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Pakistan : comment un fauteur de troubles régional en est venu à accueillir les pourparlers de paix entre les États-Unis et l’Iran

Par Farooq Sulehria

 Pourparlers USA-Iran à Islamabad : le « client astucieux » à l’œuvre

Analyste pakistanais et militant, Farooq Sulehria examine le rôle dévolu à Islamabad comme hôte des négociations de paix américano-iraniennes. Il soutient que cette promotion au rang de « puissance moyenne » ne doit rien à une vocation pacifiste : elle découle du caractère de garnison de l’État pakistanais, d’un clientélisme diplomatique forgé pendant la guerre froide et d’un calcul intéressé durant la guerre israélo-américaine contre l’Iran. Sulehria démonte la mise en scène médiatique du « moment de gloire » et en souligne le coût : artisan de paix à l’international, le régime hybride pakistanais reste un fauteur de guerre régional et renforce sa répression intérieure. [MJ]


Le Pakistan dominant baigne dans l’(auto)glorification. Hôte des négociations américano-iraniennes — avec des rumeurs d’un second round qui agitent les esprits —, Islamabad a le moral au beau fixe. Des animateurs de plateaux aux influenceurs YouTube, le message unidimensionnel est le suivant : le Pakistan s’est enfin vu attribuer le rôle qu’il mérite dans la hiérarchie mondiale.

Les universitaires des relations internationales (RI), par ailleurs considérés comme insignifiants par des médias traditionnels qui pensent tout savoir, apparaissent désormais sur les écrans et dans les tribunes. L’un de ces spécialistes des RI a peut-être fait découvrir aux médias la notion de « puissance moyenne » formulée au XVIe siècle par Giovanni Botero [1]. Quoi qu’il en soit, les classes moyennes urbaines et la twittosphère ont enthousiastement adopté ce concept par ailleurs vague.

Le fait que le rival traditionnel — l’Inde — soit non seulement absent des négociations mais consumé par la jalousie est la cerise sur le gâteau pour les médias, les classes moyennes chauvines et, bien entendu, les dirigeants de l’État. À mon sens, il s’agit du deuxième « moment de gloire » le plus important pour la classe dirigeante du pays depuis l’organisation du Sommet islamique de 1974 [2]. Cette fois-ci, cependant, l’événement revêt une portée encore plus grande.

La question demeure toutefois : qu’est-ce qui a catapulté Islamabad, au moins temporairement, au statut d’« artisan de paix mondial » à la manière scandinave ? Le conflit indo-pakistanais de mai dernier aurait rendu la direction pakistanaise sympathique au président des États-Unis, Donald Trump [3]. Cette explication reste cependant insuffisante.

La politique étrangère comme gagne-pain

Le Pakistan est un pays qui survit et prospère grâce à sa politique étrangère. La classe dirigeante pakistanaise a appris, dès la guerre froide, l’art de miser sur les avantages géostratégiques et d’en tirer profit dès qu’une occasion se présentait. À l’époque, elle maîtrisait déjà l’art diplomatique consistant à équilibrer les relations entre puissances rivales. Ainsi, le Pakistan entretient des relations amicales aussi bien avec la Chine qu’avec les États-Unis. En 1970, il a facilité les négociations secrètes sino-américaines, ouvrant la voie à l’établissement de relations diplomatiques. Mais Islamabad a aussi, à l’occasion, agacé l’une comme l’autre de ces puissances.

Le Pakistan accueille les présents pourparlers de paix à 150 kilomètres seulement d’Abbottabad, où Oussama ben Laden a été traqué et tué le 2 mai 2011. Plusieurs chefs talibans et leurs familles résidaient également à Islamabad après le 11 septembre, à deux pas de l’ambassade des États-Unis. Pékin a lui aussi ses griefs contre le Pakistan. Le principal ressentiment chinois, à l’heure actuelle, tient aux entraves qu’Islamabad oppose au projet de l’Initiative « La Ceinture et la Route » (BRI) en territoire pakistanais. Les attaques meurtrières contre les ressortissants chinois employés sur d’énormes chantiers chinois ont parfois poussé les bureaucrates par ailleurs policés du Parti communiste chinois à réprimander publiquement Islamabad.

De même, depuis 1979, le Pakistan entretient de bonnes relations tant avec Riyad qu’avec Téhéran. Mais dans chaque cas, irritants et désaccords persistent. Téhéran s’est montré mécontent du patronage d’État accordé à des groupes militants anti-chiites, responsables de violences massives contre les citoyen·nes chiites du Pakistan (avec des retombées jusqu’en Afghanistan). En janvier, l’Iran a tiré des missiles et envoyé des drones contre la province pakistanaise du Baloutchistan. Avant d’annoncer une trêve, le Pakistan a rendu coup pour coup.

