par FERRARIO Andrea
Les superpuissances sont en crise et enlisées, tandis que les mobilisations populaires se multiplient. De Minneapolis à Hong Kong, de Séoul au Myanmar, des expériences qui donnent de l’espoir
Sommaire
Y a-t-il aujourd’hui des raisons d’être optimiste quant à la façon dont le monde évolue ? À première vue, il semblerait que non. Ces dernières années ont en effet été marquées par une succession d’événements menaçants et sanglants, depuis la guerre de la Russie contre l’Ukraine, qui a fait des centaines de milliers de victimes, jusqu’au génocide israélien contre les Palestiniens, en passant par le massacre de dizaines de milliers de personnes en Iran par le régime et la guerre dévastatrice déclenchée contre ce même pays par Trump et Netanyahou. À deux reprises, plus précisément il y a quelques années en Ukraine et récemment en Iran, la crainte d’un recours à l’arme nucléaire de la part respectivement de la Russie et des États-Unis était fondée. Si l’on ajoute à tout cela la montée, un peu partout dans le monde, de la droite réactionnaire (dans laquelle j’inclurais d’ailleurs aussi le régime de Xi Jinping) avec ses penchants fascisants, le tableau s’assombrit encore davantage.
Cependant, dans ce contexte assurément meurtrier, abondent à mon avis aussi les éléments qui permettent d’être optimiste, et pas qu’un peu. Dans mon travail d’observation des développements internationaux, j’ai toujours considéré comme une priorité de mettre en lumière les éléments de fragilité des différents régimes oppressifs et bellicistes, en essayant de souligner les perspectives qui s’ouvrent pour un avenir autre. En même temps, j’ai toujours cherché à rendre compte des mouvements de base pour mettre en évidence qui et comment pourra demain être l’acteur de cet avenir autre. C’est en adoptant cette perspective que j’identifie aujourd’hui personnellement de nombreux éléments qui permettent d’être optimiste, en partant de l’Ukraine, en passant par les États-Unis, jusqu’à l’Asie (je n’en identifie malheureusement aucun, en revanche, dans le cas de la Palestine et de la guerre génocidaire menée par Israël, qui, malgré l’énormité de sa tragédie, est à mon avis d’une portée principalement régionale, et non mondiale).
Les blitzkrieg ratés
Commençons par le cas de l’agression russe contre l’Ukraine, qui a en quelque sorte donné le ton à la phase dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. La Russie, deuxième puissance militaire mondiale, est enlisée depuis plus de quatre ans dans une guerre contre un pays bien plus petit et, en apparence, plus faible. La blitzkrieg qu’elle avait planifiée a lamentablement échoué en quelques jours grâce à une résistance populaire massive, à laquelle s’est jointe une armée qui, grâce notamment au soutien de cette dernière, a réussi à s’organiser, empêchant Poutine de réaliser, ne serait-ce que partiellement, son objectif de soumettre l’Ukraine. En phase avec la mobilisation populaire, Zelensky, malgré toutes les critiques que l’on peut lui adresser sur d’autres plans, n’a pas pris la fuite à l’instar de Ianoukovitch ou d’autres marionnettes de Moscou comme Assad, mais est resté fermement à son poste, s’imposant comme un point de ralliement unificateur et, au cours des années suivantes, réussissant à obtenir les fournitures militaires indispensables à sa défense. Certes, la Russie ne s’est pas retrouvée à court de missiles comme beaucoup l’avaient supposé au départ, et elle n’a pas connu un effondrement catastrophique de son économie, mais elle a été humiliée, largement isolée et se trouve aujourd’hui prisonnière d’une cage dans laquelle elle s’est enfermée elle-même et dont elle ne parvient pas à sortir. Son économie tient tant bien que mal, mais le régime de Poutine a hypothéqué son avenir dans ce domaine également. Il existe d’autres aspects aujourd’hui presque oubliés, mais très éloquents : la « grande » flotte russe en mer Noire a désormais presque disparu et les tentatives de Poutine pour se sortir du pétrin qu’il a lui-même créé en menaçant de provoquer une famine mondiale avec ses manœuvres visant à interrompre les livraisons de blé ukrainien ont complètement échoué.
