washing », Israël habille son génocide à Gaza des couleurs du drapeau arc-en-ciel queer – le pinkwashing – et présente ses attaques contre l’Iran comme une « libération » menée par une pilote de chasse prétendument héroïque, au nom du « féminisme ». Parler de la dialectique entre ces deux opérations idéologiques ne revient pas à assimiler ou à homogénéiser la relation radicalement asymétrique entre Israël et l’Iran, mais à insister sur le fait qu’elles se reflètent et se renforcent mutuellement face à l’horizon de la libération.

Le campisme stratégique face à l’urgence
Alors que le campisme des imbéciles abstrait la géopolitique des relations sociales internes, le « campisme stratégique » reconnaît ouvertement le caractère réactionnaire des forces qu’il soutient, tout en leur accordant un soutien conditionnel au nom de l’urgence en temps de guerre.

Le campisme stratégique s’est manifesté au Liban. Lors du soulèvement de 2019, kellon yaʿni kellon (« tous, c’est-à-dire tous »), le Hezbollah a délégitimé la contestation en avertissant que le mouvement pouvait être exploité par des acteurs liés à des « ambassades étrangères » et à des « services de renseignement étrangers ». 

Après le 7 octobre 2023, alors que les attaques israéliennes sur le Liban s’intensifiaient, un discours familier a refait surface avec une nouvelle force : celui selon lequel le Hezbollah doit être soutenu de manière acritique en tant que seule force de dissuasion efficace contre Israël, malgré son rôle sectaire et autoritaire au sein du Liban. Ici, la logique n’est pas celle de l’affinité idéologique, mais celle d’une nécessité stratégique supposée supérieure : « nous avons besoin du Hezbollah maintenant ». On demande à toutes les autres luttes de patienter au nom de l’urgence

Cette critique de la logique de suspension des luttes au nom de l’urgence ne relève en rien du discours colonial qui disqualifie la résistance armée contre l’occupation, l’apartheid ou le génocide. Depuis septembre 2024, le soutien à la résistance armée contre l’armée coloniale israélienne est légitime et nécessaire. Néanmoins, cela ne saurait impliquer ni une unité stratégique avec le Hezbollah, ni un soutien acritique à son égard, étant donné son rôle critiquable au Liban. Notre critique ne minimise pas non plus les dilemmes auxquels sont confrontés les peuples et les luttes menacés d’anéantissement. Elle s’enracine dans notre propre positionnalité politique, celle d’une gauche iranienne confrontée aux formes concrètes de la répression dans sa propre géographie politique.

Un cas paradigmatique de campisme stratégique concerne les premières années de la Révolution de 1979, lorsque deux stratégies de gauche opposées en Iran ont dû faire face à la menace réelle de l’impérialisme américain. 

D’un côté, le Parti Tudeh, pro-soviétique, appelait à un « Front populaire uni » avec « les combattants inébranlables sur la voie de l’ayatollah Khomeini », qualifiant les luttes des femmes, de la gauche et des minorités de « complots impérialistes » diviseurs qui mettaient en danger l’unité nationale. De l’autre, le Front national démocratique (NDF) insistait sur le fait que seuls l’approfondissement du contenu démocratique de la révolution et la défense des droits fondamentaux du peuple pouvaient garantir sa pérennité anti-impérialiste. Lorsque la République islamique, sous la bannière de l’anti-impérialisme, écrasa le NDF et d’autres mouvements de gauche et minoritaires, le Parti Tudeh non seulement garda le silence, mais approuva parfois cette répression – jusqu’à ce que cette même machine finisse par se retourner contre sa propre direction.