Mohammed ben Salmane (MBS), de même, s’était indigné du refus d’Islamabad, en 2015, d’envoyer des troupes pakistanaises combattre dans le « djihad » contre les « rebelles houthis » [4]. Pourtant, le 16 avril, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif a été chaleureusement reçu par MBS. Shehbaz Sharif parle un arabe approximatif, surtout pour impressionner son public intérieur. Il a appris cette langue lorsque sa famille a été exilée en Arabie saoudite par l’armée en 2001.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a accueilli à Téhéran, le 16 avril, l’homme fort militaire du Pakistan, Asim Munir. Le Pakistan étant un État de garnison, les chefs militaires y exercent un commandement aussi bien sur les troupes que sur les affaires civiles. La visite de Munir a bénéficié d’une couverture médiatique pakistanaise supérieure à celle du voyage de Sharif à Djeddah. Cette différence n’est pas fortuite. Comme l’économie et la politique, la politique étrangère relève du domaine du Quartier général des armées pakistanaises (General Headquarters). Plus important encore, l’armée (effectifs, technologie) constitue également la principale manœuvre diplomatique du Pakistan et son exportation la plus précieuse.

Un client astucieux

Le Pakistan est un État client, mais un client astucieux. La question de savoir si ses politiques profitent aux citoyen·nes pakistanais·es est une chose ; il reste que les dirigeants de l’État sont parvenus à faire valoir leurs intérêts internationaux. Grâce à leur capacité à demeurer efficaces à l’échelle mondiale, ils ont obtenu et conservé un accès aux corridors du pouvoir, tant mondiaux que régionaux. Cet accès s’explique apparemment par un heureux mélange d’histoire et de géographie (voir plus bas). Lors de la récente guerre israélo-américaine contre l’Iran [5], ils ont su le mobiliser habilement, leur intérêt étant en jeu.

Depuis plusieurs jours, des coupures d’électricité surviennent toutes les deux heures. Cela s’explique par le fait que le courant est largement produit à partir de pétrole importé. Les tensions sectaires sont un autre casse-tête pour la classe dirigeante. Les attaques contre le consulat américain de Karachi le 1er mars, dans le sillage de l’assassinat du dirigeant iranien Ali Khamenei, ainsi que les troubles de grande ampleur au Gilgit-Baltistan, ont fait la une de l’actualité mondiale. L’aspect sectaire a pourtant été absent des couvertures médiatiques tant internationales que locales, pour des raisons compréhensibles. L’attaque contre le consulat des États-Unis a été menée par des jeunes chiites, tandis que le Gilgit-Baltistan est une région à majorité chiite (même si tou·tes les chiites n’appartiennent pas à la branche duodécimaine [6]).

Compte tenu d’un antiaméricanisme quasi universel et d’une aversion généralisée envers Israël, le soutien à l’Iran durant l’invasion d’un mois a traversé le clivage sectaire. Le maréchal Munir a convoqué les principaux dignitaires religieux chiites pour les mettre en garde contre toute agitation supplémentaire. Aux clercs qui préféreraient l’Iran aux intérêts nationaux du Pakistan, son conseil fut d’« émigrer en Iran ». Bien que ce conseil ait été à juste titre censuré, l’avertissement de Munir témoignait des inquiétudes de l’élite dirigeante.

Dans le même temps, chaque missile tiré par l’Iran contre les émirats du Golfe irritait Islamabad. Si le Pakistan ne peut se permettre d’irriter Téhéran, il ne peut guère s’attirer non plus la colère des sultans arabes. Après la Chine, les États du Golfe (dans leur ensemble) constituent les plus grands prêteurs du Pakistan, si l’on prend en compte sa dette bilatérale. Tout aussi déterminants sont les millions de Pakistanais·es travaillant dans les États du Golfe, qui constituent la première source d’envois de fonds. Cette diaspora de la péninsule arabique, travaillant souvent dans des conditions proches de l’esclavage, maintient à flot l’économie pakistanaise.

Paradoxalement, pendant que le Pakistan jouait le rôle d’artisan de paix sur la scène internationale, la Chine accueillait une semaine de pourparlers entre Kaboul et Islamabad, tandis que les relations avec l’Inde demeurent tendues. Le Pakistan n’est artisan de paix ni par idéologie ni par nécessité. Le socle idéologique de l’État pakistanais repose sur l’inimitié avec l’Inde. Les tensions actuelles avec Kaboul sont en partie le prolongement de cette approche centrée sur l’Inde. Islamabad est furieuse que le régime taliban se soit rapproché de New Delhi (entre autres facteurs) [7]. Le Pakistan peut chercher à jouer le rôle d’artisan de paix à l’échelle mondiale, il agit à l’échelle régionale en fauteur de guerre.

Les racines de l’astuce

Équilibrer des rivaux puissants, à l’échelle mondiale ou régionale, n’est pas un exploit spécifiquement pakistanais. D’autres cas documentent un État client satisfaisant des patrons rivaux. La spécificité de l’élite pakistanaise tient toutefois au fait qu’elle y parvient en permanence. Qu’est-ce qui explique cette astucieuse « capacité » ?

