La guerre en Iran a redéfini le paysage créé par le soulèvement de 2022 : elle a renforcé la République islamique, donné un nouvel élan à la droite monarchiste de la diaspora et réduit la marge de manœuvre pour une politique féministe autonome. Dans cet entretien, la chercheuse iranienne Firoozeh Farvardin explore les moyens de s’opposer au régime sans soutenir une intervention étrangère et de maintenir, à partir de la base, des réseaux de solidarité, de résistance et d’internationalisme.
En septembre 2022, l’assassinat de Mahsa Jina Amini – une jeune Kurde iranienne de 22 ans arrêtée à Téhéran par la « police des mœurs », qui l’accusait d’avoir enfreint les règles relatives au port obligatoire du hijab (voile) – a déclenché en Iran l’un des plus grands soulèvements depuis l’instauration de la République islamique. Avec ce slogan en kurde « Jin, Jiyan, Azadî » – « Femme, vie, liberté » –, la contestation contre le contrôle de l’État sur le corps des femmes s’est rapidement transformée en une remise en cause plus large du régime, de ses mécanismes répressifs et des formes d’inégalité sociale et politique qui traversent le pays.
Près de quatre ans plus tard, le contexte a radicalement changé. La répression d’État a démantelé des réseaux, emprisonné des militant.es et poussé de nombreuses activistes à l’exil. Dans le même temps, l’offensive militaire d’Israël et des États-Unis a redessiné le paysage politique : elle a permis à la République islamique de se présenter comme la défenseuse de la souveraineté nationale, de renforcer les discours d’unité interne et d’intensifier la criminalisation de celles et ceux qui s’opposent au régime. Parallèlement, les secteurs monarchistes et de droite, particulièrement actifs au sein de la diaspora, ont gagné en visibilité grâce à un discours associant le changement de régime à une intervention extérieure et avec lequel ils cherchent à se présenter comme la voix légitime de l’opposition iranienne.
Dans cet entretien réalisé en avril 2026, Firoozeh Farvardin – chercheuse et militante féministe iranienne installée en Allemagne, rattachée à l’Institut berlinois spécialisé dans la recherche sur les migrations et l’intégration de Berlin (BIM) – analyse la place des féminismes dans un contexte marqué par la répression à l’intérieur du pays, la guerre et la lutte entre les différents courants politiques pour la représentation de l’opposition iranienne. Ses travaux portent sur l’État iranien moderne, les politiques de reproduction et de genre, ainsi que les stratégies de résistance des mouvements féministes. Dans une perspective féministe et décoloniale, Farvardin étudie l’articulation entre morale politique, néolibéralisme et autoritarisme au sein de la République islamique. Dans cet entretien, elle souligne la nécessité d’adopter une position capable de s’opposer au régime sans pour autant soutenir une intervention étrangère, de soutenir les réseaux de soins et d’entraide qui restent actifs en Iran et de repenser, à partir de la base, les possibilités d’un nouvel internationalisme féministe.
Une grande partie de la couverture internationale de la crise iranienne s’articule autour d’une perspective géopolitique : les États-Unis, Israël, la République islamique, la Russie, la Chine, les puissances régionales. Dans ce cadre, les voix féministes iraniennes sont souvent reléguées au second plan. Que perd-on à ne considérer l’Iran que sous cet angle ? Et comment les attaques d’Israël et des États-Unis sont-elles interprétées par celles et ceux qui luttent à l’intérieur du pays ?
Les récits que l’on retrouve dans les médias et dans une grande partie du débat public sont presque toujours géopolitiques. Je ne dis pas que cette dimension n’est pas importante. Bien sûr qu’elle l’est. Mais lorsqu’on parle de cette région, et de l’Iran en particulier, le débat est presque entièrement accaparé par cette perspective. On parle d’États, d’alliances, d’équilibres militaires, d’intérêts stratégiques. Et ce qui disparaît, c’est la société iranienne.
Pour ma part, je souhaite partir d’un autre angle : observer ce qui se passe en Iran à partir du point de vue des gens ordinaires. Cela implique de s’interroger sur la relation entre la politique intérieure et les événements extérieurs. Car il ne s’agit pas de deux plans distincts. La guerre, les sanctions, les menaces militaires et la répression d’État s’articulent les unes avec les autres. Pour les personnes qui vivent en Iran, la question n’est pas seulement de savoir quel acteur international gagne ou perd du pouvoir, mais quelles possibilités subsistent pour s’organiser, résister, s’exprimer et imaginer une vie différente.
