Les États-Unis viennent de dépenser des milliards de dollars pour perdre une guerre qui enrichit leurs oligarques, appauvrit la population, sape leurs alliances et renforce leurs ennemis. Pour justifier cette folie autodestructrice, la Maison Blanche invoque Jésus et le génocide.
Le 20 avril, on m’a demandé de prendre la parole à New York sur l’éthique et le pouvoir. Mon opinion, que j’ai exprimée lors d’une conversation au Council on Foreign Relations, dans cette petite vidéo et dans les médias, était que notre guerre totalement contraire à l’éthique était également totalement autodestructrice. Cette guerre, une catastrophe en soi, illustre le principe directeur de la politique étrangère de Trump : le suicide d’une superpuissance. Ce terme est depuis entré dans l’usage courant, et les lecteurs/lectrices m’ont demandé de l’expliquer plus en détail.
Des empires se sont déjà élevés puis sont tombés, mais à ma connaissance, aucun État n’a jamais choisi de détruire son propre pouvoir, et y est parvenu avec une telle rapidité.
Il est difficile d’y voir clair. Même si nous nous opposons aux initiatives isolées de Trump, nous espérons qu’elles reposent d’une manière ou d’une autre sur une certaine compréhension de l’intérêt national. Ce n’est pas le cas. Pour prendre le recul nécessaire à la compréhension de la nature de cet autodestruction anti-stratégique, il sera utile d’examiner les treize fondements traditionnels du pouvoir étatique.
1. Le statut d’État. Une superpuissance doit, au minimum, être un État moderne. Cela signifie qu’il doit s’agir d’un dispositif qui rassemble, par le biais de la loi et d’autres institutions, un ensemble plus large de citoyen·nes autour d’un projet commun. Rien n’indique que l’administration Trump considère les États-Unis d’Amérique comme un État. Elle traite l’existence des États-Unis comme une opportunité commerciale réservée à une poignée de privilégiés, qu’ils soient américains ou non.
2. L’intérêt national. Une autre exigence minimale d’une superpuissance serait de comprendre pourquoi ce pouvoir doit être utilisé. L’administration Trump ne manifeste aucun intérêt pour le bien du peuple. Les théoricien·nes des relations internationales ont des opinions divergentes sur la manière dont les dirigeant·es appréhendent les intérêts nationaux ; nous ne sommes toutefois pas préparé·es intellectuellement à une situation dans laquelle le dirigeant se moque tout simplement de l’État ou de la nation.
3. La succession. Une fois encore, pour qu’un État conserve son statut de superpuissance, il doit assurer sa pérennité dans le temps. La condition fondamentale de cette continuité est l’existence d’un principe de succession, c’est-à-dire un mécanisme par lequel le pouvoir est transféré d’un groupe de personnes à un autre tout en garantissant le fonctionnement continu des institutions. Aux États-Unis, c’est la démocratie qui permet cette succession. Historiquement, il existe des moyens de succession, par exemple par la dynastie (ou l’adoption dynastique, comme dans la Rome du IIe siècle) ou par la décision d’un politburo, comme en Chine ou en URSS (aux États-Unis, ce serait un politburo capitaliste, le genre de clan oligarchique [oligarchical coven] qui nous a valu JD Vance). Passer de la démocratie à des arrangements aussi différents mettrait fin à la république américaine. Trump aspire à rester au pouvoir indéfiniment, et le dit ouvertement. En remettant en cause le vote, il remet en cause l’Amérique, et donc la puissance américaine.
