Idées et Sociétés, International

La blogueuse, le tsar et le propagandiste

Post de Michel Eltchaninoff

 

Quel est le sens de cet engouement autour des vidéos de Victoria Bonya critiquant le fossé qui s’est creusé entre Poutine et le peuple ? J’ai regardé et écouté. Et je comprends que ça ait fait mal… Mon édito sur Philosophie magazine

La révolution russe de 1917 est venue de Zurich où Lénine était réfugié. Celle de 2027 arrivera-t-elle de la Côte d’Azur ? Victoria Bonya, ancienne star de la téléréalité et influenceuse, vit près de Monaco. Elle assure ne pas s’occuper de politique. Mais depuis la publication sur Instagram de sa vidéo critique adressée à Poutine, vue par 30 millions de russophones, rien ne va plus dans la propagande du Kremlin. Le leader du parti communiste a même prévenu : il faut craindre une nouvelle révolution d’Octobre…

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Victoria Bonya, 46 ans, vit depuis 2011 au Cap-d’Ail, près de Monaco. Ancienne modèle, actrice, présentatrice à la télévision russe, elle a participé à La Maison-2, une sorte de Loft Story. Devenue blogueuse et influenceuse sur Instagram, où elle compte plus de 13 millions d’abonnés, elle évoque ses randonnées dans la montagne, sa vie de mère célibataire et ses produits de beauté favoris. Mais, à la mi-avril, elle a encore élargi son audience. Elle s’est directement adressée à Vladimir Poutine pour lui dire que le peuple a peur de lui, que son entourage lui ment et que la Russie ne va pas si bien.

L’influenceuse évoque des événements qui se déroulent derrière le dos du président et sous les radars médiatiques : des inondations dans la république russe du Daghestan, des milliers de victimes à qui l’État n’a pas apporté son aide ; une marée noire dans la station balnéaire d’Anapa sur la mer Noire ; des abattages massifs de troupeaux dans la région de Novossibirsk à cause de la mauvaise gestion d’une épizootie ; l’émigration des jeunes entrepreneurs ; les coupures de plus en plus fréquentes d’internet par l’État, qui ruinent le commerce en ligne…

Je vous l’avoue, j’ai été bluffé. Sans remettre en cause le président, l’influenceuse évoque, avec des mots simples et des exemples concrets, des souffrances sociales. Elle se paie le luxe d’expliquer à Poutine – comme on essaie d’éduquer un grand-père – comment fonctionne Instagram. Elle dresse en creux le portrait d’un dirigeant isolé, coupé des préoccupations des citoyens, manipulé par un entourage corrompu, tout obsédé qu’il est par sa mythologie guerrière. Je comprends que les mots aient tellement circulé et aient fait tant de mal au pouvoir.

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Victoria Bonya a d’ailleurs joué avec un coup d’avance. Face au succès de sa vidéo, les médias pro-Kremlin l’ont abreuvée d’insultes misogynes. La blogueuse est alors devenue la championne d’une autre cause : celle du respect dû aux femmes dans un pays où les violences sexistes et sexuelles ne sont pas combattues. Le propagandiste n°1 du régime, Vladimir Soloviev, s’est montré le plus virulent. Résultat des courses : un débat organisé entre Bonya et Soloviev a eu lieu il y a quelques jours. Tout en défendant Poutine et en reprochant à la blogueuse d’avoir déserté son pays face aux “fascistes” ukrainiens, Soloviev a fait miner de s’excuser. Il lui a même proposé de diffuser ses messages sur sa plateforme à lui.

Ce débat qui agite soudain la Russie du poutinisme vieillissant a tout du cas d’école. Il oppose des hommes qui ont tout misé sur la télévision à la génération Instagram. Vladimir Poutine a bâti sa popularité sur son image télévisuelle : ce sont toujours des studios de télévision que partent les grandes lignes de la propagande russe. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui l’État tente de reprendre le web en main en multipliant les coupures. Mais la société maugrée et fait de la résistance. Victoria Bonya représente cette Russie connectée.

On connaît la formule du sociologue Herbert Marshall McLuhan : “Le message, c’est le medium” (Pour comprendre les médias, Seuil). À savoir : les spécificités d’un moyen de communication déterminent son contenu. Le penseur de la communication canadien oppose en effet les médias chauds et les médias froids. Les premiers “ne laissent à leur public que peu de blancs à remplir ou à compléter”. Ils remplissent tout l’espace sensoriel et “découragent la participation ou l’achèvement, alors que les médias froids, au contraire, les favorisent”. Même si McLuhan classe la télévision parmi les “médias froids”, il semble évident que les réseaux sociaux, dont n’importe qui peut s’emparer et qui autorisent les commentaires les plus libres, laissent à leurs utilisateurs plus de liberté que la télévision.

Peut-être assistons-nous à un conflit de générations médiatiques classique : même si le Kremlin reste agrippé à son tropisme télévisuel, même s’il tente de restreindre l’accès aux réseaux étrangers, il ne peut rien face à l’émergence d’une société plus participative. Il existe toutefois une autre hypothèse. En 1964, l’année de parution de l’ouvrage de McLuhan, le livre phare d’un autre philosophe américain, Herbert Marcuse, a été publié, L’Homme unidimensionnel. Selon lui, une société de contrôle efficace parvient à intégrer les forces qui la contestent, pour en faire une opposition acceptable. Ainsi ce qui présente une charge subversive est-il digéré au service du système en place.

Je suis donc avide d’apprendre la suite de cette histoire : avant d’être victime d’intimidation, de chantage ou de menaces, la talentueuse Victoria Bonya saura-t-elle conserver sa liberté de parole ? Ou sera-t-elle ingénieusement avalée par l’ogre médiatique russe ? Réponse dans ses prochains posts.

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