La première chose à comprendre, c’est que la guerre agit comme un moment contre-révolutionnaire. En Iran, il y a eu un cycle de mouvements révolutionnaires depuis 2016, avec un pic en 2022 et un autre moment important en janvier 2026. À l’instar d’autres féministes iraniennes, je pense que la guerre fait obstacle aux aspects les plus progressistes de ce cycle. Que la République islamique gagne ou perde, la guerre est une aubaine pour le régime, car elle lui permet de réprimer le mouvement d’opposition et de gagner en légitimité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Ce qui se passe en dehors de l’Iran est très inquiétant. Dans certains milieux qui se considèrent comme progressistes ou de gauche, le régime commence à être perçu presque mécaniquement comme une force légitime parce qu’il s’oppose aux États-Unis et à Israël. On oublie qu’il y a très peu de temps encore, des milliers de personnes ont été massacrées en l’espace de quelques jours. On fait désormais l’éloge de la figure du Guide suprême ou de celle des commandants militaires dont l’assassinat constitue un acte de violation du droit, mais on passe sous silence le fait qu’ils étaient eux-mêmes responsables d’assassinats et de répression. Une forme de normalisation s’est installée : le régime gagne en légitimité simplement parce qu’il se positionne du côté opposé aux États-Unis et à Israël.
En Iran, pendant ce temps, des exécutions ont lieu tous les jours. De nombreuses personnes sont arrêtées sous l’accusation d’être des espions, d’être contre la guerre ou de soutenir les États-Unis et Israël. Pour être claire : je pense que le pays a été envahi illégalement. Peu importe que je sois d’accord ou non avec ce régime. Il s’agissait d’une invasion illégale. Je ne peux accepter qu’on assassine ainsi le dirigeant d’un autre sans que cela n’entraîne de conséquences. C’est un problème. L’autre, c’est que le régime utilise cette agression pour réprimer encore davantage.
Les sentiments nationalistes gagnent également du terrain. Cela ne signifie pas que tout le monde soutienne la République islamique. Mais beaucoup de gens commencent à penser que, face à une guerre illégale, ils devraient soutenir l’État iranien en tant que protecteur du pays. Je ne partage pas cette position, mais je comprends que la polarisation pousse certaines personnes à penser que soutenir l’État est moins dommageable que de soutenir une intervention étrangère.
Je le dis non seulement en tant que chercheuse vivant hors d’Iran, mais aussi en tant que féministe qui reste attachée à ce qui s’y passe dans le pays, qui travaille et mène des recherches, autant qu’elle le peut, avec les Iraniennes et les Iraniens et sur leur vécu. La voix qui manque dans l’espace public est celle de celles et ceux qui cherchent une troisième voie. Cette voix existe, en Iran comme au sein de la diaspora. Elle émane de ceux et celles qui entretiennent des réseaux de base, de ceux et celles qui mettent en œuvre des politiques de solidarité, de ceux et celles qui ne soutiennent ni le régime ni la guerre. Mais ces voix ne bénéficient que de très peu d’attention médiatique. Ce sont ces mêmes personnes qui tentent de reconstruire ou de maintenir en vie les réseaux qui étaient actifs pendant le soulèvement de 2022.
La République islamique s’est préparée pendant des années à une guerre. Elle dispose de missiles, d’armes, d’un programme de militarisation qui a continué à fonctionner même sous le poids des sanctions internationales. Mais elle ne s’est pas préparée à protéger la population. Elle n’a pas construit d’abris, n’a pas élaboré de plan pour une économie de guerre, n’a pas de stratégie pour assurer la vie quotidienne. La récession économique actuelle est très dure. Dans ce contexte, ce sont ces groupes et ces cercles politisés en 2022 qui apportent une aide concrète au niveau de la vie quotidienne. Ils tentent de soutenir la vie des gens ordinaires, des travailleuses et des travailleurs, ainsi que des familles des prisonniers politiques. Ils s’efforcent de les soutenir, de les accompagner et de leur donner la parole, malgré tout.