Une combinaison des facteurs suivants a permis à la clique dirigeante d’agir en client astucieux.

 Le caractère de garnison de l’État. Dans une démocratie, même très imparfaite, une équipe dirigeante ne peut pas se permettre des décisions impopulaires. Au Pakistan cependant, les responsables de la politique étrangère ne répondent devant aucun électorat.
 Le Pakistan dispose d’une armée équipée de capacités nucléaires. S’il a envoyé des troupes dans les États du Golfe, ses plus grands scientifiques du nucléaire ont aussi aidé l’Iran et la Libye à bâtir leurs programmes nucléaires.

Les spécialistes de la politique étrangère pakistanaise invoquent habituellement la géographie du pays et la guerre froide pour expliquer sa politique extérieure. C’est au contraire le caractère de l’État qui constitue le facteur déterminant. Un État pakistanais doté d’une idéologie ou d’une configuration différente se serait comporté autrement, en dépit de la géographie.

L’affirmation selon laquelle le Pakistan survit et prospère grâce à sa politique étrangère est formulée du point de vue des classes dirigeantes. Du point de vue des citoyen·nes, les échecs de la politique étrangère pakistanaise sont accablants dans son voisinage immédiat. La politique post-11 septembre, consistant à courir avec le lièvre (les talibans) tout en chassant avec la meute (Washington), a par exemple transformé le Pakistan en « Terroristan ». La vague terroriste qui a déferlé sur le Pakistan après le 11 septembre a coûté plus de 70 000 vies. Le retour de bâton, sous la forme des talibans pakistanais, continue aujourd’hui encore de faire des centaines de morts chaque année.

De la même manière, ne pas parvenir à vivre en paix avec ses voisins, comme c’est le cas du Pakistan, constitue un échec diplomatique majeur. Si la paix avec les quatre voisins est à la fois vitale et souhaitable, elle n’est pas à l’horizon pour l’Inde (ni pour l’Afghanistan), et ce pour deux raisons. Premièrement, comme souligné plus haut, le Pakistan s’identifie idéologiquement comme l’antagoniste de l’Inde. Il n’a aucunement l’intention de se défaire de cette identité à court terme. Deuxièmement, le BJP hindouiste fondamentaliste qui gouverne actuellement l’Inde, doté d’une emprise hégémonique quasi incontestée sur la société indienne, tire lui aussi profit d’une politique antimusulmane et antipakistanaise. Les perspectives ne sont donc pas optimistes pour l’avenir prévisible.

Plus important encore, en facilitant ces négociations de paix, le régime hybride au Pakistan se forge incontestablement une bonne image qui contribuera à le légitimer, même s’il est issu d’élections truquées. Plus son image internationale sera bonne, plus il sera probablement répressif sur le plan intérieur.


Farooq Sulehria est l’éditeur de l’ouvrage à paraître Pakistan’s Foreign Policy and Strategic Relations in the Twenty-First Century, aux éditions Palgrave Macmillan.

Source : Pakistan: How a regional warmonger came to host US-Iran peace talksLinks International Journal of Socialist Renewal, 20 avril 2026.

Traduction et notes pour ESSF : Mark Johnson

Footnotes

[1] Giovanni Botero (1544-1617), penseur italien de la raison d’État, introduit dans Della ragion di Stato (1589) une typologie des puissances distinguant les grands empires, les puissances moyennes et les petits États. Le concept de mezzano principe (« puissance moyenne ») y est défini comme un État suffisamment fort pour se défendre sans aide extérieure, mais insuffisamment pour imposer sa domination.

[2] Deuxième conférence au sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), tenue à Lahore du 22 au 24 février 1974, qui marqua un moment d’affirmation diplomatique du Pakistan sur la scène du monde musulman.

[3] Sur le conflit indo-pakistanais de mai 2025 et la médiation de Washington, voir « Inde-Pakistan : Deux pouvoirs dictatoriaux, un conflit, des drones et des missiles à l’ombre du nucléaire », ESSF, article 75044. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75044

[4] Référence à l’intervention militaire conduite par l’Arabie saoudite au Yémen à partir de mars 2015 contre les forces houthies alliées à l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Le Parlement pakistanais avait voté en avril 2015 le refus d’engager des troupes aux côtés de la coalition saoudienne.

[5] Sur la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran et ses répercussions, voir « “Vous êtes tous pires les uns que les autres” : des Iranien·nes opposé·es au régime se retournent contre Trump », ESSF, article 78355. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78355

[6] La branche duodécimaine (Ithna Ashari) est la principale tendance du chiisme, reconnaissant la succession de douze imams à partir d’Ali, cousin et gendre du Prophète. Les populations chiites du Gilgit-Baltistan comprennent également des communautés ismaéliennes et nourbakhchies.

[7] Pour une analyse plus développée par Farooq Sulehria de la crise entre le Pakistan et l’Afghanistan taliban, voir « Une perspective de gauche sur la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan », Alternative Viewpoint/ESSF, article 78338. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78338