4. Les élites. Pour que les États prospèrent et accumulent et maintiennent le pouvoir, il faut que les bonnes personnes soient aux commandes. Il n’existe pas de moyen parfait d’y parvenir, et il existe une tension inévitable, comme l’ont noté les stoïciens romains et d’autres, entre les compétences nécessaires pour atteindre les plus hautes fonctions et celles qui conviennent pour servir l’intérêt général. Et celles et ceux qui accèdent à une position d’autorité tenteront de la transmettre à leurs enfants ; l’Église catholique romaine est allée jusqu’à insister sur le célibat des prêtres pour contrer cette tendance. Historiquement, les États puissants cherchent des moyens de permettre à des personnes qualifiées d’occuper des postes d’autorité, quelle que soit leur naissance. La Chine ancienne disposait d’un système d’examens. Napoléon a établi le principe du mérite tant dans la vie civile que militaire. Les États-Unis disposaient d’une fonction publique qui faisait l’envie du monde entier ainsi que d’une armée qui était leur institution la plus méritocratique. L’administration Trump a choisi de démanteler la fonction publique et de purger le commandement militaire de ses éléments de qualité. Ce processus a été mené par des personnes qui sont elles-mêmes totalement inaptes à occuper la moindre fonction, sans parler de postes au sein du cabinet. Pour comprendre où nous en sommes, il faut réaliser que des personnes telles que Tulsi Gabbard, Kash Patel et Pete Hegseth, à propos desquelles on pourrait soulever d’autres objections, n’avaient aucune raison d’accepter leur nomination, puisqu’elles ne possèdent aucune qualification. Le fait que de telles personnes aient pu être envisagées, et a fortiori nommées, est le signe d’un suicide de superpuissance.
5. L’éducation. Au sens profond, une superpuissance doit disposer d’un mécanisme permettant de renouveler sa société, et par là même sa politique et son administration, en préparant sa population à comprendre les défis du monde. Cette administration a fait le contraire. Il est interdit aux étudiant·es universitaires de se rassembler et d’exprimer leurs opinions ; les administrations universitaires sont menacées de représailles si elles permettent à leurs professeur·es d’enseigner librement ; les bibliothèques à travers le pays, y compris dans les académies militaires, sont purgées de livres utiles ; l’éducation publique est généralement remplacée par des escroqueries par lesquelles l’argent des impôts est transféré des plus pauvres vers les plus riches tandis que les écoles elles-mêmes sont privées de ressources ; un internet non réglementé est autorisé et même encouragé pour transformer la sphère publique en un domaine d’émotions et de récriminations.
6. La science. L’ascension des grandes puissances implique souvent une alliance entre la politique et la science. Les anciens Mésopotamiens étaient des astronomes dont les systèmes de description du ciel marquent encore aujourd’hui nos modes de pensée ; il en allait de même pour les Mayas. Les Romains ont su mettre en pratique la science grecque pour construire, défendre et soigner. La Renaissance fut, et ce n’est pas un hasard, également l’ère des explorations. Les puissances impériales modernes ont mis en place des institutions étatiques pour financer la science et attirer les scientifiques ; les États-Unis à partir des années 1940 ont été l’exemple le plus marquant de cette tendance, et la science (souvent pratiquée par des immigrant·es) a constitué le fondement le plus important de la superpuissance américaine. La politique américaine actuelle consiste à financer la science sur la base de tabous idéologiques primitifs et à décourager les jeunes scientifiques d’immigrer aux États-Unis. Les scientifiques chevronné·es partent eux aussi ; un·e collègue occupant une position centrale dans le monde scientifique américain vient de m’annoncer qu’iel quittait le pays, en partie parce que l’environnement général y est meilleur ailleurs. La politique américaine consiste également à jeter le doute sur des observations scientifiques fondamentales, telles que celles concernant le changement climatique d’origine humaine.
7. L’énergie. Les groupes humains qui innovent dans le domaine des technologies énergétiques s’épanouissent ; ceux qui ne le font pas périssent. C’est peut-être là la vérité la plus profonde de notre histoire ; un magnifique ouvrage à paraître démontre l’importance des transitions énergétiques au niveau le plus fondamental, celui de l’histoire de la vie sur Terre elle-même. Les humains qui ont maîtrisé le feu ont pu consommer davantage d’énergie. Les humains qui ont domestiqué les chiens ont pu utiliser leur énergie pour chasser les mammouths. Celles et ceux qui ont domestiqué les plantes ont pu détourner l’énergie solaire à leurs propres fins. Celles et ceux qui ont compris la météo et le climat ont pu exploiter l’énergie éolienne à des fins d’exploration et de conquête, comme l’ont fait les Vikings. Les États-Unis ont été fondés à l’aube d’une transition vers les énergies fossiles : charbon, pétrole, gaz naturel. Ces formes d’énergie sont aujourd’hui en voie de disparition, non seulement sur le plan écologique, mais aussi sur le plan économique. Et pourtant, cette administration a choisi d’annuler la transition énergétique américaine et de subventionner des technologies qui n’ont aucun avenir. C’est le suicide d’une superpuissance sous sa forme peut-être la plus élémentaire. Et rien ne pourrait profiter davantage au principal rival des États-Unis, la Chine, que ce choix.