Le gros problème, c’est qu’Internet est pratiquement inexistant. La connexion avec le monde extérieur est coupée. Il existe un Internet interne, national, et quelques réseaux privés (VPN) hors de prix auxquels seul un petit groupe de personnes peut accéder. C’est pourquoi il est très difficile de savoir ce qu’il se passe réellement en Iran. D’après des messages, des messages sur les réseaux sociaux ou des communications fragmentaires de camarades, nous savons que ces cellules et ces communautés continuent d’essayer de rester en vie et de réfléchir à ce qu’elles peuvent faire. Mais elles fonctionnent en mode de survie minimale. Aujourd’hui, il est presque impossible de maintenir une position politique cohérente depuis l’intérieur.
En 2022, le mouvement d’opposition au régime semblait caractérisé par une forte empreinte féministe et émancipatrice. Aujourd’hui, en revanche, les discours monarchistes, militaristes ou ouvertement favorables à une intervention étrangère semblent gagner du terrain. Comment la situation a-t-elle changé entre le soulèvement de 2022 et les mobilisations les plus récentes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Iran ?
Quand je dis que la légitimité du régime s’est renforcée, même à l’intérieur de l’Iran, je ne veux pas dire qu’il est désormais populaire. Une opposition très forte persiste. Beaucoup de gens ordinaires continuent de manifester contre la République islamique. Il y a même des personnes qui souhaitent la guerre, car elles affirment que vivre sous ce régime est pire qu’une guerre. Je ne veux ni les juger ni nier leur libre arbitre. Je comprends les raisons qui peuvent pousser quelqu’un à tenir de tels propos. Mais je pense aussi qu’il faut savoir concrètement ce qu’est une guerre. Maintenant que la guerre est en cours, moins de personnes affirment ouvertement qu’elles préfèrent la guerre à la République islamique. La situation est extrêmement polarisée.
La nouvelle vague monarchiste et le soutien à la guerre doivent être compris comme une réaction contre-révolutionnaire. L’extrême droite monarchiste existait déjà auparavant. Elle était également présente lors du soulèvement de 2022. Comme dans tout mouvement social de grande ampleur, toutes les forces qui y ont participé n’étaient pas progressistes. Mais en 2022, les monarchistes ne détenaient ni l’hégémonie politique ni l’hégémonie discursive. La voix féministe, les communautés marginalisées, les positions progressistes avaient davantage la capacité de donner du sens.
En janvier 2026, en revanche, les monarchistes ont gagné beaucoup plus de terrain. Cela s’explique, en premier lieu, par la répression. Bon nombre de personnes qui avaient été actives en 2022 se trouvaient en prison ou avaient quitté le pays. Mais cela s’explique également par le soutien qu’ils reçoivent d’Israël, des États-Unis et de l’Arabie saoudite. Des sommes considérables sont consacrées à cette campagne. Elle s’exprime à la télévision par satellite, sur les réseaux sociaux, sur TikTok, ainsi que par le biais de campagnes massives destinées à ancrer l’idée que la restauration de la monarchie est la seule véritable alternative au régime.
Cette position a gagné en popularité. On ne peut pas l’ignorer. Le langage et la rhétorique du soulèvement de janvier 2026 n’étaient pas les mêmes qu’en 2022. Ni en Iran, ni à l’étranger. Il est évident que le discours était bien moins féministe.
Quoi qu’il en soit, contrairement à d’autres, je ne qualifierais pas ce mouvement de « fasciste » sans autre forme de procès. Ce débat existe, et souvent, les étiquettes servent à marquer une distinction : « ce n’est pas nous, cela appartient à un autre camp ». Je ne vois pas les choses ainsi. Je pense qu’il y a eu une continuité avec le cycle de manifestations entamé en 2022 après l’assassinat de Mahsa Jina Amini. Les preuves en sont sur ces réseaux sociaux, dans la participation des forces progressistes dans la rue et dans les formes d’organisation qui ont perduré. Mais, surtout en dehors de l’Iran, le discours qui a réussi à s’imposer était celui des monarchistes.
Cela influe sur la manière dont la guerre est interprétée. De l’extérieur, on peut en conclure : « le peuple iranien est majoritairement monarchiste et veut donc la guerre ». Cette interprétation sert à justifier une attaque contre l’Iran. Les monarchistes ont toujours existé et continuent d’être présents. Mais après avoir constaté pendant des mois que la guerre n’entraîne pas de changement de régime, mais bien la destruction du pays et l’effondrement de l’État, je pense qu’une partie de la population commence à comprendre autre chose. La guerre ne vise pas uniquement la République islamique. Elle rend la vie impossible en Iran. C’est pourquoi je pense que, s’en rendant compte, de nombreuses personnes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, sont de moins en moins favorables à une intervention de ce type. Malgré tout, les médias d’opposition de la diaspora et les secteurs les plus puissants continuent d’affirmer que les Iraniens préfèrent la guerre et l’intervention étrangère plutôt que de vivre sous le régime de la République islamique.
