Idées et Sociétés, International, Politique et Social

« Des confusions entre discours d’extrême droite et de gauche se développent au niveau international »

par Philippe Corcuff , politiste et sociologue. (Tribune reprise avec l’autorisation de l’auteur).

Dans une tribune au « Monde », le professeur de science politique réagit à un récent appel contre la guerre en Iran, dont les signataires, émanant des deux extrémités du champ politique, en viennent à absoudre et même soutenir la République islamique. Il y voit le symptôme d’une gauche déboussolée.

Un appel international contre la guerre américano-israélienne en Iran, intitulé « Une déclaration à la conscience de l’Humanité » et signé par 170 « personnalités » issues de 30 pays a circulé récemment sur différents blogs et réseaux sociaux. Sa publication, le 10 avril sur le site américain CounterPunch, accompagnée d’une introduction complaisante, lui a donné davantage d’écho.

Cette initiative pourrait annoncer une phase plus internationalisée du confusionnisme politique.

De larges interférences rhétoriques se sont en effet développées en France à partir du milieu des années 2000 entre des discours d’extrême droite, de droite et de gauche, sur la base du recul du clivage gauche-droite. Ces confusions ont contribué à renforcer la présence d’idées d’extrême droite dans les débats publics et à dérégler davantage les boussoles de gauche.

Pour mieux comprendre ce processus, j’ai emprunté à L’ Archéologie du savoir, de Michel Foucault (Gallimard, 1969), la notion de « formation discursive ». Le confusionnisme peut ainsi être considéré comme une formation discursive, au sens d’un espace rhétorique composite, en mouvement et sans pilote : il est alimenté par des interlocuteurs divers, voire opposés, peu conscients qu’ils consolident par là des évidences partiellement partagées. Ce n’est pas seulement un phénomène français : dans un article de la Boston Review publié le 12 janvier 2021, les chercheurs William Callison et Quinn Slobodian ont mis en évidence des phénomènes analogues, qu’ils nomment « diagonalisme », soit une diagonale reliant des pôles éloignés, en comparant les situations allemande et américaine.

L’ appel international auquel j’ai fait référence décrit un monde où les Etats-Unis sont du côté du mal et l’Iran du côté du bien, selon une vision géopolitique dualiste et essentialiste ou, comme l’aurait dit le philosophe Daniel Bensaïd, un « anti-impérialisme des imbéciles ».

Les Etats-Unis, « pendant deux cent quarante-neuf ans – soit toute leur existence depuis 1776 », incarneraient essentiellement le crime et le génocide, sans contradictions, ni transformations au cours du temps. Une essence qui, depuis son origine, se déploierait imperturbablement : « le ver est dans le fruit », pourrait-on dire… Face à cela, le texte glorifie l’ancien Guide suprême iranien, Ali Khamenei, « reconnu internationalement comme une voix contre l’arrogance et le terrorisme », et le régime qu’il a dirigé : « Sa continuité civilisationnelle et son unité sociale ont fusionné en une force unique et inébranlable. »

Ecraser le souci de la nuance

Rien n’est dit de l’oppression théocratique et sanguinaire propre à cette République islamique. Comme si on ne pouvait pas condamner en même temps la guerre américaine et israélienne frappant les civils iraniens et libanais, la dictature iranienne et la violence du Hezbollah. Comme si on ne pouvait pas manifester tout à la fois en solidarité avec les Ukrainiens agressés, avec les Israéliens massacrés le 7-Octobre, avec les Gazaouis frappés par un processus génocidaire, avec les Libanais bombardés et avec les Iraniens doublement meurtris.

Comme si l’oppression était une et non pas plurielle.

Comme si le manichéisme devait écraser au sein de la pensée critique le souci de la nuance et donc de l’intersection de logiques de domination diversifiées, et parfois contraires.

Le confusionnisme de l’appel réside encore davantage dans ses signataires. Prenons seulement quelques exemples significatifs.

Du côté gauche, le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos, figure des « épistémologies du Sud », le sociologue américain d’origine portoricaine Ramon Grosfoguel, vedette de la pensée décoloniale latino-américaine, l’historien indien Vijay Prashad, se réclamant du marxisme et du mouvement queer.

Côté extrême droite, plusieurs Français, parmi lesquels le fondateur de « la nouvelle droite » Alain de Benoist, l’humoriste antisémite et négationniste Dieudonné et le dirigeant néonazi et pro-Poutine Yvan Benedetti.

Pour le reste, pas mal de conspirationnistes, positionnés, voire circulant, entre le plus à droite et le plus à gauche.

Conspirationnisme

Quant au site le plus reconnu ayant publié l’appel, CounterPunch, il n’est pas à son coup d’essai en matière confusionniste. Il s’agit d’un magazine situé à la gauche de la gauche, issu d’une newsletter créée en 1993.

Le 2 mars 2003, il est décrit dans The Guardian comme « un des sites politiques les plus influents » d’Amérique.

Dès 2004, il publie toutefois un article complaisant à l’égard du négationnisme. Le brouillard s’épaissit surtout dans les années 2010 avec des textes conspirationnistes. Durant cette époque, des auteurs antisémites, comme Israel Shamir et Gilad Atzmon, s’y expriment régulièrement, ainsi que Paul Craig Roberts, ancien sous-secrétaire d’État dans l’administration Reagan, qui a évolué vers un suprémacisme blanc. Et cela au milieu de nombreux auteurs étiquetés à gauche.

Dans un premier temps, un tel appel juxtapose simplement des personnes qui ne sont pas nécessairement en rapport entre elles. Cela constitue ensuite une base susceptible d’activer les circulations internationales de mots-balises et leurs traductions dans des contextes nationaux différents

.Face au défi national et international du confusionnisme et de l’extrême droitisation, la gauche a devant elle un travail en profondeur : retisser des liens de proximité avec les milieux populaires, les couches moyennes et les mouvements sociaux, réinventer un imaginaire émancipateur commun et un nouvel internationalisme, sur le mode d’une galaxie polyphonique.

Philippe Corcuff est professeur de science politique à Sciences Po Lyon et membre du Collectif de lutte antifasciste contre le racisme et l’antisémitisme (Clara), il est notamment l’auteur de « La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées » (Textuel, 2021).

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