8. Technologie. Il est facile d’associer la technologie à l’ascension des grandes puissances. Les prouesses militaires sont intimement liées à l’innovation de l’éperon à la mitrailleuse, le lien de causalité est incontestable. Alors que les États-Unis consacrent des sommes colossales à l’armement, l’administration Trump a choisi de se concentrer sur les armes du passé plutôt que sur celles du futur. L’idée de Trump consiste en des cuirassés portant son nom, inspirés de ce dont il se souvient d’un film. Les plans des cuirassés de « classe Trump » sont un mélange de fiction et de vulnérabilité, ce qui reflète bien le personnage. L’idée est d’investir des sommes colossales dans un type d’arme considéré comme obsolète depuis 1943, et qui, s’il venait à être construit, serait extrêmement vulnérable face aux armes dont disposent désormais les autres pays. Cet atavisme stratégique éloigne les États-Unis de la sécurité nationale dans son sens le plus fondamental. La guerre de haute technologie entre la Russie et l’Ukraine, et en particulier la défense réussie de l’Ukraine, révèle la nature de la guerre moderne. L’administration Trump a choisi d’ignorer les leçons de cette guerre et de rabaisser et de priver de financement l’allié ukrainien des États-Unis, au détriment des intérêts américains et de la capacité de combat des États-Unis.
9. La diplomatie. Cet art, célébré par les grandes puissances, a été mis à mal par les États-Unis. Il ne peut être pratiqué sans une compréhension des autres pays, comme l’ont souligné les diplomates américains les plus avisé·es (par exemple Henry Kissinger, à qui l’on peut difficilement reprocher un manque de fermeté). Elle repose, aux États-Unis comme ailleurs, sur la constitution délibérée d’un corps diplomatique où les membres se forment aux langues et échangent leurs connaissances. Sous l’administration Trump, le service diplomatique a été mis au rebut. Le principe de la diplomatie, tel qu’il est, est que les autres pays feront ce que nous voulons parce que nous sommes grands et puissants. Cela n’a pas fonctionné. L’idée bizarre selon laquelle le président peut lui-même « conclure des accords » est le signe d’une secte religieuse ; comme la plupart des sectes, son activité consiste à inventer des excuses toujours plus créatives pour justifier l’absence de résultats. Rien ne prouve que Trump sache négocier, et les preuves du contraire abondent : par exemple, la défaite dans les guerres commerciales avec la Chine ; sa vulnérabilité personnelle face aux préférences des dirigeants russes ; et le désastre de l’enrichissement nucléaire iranien, dont Trump lui-même est le principal instigateur. Dans la pratique, les négociations cruciales, avec l’Iran et ailleurs, ont été confiées à deux personnes, Steve Witkoff et Jared Kushner, qui entretiennent des relations personnelles étroites avec le président et ont des intérêts économiques évidents dans les conflits en question. La diplomatie des Huns était bien plus sophistiquée que cela. On ne saurait trop insister sur le caractère primitif de l’approche américaine actuelle, et sur la joie qu’elle procure aux ennemi·es de l’Amérique.
10. Alliances. Les grandes puissances ont des allié·es. Certes, elles peuvent changer rapidement d’alliances pour des raisons d’intérêt, comme l’a fait de manière célèbre l’Empire romain d’Orient (byzantin). D’ailleurs, toute l’histoire de l’Empire romain a été marquée par une diplomatie active avec les barbares voisins (selon la vision des Romains) ; l’archéologie témoigne des accords qui ont été conclus. L’histoire des empires européens modernes a également été marquée par des alliances mûrement réfléchies, comme l’ont compris les architectes de la superpuissance américaine. Sous l’administration Trump, les allié·es utiles sont raillé·es et marginalisé·es sans autre raison que des caprices personnels et un sentiment de ressentiment. Comme il n’y a aucun sens de l’intérêt de l’État ou de la nation, il ne peut y avoir aucune compréhension du fait que les alliances sont utiles. Trump se sent agacé parce qu’il est en train de perdre une guerre et retire les troupes américaines d’Allemagne ; ces troupes sont là pour permettre aux États-Unis de gagner des guerres. Personnellement, je ne vois aucun autre exemple où les dirigeants d’une grande puissance se seraient comportés de la sorte, sans doute parce que ce genre de choix est incompatible avec le maintien du pouvoir. Les États-Unis semblent désormais traiter comme des « alliés » des pays du Moyen-Orient qui n’ont rien à offrir si ce n’est leurs propres intérêts dans l’utilisation des forces armées américaines dans leur région, un engagement permanent dans la politique désastreuse du pétrole, et des opportunités financières pour les proches de Trump.