Aujourd’hui, alors que la vie se réduit de plus en plus à une simple question de survie et qu’elle est menacée d’anéantissement par des formes de génocide orchestrées par l’IA, les gens utiliseront tous les moyens possibles pour rester en vie. Comme le souligne le Manifeste internationaliste du réseau transnational « Les peuples veulent », il serait insensé de s’attendre à ce qu’ils « attendent passivement » pendant qu’ils sont massacrés. La résistance armée en Palestine – ou, d’ailleurs, au Kurdistan ou en Ukraine – peut adopter différentes méthodes tactiques de survie afin de soutenir sa libération nationale, y compris un soutien financier et logistique temporaire de la République islamique d’Iran ou d’autres États. 

Notre critique du campisme ne se fonde pas sur un point de vue moral qui élude les contradictions réelles des luttes concrètes. Cependant, lorsque la guerre conduit les luttes sociales à placer leur survie stratégiquement – et pas seulement tactiquement – entre les mains de forces réactionnaires, cette dépendance forcée risque de compromettre la possibilité même de la libération si la dépendance vis-à-vis de ces forces devient le seul horizon politique. En l’absence d’un véritable soutien internationaliste, une lutte peut commencer par une dépendance tactique temporaire, pour voir cette dépendance se cristalliser au fil du temps en une partie stratégique et intégrante de sa politique.

Accepter les contradictions réelles des luttes réelles exige également de prêter attention à la manière dont cet état d’urgence même – la menace israélienne – est instrumentalisé par les forces réactionnaires pour justifier, autoriser et normaliser une violence extra-juridique exceptionnelle. Loin de relativiser la notion d’urgence, la question clé est de savoir qui la déclare, avec quelles conséquences politiques, et comment la réponse peut fonder un front durable contre elle. Assad invoque depuis longtemps Israël et les « complots occidentaux » pour légitimer l’écrasement de la révolution syrienne. 

Pendant la guerre des 12 jours, certains à gauche ont soutenu la République islamique d’Iran au nom de l’opposition à un soi-disant « mal plus grand », sous la pression de l’urgence de la guerre. L’État a toutefois utilisé cette même urgence comme arme pour mener une vague sans précédent de déportations massives de migrants afghans, les accusant d’« espionnage pour le compte d’Israël ». Selon les Nations unies, plus d’un demi-million d’Afghans ont été expulsés d’Iran au cours des seize jours qui ont suivi la fin de l’agression israélienne.

Du campisme nationaliste au campisme décolonial
Les formes dominantes actuelles de campisme découlent moins des imaginaires persistants de la Guerre froide que des contradictions internes de la solidarité Sud-Sud elle-même, façonnée par l’imbrication du nationalisme postcolonial avec les configurations émergentes d’alignement géopolitique.

Parallèlement à la prolifération des régimes de guerre contemporains, le campisme nationaliste s’intensifie : une orientation politique qui privilégie systématiquement la forme de la nation – intégrité territoriale, centralisation souveraine, sécurité nationale et poids positionnel au sein de l’ordre international – au détriment du contenu substantiel de la nation, compris comme représentation démocratique, droits sociaux et autodétermination collective. Cette logique est apparue au grand jour depuis la guerre en Syrie, lorsque la République islamique d’Iran a justifié son intervention par la formule : « Nous combattons en Syrie pour ne pas avoir à combattre à Téhéran », qui s’est depuis cristallisée en tant que noyau idéologique central du discours iranien en faveur de l’Axe de la Résistance.

Dans ce cadre, la souveraineté nationale postcoloniale est redéfinie comme une figure pivot médiant la relation entre les logiques tournées vers l’intérieur – d’homogénéisation violente et de pacification – et les logiques tournées vers l’extérieur – d’alignement stratégique interétatique – dans un champ élargi de guerre concurrentielle. Ce qui était autrefois considéré comme nécessaire pour faire avancer les luttes anticoloniales – « l’unité nationale » – a été remanié en une doctrine de « sécurité nationale » qui imposait une spatio-temporalité homogène et monolithique, organisée autour d’une contraction défensive contre un impérialisme imaginé comme un camp unique et indifférencié. 