L’une des conséquences de la guerre, outre la destruction, le traumatisme et l’impossibilité de subvenir à ses besoins, est que la République islamique dispose désormais d’un pouvoir accru. Mais elle est également affaiblie. Et cela risque de la rendre encore plus dangereuse. Malheureusement, quel que soit l’issue pour le régime, ce sont encore les gens qui en font les frais. Auparavant, sous la répression d’État, des milliers de personnes ont été assassinées. Nous ne savons même pas combien. Nous savons qu’au moins des centaines de filles et de garçons ont été assassinés par le régime. Aujourd’hui, avec l’invasion, on compte également des milliers de morts et des centaines de filles et de garçons assassinés.
Ce que je me demande, c’est pourquoi il est si difficile de faire le deuil de toutes ces personnes. Politiquement, il est devenu très difficile de dire « je suis contre ces massacres » sans que quelqu’un ne réplique : « alors tu es pour l’autre camp ». Peut-être que le cas iranien est une expression extrême d’un phénomène plus général, mais telle est la situation dans le monde : une radicalisation brutale où la vie des personnes importe moins que le camp dans lequel on est censé se situer. C’est une histoire très triste.
Dans ce contexte de polarisation extrême, comment les féminismes peuvent-elles intervenir ? Quelles formes d’organisation ou de solidarité surmontent la répression du régime, le blocage politique dû à la guerre et le fait que les voix les plus bruyantes de la diaspora semblent prisonnières de l’opposition binaire entre la République islamique et l’intervention étrangère ?
Dire ce qui se passe actuellement en Iran implique nécessairement une certaine part de spéculation. Les informations sont très limitées. Dans cette polarisation, tout le monde semble avoir quelque chose à dire. Mais celles qui agissent réellement en Iran, ce sont les militantes civiles, dont beaucoup sont féministes, et les réseaux déjà actifs dans différentes villes pour assurer la vie quotidienne. Ce sont elles qui font entendre la voix des personnes emprisonnées, de celles condamnées à mort et des familles touchées. Elles viennent en aide aux personnes blessées ou incarcérées, partagent des informations et apportent leur soutien.
C’est cela, la véritable politique. Elle n’est pas menée par des personnes situées hors d’Iran qui appellent à la guerre, ni par celles qui prétendent représenter le peuple iranien à travers les médias de la diaspora. Elle est menée par ces groupes d’activistes, dont beaucoup sont féministes dans la pratique, même si elles ne se présentent pas toujours sous cette étiquette.
En ce moment même, la population est plutôt en mode survie. Certains groupes collectent des fonds pour venir en aide aux travailleuses et travailleurs qui ont perdu leur emploi, car de nombreuses usines ont été détruites. L’Iran compte par ailleurs un nombre considérable de travailleurs des plateformes numériques. Ces emplois ont également disparu. Il est très difficile d’imaginer combien de personnes se sont retrouvées sans emploi. Et il n’existe aucun plan d’État pour faire face à cette situation. Ces groupes commencent donc à mettre en place de petites structures de type économique alternatif, des formes d’entraide, des mécanismes pour produire quelque chose et subvenir ensemble à leurs besoins.
Un autre exemple est l’aide apportée aux personnes blessées après le soulèvement de janvier 2026. Beaucoup ne peuvent pas se rendre à l’hôpital car elles risquent d’y être arrêtées, voire assassinées. Certaines personnes ont encore des plombs ou de petites balles logées dans le corps. Celles et ceux qui leur viennent en aide font partie de groupes qui se sont formés pendant le soulèvement de Jina et qui continuent de communiquer, de se retrouver et de se mobiliser.
Il existe également des cuisines collectives. Elles ne sont pas aussi institutionnalisées qu’en Argentine ou dans d’autres pays d’Amérique latine, mais elles remplissent une fonction très importante : nourrir celles et ceux qui n’ont pas de quoi se nourrir. Bon nombre de ces initiatives sont organisées par des groupes féministes, de gauche ou progressistes.