11. Le système international. L’Amérique de l’après-guerre a accompli quelque chose de bien plus impressionnant que la simple mise en place d’un système d’alliances ; elle a en substance créé un ensemble de lois, de règles et de normes qui ont permis à la puissance américaine de se maintenir et de s’étendre. L’Union européenne et l’OTAN, tant décriées aujourd’hui par les partisan·es de Trump, étaient le résultat direct et indirect de politiques américaines intelligemment conçues pour maximiser les intérêts commerciaux et sécuritaires des États-Unis. Mais cette réussite allait bien au-delà, et était en effet sans précédent dans l’histoire : l’élaboration de lois et de conventions qui ont maintenu un pays au centre du monde. Aujourd’hui, les partisan·es de Trump se rendent au Forum économique mondial, à la Conférence de Munich sur la sécurité et à d’autres rassemblements similaires pour se plaindre que les règles sont contre elles/eux — c’était exactement le contraire, car c’est l’Amérique qui a établi ces règles. En détruisant délibérément son propre système international, ce gouvernement américain renforce la position de ses rivaux, la Chine et la Russie, qui réclamaient précisément que cela se produise, mais qui n’avaient pas la capacité de le faire.
12. La notion de victoire. Une superpuissance sort gagnante des affrontements, du moins de temps à autre. Cette administration essuie défaite après défaite, et les autres la voient perdre. Trump avait annoncé que son principal moyen de pression serait les droits de douane, mais il a ensuite perdu sa guerre commerciale contre la Chine, laissant Pékin plus puissant et plus enhardi. La guerre russo-ukrainienne est un cas curieux. Une victoire de l’Ukraine servirait les intérêts des États-Unis en termes de prospérité et de stabilité ; mais sous Trump, les États-Unis ont changé leur politique, passant d’un soutien à l’Ukraine à un soutien à la Russie. Ils ont donc perdu de cette manière. Mais depuis que les États-Unis ont opéré ce revirement, l’Ukraine s’en sort de mieux en mieux dans la guerre, tandis que la Russie s’en sort de moins en moins bien. Ainsi, étonnamment, les États-Unis ont réussi à être les perdants de cette même guerre à double titre : en ne voyant pas leurs propres intérêts, puis en ne parvenant pas à les défendre. La guerre avec l’Iran est une défaite stratégique évidente au sens traditionnel du terme ; dans la mesure où il y avait des objectifs américains, ils n’ont pas été atteints. Les politiques de Trump ont laissé l’Iran avec davantage d’uranium enrichi entre les mains d’un régime plus radical qui détient de nouvelles sources de pouvoir économique dans le monde. Dans la situation actuelle, où les options militaires ont été épuisées de manière humiliante, les instruments utiles seraient ceux qui impliqueraient de communiquer avec le peuple iranien ou d’influencer la société iranienne. Ces institutions existaient jusqu’à très récemment ; elles ont été délibérément démantelées, en grande pompe, au début de l’année 2026.