Cette spatio-temporalité nationale a écrasé la pluralité des luttes de classe, de genre, de race et écologiques dans la temporalité singulière d’une urgence nationale apparemment permanente. Tout a ainsi été subordonné à la soi-disant « lutte principale » entre la nation et l’impérialisme, régulièrement justifiée par un état continu de menace pour la « sécurité nationale » présenté comme la condition préalable à tout le reste.

Sur l’axe externe de la formation des États postcoloniaux, les alignements stratégiques Sud-Sud forgés à l’ère postcoloniale ont consolidé davantage la rationalité du campisme nationaliste. La Conférence de Bandung de 1955 marque le tournant symbolique où cette logique d’alignement Sud-Sud s’est normalisée : le langage radical et militant des luttes anti-impérialistes des peuples opprimés a été recodé dans le vocabulaire de la coopération économique et culturelle entre États postcoloniaux. 

Ce glissement de la militance anti-impérialiste vers l’art de gouverner postcolonial a jeté les bases de la transformation actuelle de la multipolarité, qui passe d’une catégorie objective-critique à une catégorie normative. En absorbant les forces révolutionnaires dans la logique concurrentielle du système interétatique, et finalement dans les rivalités interpolaires, il a transformé un horizon de libération en un cadre de gestion géopolitique.

Le soi-disant « esprit de Bandung », malgré sa force d’inspiration indéniable dans la promotion des luttes anticoloniales et son effet dissuasif pendant la Guerre froide, a été de plus en plus réutilisé comme carburant idéologique pour les célébrations campistes contemporaines de la multipolarité — traitée comme une alternative intrinsèquement positive et manifestement émancipatrice à l’unipolarité menée par les États-Unis.

Dans cette optique, la multipolarité est célébrée comme un « équilibre des pouvoirs » et une « autonomie renforcée » pour les États du Sud. Une conception critique de la multipolarité, en revanche, ne désigne pas une solution mais l’aggravation de la crise de l’hégémonie — marquée par une crise permanente, une militarisation croissante, des souverainetés fragmentées et la prolifération des zones de guerre. 

C’est précisément l’approche non critique de l’héritage de Bandung par des auteurs tels que Vijay Prashad, et la réduction de l’internationalisme à une plateforme de coopération entre les souverainetés des États non occidentaux, qui permettent aux discours campistes d’aujourd’hui de présenter des projets tels que le projet impérialiste chinois de la « Belt and Road Initiative » comme suit : « Le début d’une nouvelle confiance, ou d’une “nouvelle ambiance”, dans le Sud global, puisque les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine n’avaient plus à dépendre aussi fortement des institutions du Nord global pour le financement et la technologie. »

Ce type de campisme nationaliste ou multipolaire-normativiste est étroitement lié à une autre formation contemporaine que l’on pourrait appeler le campisme décolonial, qui redéfinit l’impérialisme en termes culturalistes, détachant le concept de ses fondements historico-matériels et donc des conditions de vie concrètes des gens ordinaires. Incapables de rompre avec les dépendances structurelles du marché mondial, certaines souverainetés postcoloniales ont cherché à compenser leur dérivation matérielle de la modernisation occidentale — leurs appareils militaires calqués sur le modèle occidental, leurs institutions bureaucratiques et leurs modèles de planification du développement — en affirmant une identité culturelle et spirituelle distinctive par le biais d’appels à l’authenticité culturelle, à l’exceptionnalisme civilisationnel ou à l’unicité religieuse.

Le « campisme décolonial » a gonflé sémantiquement le terme « impérialisme » pour en faire une menace spectrale et métamorphosée, perceptible à la fois dans les manifestations de ce qu’on appelle le retard et celles du développement : dans l’analphabétisme et la toxicomanie autant que dans l’enseignement universitaire ; dans les cheveux dévoilés des femmes autant que dans le port de la cravate — comme on a pu le voir clairement dans l’Iran pos-trévolutionnaire des années 1980. Aujourd’hui, dans ce cadre de campisme décolonial, le soulèvement des femmes iraniennes au sein du mouvement « Femme, Vie, Liberté » est directement identifié comme le produit du libéralisme occidental — et donc, par définition, comme une expression de l’impérialisme.

