par Fabrizio Burattini
Il y a quatre-vingts ans, avec la victoire au référendum des 2 et 3 juin 1946, l’Italie a choisi de chasser le roi et d’instaurer une République, comme forme institutionnelle de l’État après la chute de la dictature fasciste. Ce choix a constitué une étape importante dans cette « révolution inachevée » que fut la victoire des forces de la Résistance antifasciste. C’est également à cette époque qu’a été élue l’Assemblée qui a rédigé le texte de la Constitution, adopté officiellement deux ans plus tard.
C’était également la première fois que des élections véritablement « libres » se déroulaient dans notre pays (en réalité, des élections partielles avaient déjà eu lieu en mars précédent), car pour la première fois dans l’histoire du pays, toutes les citoyennes et tous les citoyens pouvaient voter, à condition d’avoir atteint l’âge de 21 ans.

Il s’agissait d’une nouveauté absolue et, à certains égards, bouleversante, magnifiquement racontée il y a trois ans par Paola Cortellesi dans le film « C’è ancora domani », qui met en lumière la participation massive des femmes au vote, dans lequel elles ont vu un signe tangible de l’ampleur des changements en cours dans le monde. Dans le Royaume d’Italie, proclamé en 1861 après l’annexion d’une grande partie du territoire national au Piémont savoyard (il manquait encore le Latium et le Triveneto), le droit de vote était réservé aux seuls citoyens de sexe masculin âgés de plus de 25 ans et de « haute condition sociale », ce qui ne représentait que quelques pourcents de l’électorat potentiel. Au cours des années suivantes, ce droit fut progressivement étendu, mais toujours sur la base de critères rigides de classe sociale et de cens, jusqu’à ce qu’en 1912, tous les citoyens de sexe masculin âgés d’au moins 21 ans et ayant réussi l’examen de fin d’école primaire soient admis au droit de vote. Puis, en 1918, le droit fut étendu à tous les hommes (même analphabètes), à condition qu’ils aient effectué leur service militaire pendant la Première Guerre mondiale. Vint ensuite le fascisme, qui, avec ses lois spéciales de 1926, abolit de fait le droit de vote pour tous.
Le choix de soumettre à référendum, et donc à la « volonté du peuple », la détermination de la forme institutionnelle de l’État post-fasciste a constitué la concrétisation de l’engagement pris conjointement par le gouvernement Badoglio et le commandement des forces « alliées » (anglo-américaines) par le décret du 25 juin 1944, qui « promettait » l’élection d’une assemblée constituante au suffrage universel, libre de choisir la forme institutionnelle monarchique ou républicaine.

Le bulletin de vote du référendum
Certes, après ce que la monarchie de Savoie avait fait au cours de son quasi-siècle de domination sur le territoire italien (1861-1945), on s’attendait à une victoire bien plus écrasante que le maigre 54,3 % (12 718 641 pour la République et 10 718 502 pour la monarchie) du 2 juin 1946. Le résultat doit toutefois être replacé dans le contexte du retard social chronique du pays, de la soumission culturelle persistante à une dynastie qui, comme toutes les dynasties « régnantes », se présentait en tout état de cause comme la garante des maigres miettes dont « jouissait » le peuple.
Par ailleurs, le choix républicain fut, grâce aussi à l’approche de compromis avec les Alliés pratiquée par tous les principaux partis du CLN, un choix de « transition » et non de rupture. Le départ des Savoie pour leur exil doré (d’ailleurs violé sans vergogne à de très nombreuses reprises : Emanuele Filiberto lui-même, l’actuel « prétendant au trône », a raconté : « L’exil ? Nous l’avons violé tant de fois. En Italie, nous dînions même avec des politiciens et les carabiniers nous saluaient ») n’avait rien à voir avec les choix républicains mis en œuvre de manière drastique en 1649 par les Anglais, en 1789 par les Français et en 1917 par les Russes.
Et le choix de la « transition » plutôt que de la rupture fut encore plus visible et lourd de conséquences lorsqu’aucune purge substantielle des éléments fascistes ne fut effectuée au sein des administrations publiques, cédant même aux pressions que les « alliés » eux-mêmes exerçaient depuis octobre 1943 sur le CLN. C’est l’amnistie accordée par le ministre de la Justice, Palmiro Togliatti, vingt jours après le référendum (le 22 juin 1946) à des milliers de militants et de dirigeants fascistes encore en prison, y compris des tortionnaires notoires des bandes de la République sociale pro-nazie, qui a définitivement clos le problème. Tout cela au nom de la « pacification » nationale et décidé personnellement par Togliatti sans même consulter la direction de son parti.
Ce n’est donc pas un hasard si l’Italie fut, parmi les pays ayant directement connu l’oppression nazie et fasciste (France, Belgique, Pays-Bas et Norvège), celui qui infligea les peines les plus légères aux responsables.
Quoi qu’il en soit, la « promesse » de la révolution et le « pari » sur la démocratie républicaine furent les fondements de cette « démocratie des partis de masse » qui s’installa au lendemain du 2 juin 1946. Lors du scrutin pour l’Assemblée constituante, les trois principaux partis (Démocratie chrétienne, Parti socialiste italien d’unité prolétarienne, Parti communiste italien) ont obtenu au total 75 % des voix (la DC 8,1 millions, le PSIUP un peu moins de 4,8 millions et le PCI un peu moins de 4,4 millions).
Les 25 % restants des sièges (rigoureusement attribués à la proportionnelle) furent répartis entre 13 autres partis, dont les plus importants furent le Parti libéral italien (avec environ 1,5 million de voix), le Front de l’Homme ordinaire (qui recueillit pour l’essentiel ses 1 200 000 voix parmi les nostalgiques de Mussolini), le Parti républicain italien (avec un peu plus d’un million de voix).
Mais le phénomène le plus marquant qui caractérisa cette époque et qui se prolongea pendant plusieurs décennies fut la forte participation électorale (avec un taux de participation toujours compris entre 85 et 90 %) et la participation très répandue à la vie politique en général. Dans les mois qui suivirent immédiatement la chute définitive du fascisme (25 avril 1945), des millions de personnes s’inscrivirent et participèrent à la vie politique des partis. Le PSIUP, lors de son congrès d’avril 1946, déclara compter plus de 700 000 adhérents. La DC, en 1948, déclarait 1 100 000 adhérents (auxquels s’ajoutaient les 2 millions d’adhérents de l’Action catholique). Mais le phénomène du « parti de masse », non seulement en termes de chiffres mais aussi par la capillarité de son implantation et le militantisme de masse, caractérisait surtout le PCI qui passa de 1,8 million de membres en 1945 à 2,25 millions en 1947, en l’espace de deux ans.
Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir les mérites et les défauts des « partis de masse » et en particulier de la forme politique et organisationnelle que Togliatti (avec l’accord de Staline) imposa au PCI avec le « tournant de Salerne » de 1944, le soi-disant « nouveau parti ». Il n’en reste pas moins que cette forme et ce type de politique ont accompagné et marqué (pour le meilleur et pour le pire) la vie politique de notre pays pendant près de 50 ans, jusqu’à la soi-disant « deuxième » République.
Il n’y a aucune nostalgie dans ce que nous avons écrit. Ce n’était pas un « âge d’or ». Le contexte était totalement différent et n’existe plus aujourd’hui, ni sur le plan géopolitique, ni au niveau des rapports de classe. Ce sont des époques et des contextes qui ne peuvent plus se reproduire aujourd’hui. Mais, comme toujours dans l’histoire, se souvenir de ce qui s’est passé dans le passé peut être utile pour mieux concevoir l’avenir.
Traduction ML