Les États-Unis sont aujourd’hui dirigés par des personnes qui célèbrent la défaite à travers des symboles caractéristiques d’États en déclin catastrophique. Prenons par exemple la description faite par le secrétaire à la Défense Hegseth du sauvetage d’un pilote américain, qu’il a comparé à la résurrection de Jésus. Le caractère outrageusement blasphématoire de cette affirmation risque de nous faire oublier l’impuissance stratégique qu’elle révèle. Des images christologiques de ce genre sont utilisées à des fins de propagande pour transformer une défaite dans le monde réel en une victoire dans un monde imaginaire. Les États-Unis ont perdu la guerre en Iran. Entre autres choses, ils n’ont pas été capables de mener une campagne aérienne. La destruction d’un chasseur américain signifiait qu’une mission individuelle avait échoué. C’est bien sûr une bonne nouvelle que le pilote ait survécu. Mais l’idée qu’il s’agissait d’un « véritable miracle », comme l’a affirmé Hegseth, place malheureusement les États-Unis dans la tradition des perdants qui utilisent Jésus pour prétendre être des gagnants. Un exemple historique de cela est le romantisme polonais, avec son idée que l’effondrement d’une république (principalement dû aux inégalités de richesse) a fait de la Pologne le « Christ des nations ». L’autodéification de Donald Trump doit être considérée dans des termes similaires : un président capable d’affirmer son pouvoir dans ce monde n’aurait pas besoin de prétendre que sa véritable autorité provient d’un autre monde. Ses fantasmes de destruction totale de la civilisation iranienne s’inscrivent dans un panorama apocalyptique incompatible avec une politique décente.
13. Finances. Bien que ce ne soit pas le sujet historique le plus passionnant, le désastre budgétaire est à l’origine de nombreux effondrements marquants du pouvoir étatique, tant dans l’Antiquité qu’à l’époque moderne. Sous Trump, notre dette nationale avoisine désormais les 40 000 milliards de dollars. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la dette nationale dépasse le PIB du pays. Il s’agit là d’un point de comparaison important : il est normal d’enregistrer d’importants déficits lorsqu’on est confronté à un défi de l’ampleur d’une guerre mondiale. Nous enregistrons d’énormes déficits pour une raison tout à fait différente : parce que nous refusons d’imposer les particulier·es et les entreprises fortunées. Ce n’est pas une approche compatible avec la conduite et la victoire dans les guerres, ni avec le maintien des services sociaux qui permettent à une société moderne de fonctionner. Plus profondément encore : cela reflète une approche de la politique – le gouvernement comme service à la clientèle des plus riches – qui nous conduit du pouvoir à l’éthique.
La guerre peut nous amener à diagnostiquer un suicide de superpuissance. On ne peut pas gagner des guerres quand on n’a aucune idée de ce qu’on fait, parce qu’on n’a aucun cadre de référence (comme la nation ou l’État) au-delà de ses propres sentiments. On ne peut pas bien les mener quand ce sont les mauvaises personnes qui prennent les décisions quotidiennes et que ce sont les mauvaises armes qui sont déployées. On ne peut pas raisonnablement y mettre fin quand il n’y a pas de pratique de la diplomatie, aucune notion de la valeur des alliances et aucune préoccupation concernant la corruption.
Mais même en nous concentrant strictement sur la puissance, nous en reviendrons à la justice. Or, tout comme la guerre n’est qu’un symptôme du suicide des superpuissances, ce suicide n’est lui-même qu’un symptôme d’un état encore plus profond, celui-là même qu’il faut traiter.
Même si tout ce qui nous importait était la puissance américaine, nous devrions nous demander comment remédier aux distorsions de la démocratie et aux inégalités criantes qui ont permis une stratégique d’une ampleur historique. Après un an de Trump, nous sommes confronté·es à une situation où la réforme et la réparation ne sont plus des catégories pertinentes. Et, dans un certain sens, cela est utile. Le fait que nous en soyons arrivé·es là, le fait qu’une seule année de Trump ait pu mener au suicide de la superpuissance, nous montre que le statu quo antérieur était intenable.
Les systèmes qui ont fait des États-Unis une superpuissance ne peuvent pas être reconstruits tels qu’ils étaient, et ils ne devraient pas l’être : ils comportaient des injustices structurelles qui ont rendu possible la tentative actuelle d’autodestruction. De là où nous en sommes aujourd’hui, deux voies s’offrent à nous : l’une est la chute auto-induite de la république américaine ; l’autre consiste à repenser les idéaux américains et à restructurer la politique américaine afin de donner au peuple davantage de pouvoir sur un avenir plus juste.
Timothy Snyder, 9 mai 2026
https://snyder.substack.com/p/on-superpower-suicide
Traduit par DE