Dans ce tournant culturel, des figures telles qu’Ali Shariati, avec son appel au « retour à soi », Jalal Al-e Ahmad, avec la notion de gharbzadegi (occidentalisation), et Sayyid Qutb, avec son diagnostic de « jahiliyya moderne » (ignorance morale et spirituelle et faillite de la société moderne), ont notamment contribué à articuler un discours sur « l’invasion culturelle », la « crise d’identité » et le « déclin spirituel » qui — indépendamment de sa pertinence analytique pour rendre compte des structures mondiales de domination — a été facilement approprié par les États postcoloniaux comme un signifiant passe-partout. 

Il a été déployé de manière arbitraire pour stigmatiser la différence et réprimer la dissidence, alors même que ces mêmes États imposaient des réformes néolibérales et adoptaient certaines des variantes les plus prédatrices du capitalisme — une contradiction flagrante, déjà évidente il y a plus de quarante ans, lorsque Maxine Molyneux et Fred Halliday ont observé que « l’anti-impérialisme de Khomeini ou de Hafiz al-Asad » n’offrait aucune émancipation du capitalisme, mais simplement « le remplacement d’un régime capitaliste par un autre ».

Vers un internationalisme des universalités concrètes
Alors que la guerre s’installe au cœur de la reproduction d’un capitalisme profondément fracturé, la nécessité historique d’un internationalisme explicitement anti-impérialiste devient de plus en plus évidente. Par internationalisme, nous n’entendons pas une forme abstraite d’organisation mondiale se plaçant au-dessus de la politique locale, suspendant les luttes féministes, écologiques, syndicales et queer. Au contraire, comme l’a montré la Palestine après le 7 octobre, l’internationalisme est nécessairement médiatisé par des luttes particulières ancrées dans leur propre politique locale ; il ne peut exister qu’en tant qu’universalité concrète tissée à partir de ces luttes situées, plutôt qu’imposée à celles-ci.

Les campements universitaires, les luttes pour le désarmement et le boycott, et les perturbations logistiques des circuits transnationaux d’accumulation qui permettent le génocide israélien à Gaza – des grèves générales et des blocages portuaires en Italie aux interventions maritimes de la Flottille de la Liberté – n’ont pas été menés à partir d’une position morale abstraite d’une vague empathie humaniste. Elles ont émergé de la nécessité ressentie de destins objectivement partagés entre chacune de ces luttes et la Palestine. « Nous ne libérons pas la Palestine, c’est la Palestine qui nous libère » – un slogan scandé dans les rues de l’Algérie à l’Italie – rend bien compte de l’esprit de l’internationalisme en tant que forme politique qui synchronise et coordonne des luttes de libération hétérogènes sur la base de leurs points communs, de leurs résonances et de leurs solidarités mutuelles, sans subsumer leurs singularités sous une cause anti-impérialiste prétendument « supérieure ».

La solidarité avec la Palestine est « significative » pour les gens car ils peuvent immédiatement comprendre que le génocide perpétré par Israël à Gaza a un impact direct sur leur propre vie. Lorsque les dockers du port de Ravenne, dans le nord de l’Italie, ont pris des mesures pour bloquer le chargement d’armes destinées au port de Haïfa – un maillon concret de la chaîne logistique du génocide, désormais détenu en partie par une entreprise indienne –, ils ne l’ont pas fait simplement par opposition abstraite à Israël, mais par refus de laisser leur propre travail être mobilisé pour le génocide et d’accepter la transformation de leurs lieux de travail en infrastructures de guerre.