Mais, sur le plan politique, ces réseaux n’ont aujourd’hui pas de voix cohérente. D’une part, parce qu’Internet est coupé et qu’ils ne peuvent pas s’exprimer. D’autre part, parce qu’en dehors de l’Iran, au sein de la diaspora, les plus bruyants sont soit les secteurs proches du régime, soit diverses formes de monarchisme.
Les droits des femmes ont souvent été utilisés comme justification d’une intervention étrangère au Moyen-Orient : l’idée que l’Occident doit les « sauver » de l’extrémisme islamique. En Iran, parallèlement, la République islamique tente de s’approprier certaines revendications féministes et de les utiliser dans sa propagande. Comment ces utilisations contradictoires des droits des femmes se manifestent-elles aujourd’hui ?
Chaque fois qu’il y a une guerre, une forme de masculinité hégémonique refait surface : la figure de l’homme héroïque qui protège la nation. De nombreux hommes cisgenres, y compris certains qui se considèrent comme de gauche et se sont désormais tournés vers la République islamique, présentent la guerre sous cet angle. Ils disent : « Nous protégeons notre territoire comme nous protégeons nos femmes. » Cette image est présente en Iran, mais aussi dans de nombreux autres pays.
Nous savons que, pendant les conflits armés, la violence de genre et la violence domestique augmentent. Les gens vivent dans le stress, sous la menace, dans la peur. Je ne dispose pas de statistiques directes sur ce qui se passe actuellement en Iran, mais des informations et des rumeurs circulent selon lesquelles cette recrudescence de la violence est bien réelle.
La République islamique joue également sur la question du hijab. À force de luttes et au prix de leur propre sang, les femmes ont obtenu certains droits sur leur corps. Aujourd’hui, le régime tente de dire : « nous n’avons aucun problème avec le hijab ». Lors de certaines manifestations pro-République islamique en Iran, on voit même apparaître des femmes sans hijab. Mais il s’agit là de propagande. Elle s’adresse à l’extérieur : l’objectif est de montrer que les femmes soutiennent la République islamique. En d’autres termes, le régime s’approprie les revendications conquises par les femmes et les utilise à son propre profit.
De l’extérieur, on observe un phénomène similaire. Nous avons vu Israël écrire « Femme, vie, liberté » sur ses missiles, pour tenter de s’approprier ce combat. C’est une guerre des discours. Les deux camps tentent de s’approprier non seulement les droits des femmes, mais aussi les luttes des populations autochtones, anticolonialistes et antiracistes.
Cela m’attriste beaucoup. En Iran, ceux qui ont opprimé le peuple iranien, les nationalités autochtones d’Iran, les Kurdes, les Baloutches, les minorités et les femmes, sont aujourd’hui présentés comme des héros des luttes anticoloniales et anti-impérialistes en dehors de l’Iran. La logique semble être la suivante : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Et une fois de plus, on oublie ce que vivent les gens sur le terrain.
Le discours du sauveur est présent des deux côtés. Mais je pense qu’il est moins utilisé aujourd’hui qu’il y a 20 ans, pendant la guerre en Irak ou celle en Afghanistan. Après tout ce qui s’est passé, y compris après le retour des Talibans, les États-Unis semblent avoir en partie abandonné leur discours sur « l’exportation de la démocratie » ou les « droits des femmes » comme justification principale. Aujourd’hui, on parle beaucoup plus ouvertement d’intérêts économiques, de pétrole, d’affaires, de la nécessité d’empêcher l’Iran d’acquérir du pouvoir. L’idée d’apporter la démocratie ou de libérer les femmes continue d’apparaître, mais elle n’occupe plus le devant de la scène.
En Amérique latine, on observe également une résurgence des masculinités agressives, souvent liées à la précarité de la vie. Quand il n’y a ni argent, ni travail, ni avenir, certains discours de droite offrent aux hommes une promesse de pouvoir : s’ils ne peuvent rien contrôler, ils peuvent au moins contrôler les femmes. Comment envisagez-vous cette relation entre impuissance sociale, masculinités réactionnaires et nouvelles droites ?
C’est une réaction à l’impuissance. Nous ressentons toutes et tous, d’une certaine manière, que nous n’avons pas prise sur les choses. Mais les réponses à ce manque d’autonomie sont différentes. L’extrême droite, mais aussi certains secteurs monarchistes iraniens, font une promesse très séduisante : ils disent que l’on peut retrouver du pouvoir, que l’on peut faire partie d’un projet gagnant, que quelque chose est en train de se faire. Cette promesse, qui reste illusoire, produit pourtant des effets très concrets.
