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Pain, liberté et organisation : Esmail Bakhshi parle de l’Iran d’aujourd’hui

Esmail Bakhshi, célèbre ouvrier de l’usine Haft Tappeh et militant syndical, entame son entretien du 1er mai par un sujet qui peut sembler technique à première vue : Internet. Mais très vite, cela devient l’un des reflets les plus évidents de l’Iran d’aujourd’hui. Il explique que, pour simplement participer à une conversation en ligne, il a dû compter sur des ami·es, un VPN, des configurations techniques, beaucoup d’efforts et un coût élevé. Selon lui, près de deux millions de tomans ont été dépensés uniquement pour rendre cet appel possible.

Il ne s’agit pas seulement d’une histoire de filtrage. À partir de là, Bakhshi aborde une question bien plus profonde : la nature classiste de l’accès à Internet en Iran. Ce qui devrait être accessible à tous et toutes, comme l’eau, l’électricité, les communications et l’information publique, est désormais devenu un privilège réservé à celles et ceux qui ont de l’argent, des relations, des outils techniques et un accès privilégié. Internet, qui aurait pu être un outil de dialogue, d’organisation, d’information et de lien social, est lui-même devenu un facteur d’inégalité de classe.

Dans ce contexte, les travailleurs/travailleuses, les enseignant·es, les infirmières, les retraité·es, les familles de prisonnier·es, les manifestant·es et les salarié·es pauvres ne sont pas seulement chassé·es des rues et des lieux de travail. Elles et ils sont également exclu·es de l’espace de communication. Le silence imposé ne se crée pas uniquement à coups de matraques et de prisons. Il se crée aussi en coupant les gens du monde, en rendant l’accès coûteux, en filtrant les contenus et en transformant Internet en un produit de luxe.

L’effondrement des anciennes frontières de classe
À partir de là, Bakhshi aborde la situation générale de la société. Il affirme que dans l’Iran d’aujourd’hui, presque toute personne vivant d’un salaire ou d’une rémunération a été de fait reléguée dans la classe inférieure. Il ne s’agit pas seulement d’une description de la pauvreté. C’est une description de l’effondrement des anciennes frontières de classe. Dans une économie où l’inflation, le chômage, la guerre, la répression et l’instabilité ont envahi la vie quotidienne, ce ne sont plus seulement les ouvrier·es d’usine qui sont relégué·es au bas de l’échelle. Les enseignant·es, les infirmières, les employé·es de bureau, les retraité·es, les vendeurs/vendeuses, les travailleurs/travailleuses contractuel·les, les étudiant·es et les familles à faibles revenus sont tous et toutes prises au piège dans le même environnement de pression.

Mais pour Bakhshi, la question ne se limite pas aux moyens de subsistance. Il qualifie la guerre de « mal absolu ». Selon lui, toutes les souffrances qui existaient déjà dans la société iranienne avant la guerre ont été multipliées par celle-ci. Il y avait déjà des prix élevés, de l’inflation, du chômage, un manque d’argent, des pénuries de médicaments et un manque de liberté. Mais la guerre a exacerbé tous ces problèmes. Il affirme que la guerre multiplie la souffrance par dix, voire par cent. Ce point de vue est à la fois anti-guerre et opposé à toute simplification. Car Bakhshi ne dit pas que la vie était belle avant la guerre. Au contraire, il souligne que les personnes subissaient déjà une pression avant la guerre, mais que cette pression, avec la guerre, est devenue catastrophique.

Sa critique porte dans deux directions. D’un côté, il s’en prend à celles et ceux qui enjolivent les bombardements et la guerre avec des expressions telles que « intervention humanitaire ». De l’autre, il ne ménage pas non plus la République islamique et ses partisan·es de la guerre au niveau national. Selon lui, le gouvernement a adoré la guerre pendant des années. Maintenant que la guerre est là, les rues se sont transformées en scènes de drapeaux et de spectacles d’État, mais la population a été laissée seule face à l’inflation, au chômage, à la perte de revenus et à l’impuissance.