Aujourd’hui, l’abolition du sionisme est l’une des conditions de possibilité de la libération de toutes les classes opprimées. Cependant, cette universalité reste abstraite, inefficace et, en fin de compte, réactionnaire dans la mesure où elle est détachée des luttes concrètes et particulières à travers lesquelles une telle universalité pourrait effectivement se réaliser. En posant l’opposition à Israël comme la lutte principale et en reléguant toutes les autres à un rang secondaire, le campisme sape en fait le fondement même des luttes anti-impérialistes.

En prenant parti pour un pôle d’une guerre, le campisme nuit non seulement à chaque lutte de libération prise séparément, mais aussi à leurs relations mutuellement imbriquées, qui sont la condition préalable même de l’internationalisme. En soutenant, par exemple, la République islamique d’Iran, le campisme marginalise non seulement les réalités féministes, anticolonialistes et égalitaires du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », mais aussi ses articulations internationalistes potentielles avec d’autres luttes dans la région. 

En élevant l’opposition à l’impérialisme occidental au rang de « contradiction principale », toutes les autres luttes sont reportées à un « pas maintenant » indéfini. Le campisme impose ainsi une fausse synchronisation   des luttes hétérogènes aux horizons, urgences et rythmes distincts sont subsumées sous un seul rythme de guerre. En revanche, l’internationalisme affirme une politique du temps différente, qui n’est pas régie par l’injonction nationaliste « d’abord la sécurité nationale, puis tout le reste ».

Pendant la guerre des 12 jours, des étudiants, enseignants, travailleurs, féministes et prisonniers politiques iraniens (y compris les militants kurdes condamnés à mort, Pakhshan Azizi et Varishe Mordai), aux côtés d’organisations de la diaspora explicitement internationalistes, ont affirmé une contre-synchronisation qui reliait « Femme, Vie, Liberté » à la Palestine. Leur insistance sur le fait que la justice est indivisible s’oppose à la fois à l’instrumentalisation cynique de la Palestine par la République islamique et aux logiques de clivage qui séparent l’anti-impérialisme des luttes contre l’autoritarisme au niveau national.

L’internationalisme, tant en tant que concept qu’en tant que forme politique, n’a jamais été un « ajout » aux luttes locales et nationales, mais un élément constitutif de la politique de classe en tant que telle, enraciné dans la socialité du capital lui-même en tant que relation intrinsèquement mondiale qui se reproduit à travers le marché mondial. Aujourd’hui, alors que le marché mondial se réorganise selon des lignes multipolaires et logistiques, le campisme apparaît de plus en plus en décalage avec sa propre époque historique. La tâche qui nous attend consiste à renouveler un internationalisme capable de perturber les circuits de la guerre et de l’accumulation et de défendre les couloirs de la vie — une tâche qui ne peut être menée à bien que par l’articulation concrète des luttes, et non par l’universalité abstraite des alignements campistes.

Amir Kianpour
Chercheur et militant internationaliste. Ses recherches portent sur les temporalités historiques du capitalisme, en particulier à travers la guerre et la logistique, les différents modes de subsomption sous le capital, l’histoire intellectuelle et politique de la gauche au Moyen-Orient et la révolution iranienne de 1979. Il a traduit en persan plusieurs ouvrages de théorie critique et de marxisme. Il est docteur en philosophie de l’Université Paris 8, en France, et possède également une formation en sociologie.

Morteza Samanpour
Chercheur et militant originaire d’Iran. Son travail transdisciplinaire mobilise la théorie critique marxienne, les histoires coloniales et les approches philosophiques du temps pour penser la reproduction globale du capital. Il est éditeur au Marx & Philosophy Review of Books et développe actuellement des recherches sur la guerre, la logistique et l’internationalisme au Moyen-Orient.

Ce texte a été traduit en français pour Contretemps. Quelques modifications ont été apportées et revues par les auteurs par rapport à la version originale.
https://www.contretemps.eu/author/morteza-samanpour/

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