Du côté des secteurs progressistes, en revanche, nous sommes en train de perdre la bataille du projet d’avenir concret. Souvent, l’avenir apparaît comme une spéculation trop abstraite. Certain·e·s peuvent penser qu’il faudrait l’abandonner et se concentrer uniquement sur le présent. Mais pour sortir de la peur, pour mener une vie normale, il faut une promesse de vie normale. On ne peut pas demander aux gens de tout sacrifier pour un avenir inconnu ou pour les générations futures. Les gens ont besoin de quelque chose de concret pour le présent et pour l’avenir proche.
Nous sous-estimons beaucoup ce besoin. Nous portons une part de responsabilité pour ne pas l’avoir pris plus au sérieux. Nous devons réfléchir à la manière de rendre nos projets plus attrayants pour les gens ordinaires, pour ces personnes lambda qui veulent vivre mieux, se sentir en sécurité, avoir un certain contrôle sur leur vie.
Récemment, vous avez animé une discussion intitulée « Plaisirs fascistes », sur la dimension affective des régimes autoritaires et de l’extrême droite. En Amérique latine, ce débat se joue également dans la vie quotidienne : face à la précarisation, à l’endettement et à la perte d’espoirs, prolifèrent les promesses d’autonomie individuelle, allant de l’entrepreneuriat aux paris financiers, en passant par les cryptomonnaies ou l’idée de « faire quelque chose » avec son propre argent. La droite semble mieux comprendre ce désir de reprendre le contrôle de sa propre vie, tandis que les progressistes ont tendance à parler en termes de réparation, d’aide ou de dénonciation, victimisant ainsi des secteurs que la droite a réussi à autonomiser. Que devrait apprendre la gauche de ce combat pour les affects et le sentiment d’avoir prise sur les choses ?
Je pense que c’est là un point central. Nous traversons une période très difficile pour la population iranienne, mais nous ne devrions pas y voir une exception. Ces dernières années, nous avons parlé du génocide à Gaza comme s’il s’agissait de quelque chose qui se passait « là-bas », dans un lieu exceptionnel. Aujourd’hui, un phénomène similaire se produit en Iran. Mais telle est la logique du monde actuel : un régime de guerre et un processus de fascisation qui progressent sur différents fronts. Nous devons comprendre que cela peut nous toucher toutes et tous.
C’est pourquoi nous ne devrions pas faire de l’Iran une exception ni nous demander uniquement comment il est possible qu’une partie de la diaspora iranienne, ou de la population à l’intérieur du pays, souhaite la guerre ou accepte la destruction de son propre territoire. Cette tendance existe, mais elle n’est pas exclusivement iranienne. Il existe partout dans le monde un désir destructeur : savoir que l’on sera soi-même affecté par ce que l’on souhaite et, malgré tout, le souhaiter quand même. Cela n’est pas sans rapport avec la montée des mouvements post-fascistes et d’extrême droite. La polarisation extrême de la vie politique n’est pas non plus une exception iranienne.
Je ne veux pas terminer sur une note trop pessimiste. Comme je l’ai dit, tout ce mouvement de guerre et d’oppression est une entreprise contre-révolutionnaire qui vise à éviter que les vagues qui ont surgi en 2016 et 2017 ne donnent naissance à quelque chose de nouveau. Mais les luttes pour la vie se poursuivent. Elles connaissent des interruptions, des avancées et des défaites, mais elles se poursuivent. Mon espoir est que quelque chose puisse en émerger.
En même temps, je sais qu’une solution purement nationale ne peut pas aboutir. C’est évident. Tous les États autoritaires de la région étaient effrayés par ce qui se passait au Rojava, au Kurdistan, en Iran depuis 2022 et lors de la deuxième vague des soulèvements arabes. Malgré leurs différences, ces processus avaient beaucoup en commun. Et ces États se sont entraidés pour réprimer les mouvements progressistes de la région.
Après tant de mobilisations à travers le monde, j’ai le sentiment que très peu de choses ont changé dans la vie des personnes qui vivent sous la violence directe et un génocide continu. Cela nous oblige à discuter de la stratégie politique. Descendre dans la rue et manifester en masse pour que les choses changent n’a plus aujourd’hui la même signification qu’il y a dix ans. Cela ne fonctionne plus de la même manière et ne produit plus les mêmes effets, car nous nous trouvons dans une conjoncture différente dans les relations entre les États et les sociétés. Je ne dis pas qu’il faille abandonner la rue, mais ces mobilisations à elles seules ne suffisent pas.