Dans la vision de Bakhshi, la guerre ne se résume pas à des missiles et des bombes. La guerre, c’est la fermeture des grandes usines. C’est l’effondrement des chaînes de production. C’est la perte d’emploi de milliers de travailleurs/travailleuses contractuel·les et de projet. C’est la flambée des prix d’un jour à l’autre. Elle signifie que les gens vivent sans savoir ce qu’il adviendra demain de leur pain, de leurs médicaments, de leur loyer ou de leur emploi. Lorsque de grandes usines, des aciéries, des industries mères ou des centres de production sont endommagés ou fermés, ce n’est pas seulement une unité économique qui s’arrête. Des dizaines, voire des centaines d’entreprises sous-traitantes, de services et dépendantes s’effondrent également avec elles. Dans cette structure, la guerre commence par le haut, mais son coût se répercute tout en bas de la société.

Le danger de l’appropriation politique
Pourtant, l’essentiel du discours de Bakhshi réside dans ce qu’il dit de l’expérience des manifestations, des grèves et de l’appropriation politique. Il affirme que si les travailleurs/travailleuses ne sont pas autonomes, on assiste à la même situation que lors de la manifestation de Dey (en janvier) : les gens descendent dans la rue en raison de la pression économique, de la souffrance, de l’absence de droits et de la colère sociale, mais des forces politiques extérieures au corps réel de la société tentent de s’emparer de leur mouvement. Il en résulte que les personnes sont envoyées au-devant des balles, qu’elles en paient le prix, qu’elles sont tuées, arrêtées et exécutés, tandis que celles et ceux qui ont revendiqué les slogans en leur nom propre ne sont jamais tenu·es pour responsables.

Cette critique ne vise pas un seul groupe en particulier. Bakhshi parle d’une « opposition appropriatrice » : des individu·es, des groupes et des médias qui présentent les manifestations populaires comme faisant partie de leurs propres projets. Il affirme clairement que dans l’Iran d’aujourd’hui, il n’y a aucun·e individu·e ni aucun groupe pour lequel les personnes soient prêtes à sacrifier leur vie. Si les personnes descendent dans la rue, c’est à cause de leurs propres souffrances ; à cause de la pauvreté, de la répression, de l’absence d’avenir, de l’absence de droits et des libertés qui leur ont été retirées.

Cette phrase revêt une importance politique considérable. Par là, Bakhshi remet en cause à la fois l’illusion de la fabrication des leaders et le mythe du « sacrifice de vies humaines » au profit de personnalités politiques et de projets. Il affirme que nous vivons aujourd’hui à l’ère de la vie, à l’ère de l’expérience vécue, à l’ère de la défense de la vie et de la dignité humaines. Personne ne devrait sacrifier sa vie pour un·e individu·e ou un groupe qui n’est pas responsable, qui ne paie pas le prix sur le terrain et qui n’est même pas capable de mettre en place une infrastructure de base telle qu’un accès gratuit à Internet pour la population.

Mais Bakhshi ne s’arrête pas à la critique. Il indique une voie à suivre dans l’organisation indépendante, les associations, la représentation et les grèves. Selon lui, une manifestation sans organisation, quelle que soit son ampleur, reste vulnérable. Une grève sans représentant·es, sans revendications claires, sans discours indépendant et sans coordination peut facilement être détournée. Il appelle les travailleurs/travailleuses, les enseignant·es, les infirmières, les étudiant·es, les employé·es des bazars, les travailleurs/travailleuses du pétrole, les métallurgistes, les travailleurs/travailleuses de la canne à sucre, les mineurs et tous/toutes les salarié·es à choisir des représentant·es parmi elle et eux avant toute manifestation, à énumérer clairement leurs revendications et à utiliser des slogans de manière à ce que personne ne puisse s’emparer de leur mouvement.

Ici, Bakhshi met l’accent sur la grève pacifique, mais il sait que cette expression peut prêter à confusion. Pour lui, être pacifique ne signifie pas être réformiste, attendre passivement ou implorer la clémence du pouvoir. Cela signifie que les travailleurs/travailleuses prennent conscience de leur principale source de pouvoir : l’arrêt du travail. Il affirme que nous n’avons pas d’armes et que nous ne voulons pas en avoir. Notre pouvoir, c’est la grève. Notre pouvoir, c’est l’arrêt du travail. Notre pouvoir, c’est l’organisation collective. Cette politique n’est ni compromettante ni aventuriste. C’est une politique qui comprend où réside le véritable pouvoir de la classe ouvrière.

Il évoque l’expérience de Haft Tappeh comme un exemple plus réussi. Selon lui, le soutien des médias et de la société civile autour de Haft Tappeh a fonctionné parce que les travailleurs/travailleuses avaient leur propre organisation, leurs représentant·es et une voix indépendante, et parce qu’elles et ils n’ont pas laissé leur mouvement se faire facilement détourner. C’est la leçon que Bakhshi souhaite étendre de Haft Tappeh à la société dans son ensemble : si une manifestation n’a pas d’organisation, d’autres en construiront une pour elle ; si elle n’a pas son propre langage, d’autres parleront à sa place ; si elle n’a pas ses propres représentant·es, d’autres prétendront la représenter.

La question ouvrière ne disparaîtra pas après la République islamique
Un autre aspect important de l’argumentation de Bakhshi réside dans sa vision de l’avenir. Il met en garde contre le fait que, même si la République islamique quittait le pouvoir aujourd’hui, la question ouvrière ne serait pas résolue. Quiconque lui succédera aura toujours besoin des travailleurs/travailleuses pour reconstruire l’Iran. Une fois de plus, on dira peut-être aux travailleurs/travailleuses d’attendre   d’abord la reconstruction, d’abord le relèvement, d’abord l’intérêt national, d’abord sauver le pays. C’est toujours la même histoire. C’est pourquoi les travailleurs/travailleuses doivent commencer dès maintenant à transformer leurs acquis en lois, à construire leurs organisations indépendantes, leurs syndicats et leurs conseils, et à créer des garanties solides pour l’application de leurs droits.

Cette vision évite à la politique des travailleurs/travailleuses de devenir une simple suiveuse d’autres forces. Les travailleurs/travailleuses ne doivent pas attendre qu’un gouvernement, un·e dirigeant·e, un groupe d’opposition ou un projet de sauvetage vienne leur apporter leurs droits. Les droits doivent être organisés. Les revendications doivent prendre forme. La protestation doit acquérir une mémoire et une structure. Les grèves doivent avoir des représentant·es. L’indépendance doit devenir un langage politique public.

À la fin de la conversation, Bakhshi ne considère pas le 1er mai comme une simple fête, mais comme un rappel de l’histoire de la lutte ouvrière. Il explique que c’est le jour où les travailleurs/travailleuses sont descendu·es dans la rue pour faire évoluer la législation en faveur de la classe ouvrière, et où elles et ils ont été réprimés et abattus. Pour lui, le 1er mai n’est donc pas une occasion purement symbolique. C’est un rappel que nul droit n’a jamais été conquis sans lutte collective.

Mais la partie la plus amère et la plus pertinente de son discours est peut-être celle où il évoque la distance entre « la surface de la ville » et « ce qui se cache sous la surface de la ville ». En surface, on peut voir des drapeaux, des spectacles, des slogans, une normalisation et des images officielles. Mais sous la surface, dit-il, c’est le désastre : chômage, perte de revenus, manque d’argent, désespoir, rupture sociale et effondrement psychologique des êtres humains.

Telle est l’image de l’Iran aujourd’hui. Un pays où la guerre, la répression, la pauvreté, la déconnexion, la propagande d’État, l’appropriation de l’opposition et l’épuisement social agissent tous de front. Dans une telle situation, les paroles de Bakhshi prennent toute leur importance : pas de capitulation, pas de sacrifice de vies pour les autres, pas d’appropriation, pas d’espoir dans la guerre, pas de soumission aux pouvoirs internes ou externes. La voie, s’il y en a encore une, passe par l’indépendance des travailleurs et des travailleuses, l’organisation sociale, les grèves, la représentation, les associations et la défense de la vie.

Dans ces conditions, le 1er mai n’est pas seulement une date sur le calendrier. C’est un rappel que la société, même dans ses moments les plus sombres, peut encore s’organiser par la base. Mais seulement si elle ne cède pas sa propre voix à quelqu’un·e d’autre.

Siyavash Shahabi
https://firenexttime.net/bread-freedom-and-organisation-esmail-bakhshi-on-iran-today/
Traduit par DE