Aujourd’hui, avec la guerre, tout va pour le pire. Le discours de l’extrême droite la plus radicale s’est banalisé. On peut parler ouvertement de l’anéantissement des civilisations sans que cela n’entraîne de conséquences. Dans ce contexte, les féminismes populaires ont une approche plus nuancée et un répertoire d’actions plus large que la simple manifestation, car elles relient la vie quotidienne à la politique. Mais même les féminismes ont besoin d’une remise à jour. Elles traversent elles aussi une sorte de récession. Pas partout – au Kenya, par exemple, il existe encore un mouvement très puissant –, mais d’une manière générale, nous ne sommes plus dans la même situation qu’il y a une décennie, ni au point culminant du cycle qui s’est ouvert en Iran après l’assassinat de Mahsa Jina Amini.
C’est pourquoi je pense que nous devons toutes et tous repenser nos façons de faire de la politique. Si nous voulons trouver des solutions, ce ne sera pas à l’échelle nationale. La question est de savoir comment construire un nouvel internationalisme par la base. Les féminismes peuvent y jouer un rôle fondamental. Comme l’a souligné Verónica Gago, elles ont une capacité particulière à relier des luttes très différentes. Cela reste une lueur d’espoir au bout du tunnel.
La guerre, les transformations technologiques, la précarisation et le pouvoir croissant du capital modifient le capitalisme à un rythme accéléré. Dans le même temps, de nombreuses institutions qui pouvaient autrefois être considérées comme progressistes semblent aujourd’hui prises au piège de dynamiques réactionnaires. Voyez-vous dans cette crise un espace pour de nouvelles formes de socialisme, d’internationalisme ou de politique émancipatrice ? Et que souhaiteriez-vous que les féminismes latino-américains connaissent aujourd’hui des féminismes iraniennes ? De quel type de solidarité ou de dialogue avons-nous besoin en ce moment ?
Je pense que cette crise est profonde et qu’elle opère à plusieurs niveaux. La guerre montre, entre autres, que les États-Unis n’ont plus l’hégémonie ni le pouvoir qu’ils avaient autrefois. Il n’y a pas d’avenir radieux assuré, mais cela ne signifie pas pour autant que toutes les portes sont fermées.
C’est pourquoi il est important d’établir un dialogue entre régions différentes. Les sphères du pouvoir tentent de nous faire croire que nous sommes étrangers les uns aux autres : l’Argentine et l’Iran, l’Amérique latine et le Moyen-Orient, des cultures et des religions apparemment distinctes. Mais les similitudes l’emportent sur les différences. Nous sommes liés par la précarité, la violence de genre, la montée des droites autoritaires, le sentiment que nous ne pouvons plus vivre ainsi et la nécessité d’imaginer d’autres avenirs.
J’aimerais qu’il y ait un véritable dialogue, honnête, avec l’Amérique latine. Dans certains milieux progressistes et de gauche, je constate peu d’empathie envers la population iranienne. Comme la République islamique s’oppose aux États-Unis et à Israël, ils en concluent que le régime est du côté du peuple. Ils interprètent la situation comme une lutte anti-impérialiste, mais ne voient pas ce qui se passe à la base.
Chez les féministes, je dirais que ce problème est moins marqué, même s’il n’est pas inexistant. Il y a une sensibilité différente, car c’est à travers la politique du quotidien que l’on comprend mieux ce dont il est question, malgré toutes les différences culturelles. Nous subissons toutes la violence de genre, et cela devrait suffire à faire comprendre ce que nous voulons dire lorsque nous affirmons que la structure étatique actuelle est néfaste pour les corps fémininisés.
Nous avons besoin d’une solidarité qui ne fasse pas le choix entre le régime et la guerre. Une solidarité à même d’écouter celles et ceux qui soutiennent la vie, apportent des soins et résistent à partir de la base. S’opposer à l’impérialisme ne peut signifier fermer les yeux sur la violence de la République islamique. Et s’opposer à la République islamique ne peut signifier soutenir la destruction du pays. C’est de ces discussions dont nous avons besoin.
Entretien avec Firoozeh Farvardin, juillet 2026, Miranda Hochman Carmín Ríos Fukelman
Source : revue argentine Nueva sociedad
https://nuso.org/articulo/iran-feminismo-guerra-regimen/
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79288