Les États-Unis ont reproduit, au cours du dernier mois et demi, bien que selon des modalités et des délais différents, le modèle poutinien. La blitzkrieg de Trump s’est elle aussi transformée en un tragique bourbier en l’espace de quelques jours. Comme dans le cas de Poutine, l’aventurisme né d’un délire de toute-puissance a engendré un désastre, cette fois d’une ampleur immédiatement mondiale, compte tenu des répercussions potentiellement catastrophiques sur les chaînes d’approvisionnement et l’économie mondiale. Et tout cela s’est produit quelques semaines seulement après que Trump eut perdu une autre bataille, cette fois-ci interne : celle déclenchée par l’ICE contre les migrant·e·s et, implicitement, contre ceux et celles qui s’opposent à ses politiques ultraréactionnaires. La « machine infernale » mise en branle par le président américain a été contrainte de se retirer du Minnesota, dès les premières phases de sa campagne liberticide, face à une résistance populaire déterminée. Sur le plan économique, à première vue, les États-Unis s’en sortent mieux que d’autres pays, mais c’est une illusion : les données indiquent que la croissance de leur PIB est en grande partie attribuable à la bulle des investissements dans l’IA, à laquelle les États-Unis vont devoir tôt ou tard faire face, tout comme la Chine y est confrontée depuis cinq ans, s’enfonçant dans d’immenses difficultés avec sa méga-bulle immobilière.
La Chine est d’ailleurs pleinement impliquée, bien que d’une manière différente, dans cette « crise des grandes puissances ». Les échecs de la Russie et des États-Unis respectivement en Ukraine et en Iran constituent un avertissement clair à l’égard des plans de guerre de Xi destinés à s’emparer de Taïwan, qui ont certainement été freinés par le spectacle de ses homologues enlisés dans des offensives ratées. Si un terrain d’opération moins important sur le plan économique que le détroit de Taiwan et la mer de Chine méridionale, comme celui du Moyen-Orient, a provoqué en l’espace de quelques jours des bouleversements mondiaux d’une ampleur considérable, il est facile de comprendre qu’une action de la Chine contre ce que, par déférence envers Pékin, les observateurs traditionnels appellent pudiquement « l’île », provoquerait elle aussi des bouleversements de même nature, mais multipliés par trois. Et la Chine, qui fait partie intégrante du système capitaliste mondial, serait la première à en payer le prix. Mais si les dirigeants chinois se montrent plus prudents, ce n’est pas parce qu’ils sont plus raisonnables que Trump ou Poutine. La Chinee l’est simplement parce qu’elle a très peur, non seulement de se retrouver empêtrée dans des guerres sans issue comme celles de la Russie et des États-Unis, mais aussi et surtout parce qu’elle craint son propre peuple, le front intérieur. L’économie chinoise, comme je l’ai largement documenté dans mes nombreux articles, s’enfonce de plus en plus dans une impasse, tandis que les travailleurs, les femmes et les jeunes montrent des signes de plus en plus visibles de mécontentement et de désaffection. Au sommet du Parti communiste, le souvenir est encore vif de la manière dont, à l’époque de la Révolution culturelle, les premières initiatives imprudentes de Mao avaient déclenché une mobilisation incontrôlée venue de la base qui avait failli désintégrer l’ensemble du Parti et, avec lui, tout le système économique et militaire de la Chine, qui était alors, d’ailleurs, encore loin d’être aussi complexe qu’aujourd’hui. Les purges systématiquement mises en œuvre par Xi au cours des trois dernières années sont le symptôme indirect de cette accumulation de peurs de nature diverse et encore totalement insurmontées. Le système chinois actuel est bien plus fragile que ne le laissent transparaître les discours dominants, ce qui ouvre des brèches potentiellement très larges à une population qui se montre tout sauf docile et soumise.

Les dénominateurs fondamentaux qui unissent la Russie, les États-Unis et la Chine sont au nombre de deux : l’impuissance et la peur. En l’espace de quatre ans seulement, les deux plus grandes puissances militaires mondiales, la Russie et les États-Unis, se sont lamentablement enlisées dans une tentative infructueuse de vaincre des adversaires bien plus petits et moins bien armés. La Chine ne parvient pas à trouver de solution au dilemme de savoir comment soumettre Taïwan, un objectif d’ailleurs absurde si on l’examine de manière rationnelle. Tous trois ont une peur bleue non seulement de leurs propres peuples (outre le cas chinois déjà évoqué et le recul de Trump face à la résistance organisée à Minneapolis, il y a la répression intérieure exercée par Poutine), mais aussi d’eux-mêmes, de leur incapacité objective à sortir de la crise dans laquelle leurs systèmes capitalistes respectifs, d’une manière ou d’une autre, s’enfoncent depuis de longues années.
Les mobilisations populaires
Mais au-delà des échecs et des fragilités des grandes puissances, il y a autre chose qui justifie l’optimisme et on peut le trouver du côté opposé, celui des mobilisations populaires. Depuis 2011, elles se sont propagées comme une traînée de poudre selon des modalités souvent similaires et dans une interaction indirecte. En réalité, elles existaient déjà auparavant, mais elles ont pris de nouvelles formes et une dimension de quasi- simultanéité mondiale ou régionale qui n’existait pas auparavant. Au-delà du Printemps arabe de 2011, les cas plus récents et consécutifs du Sri Lanka, du Bangladesh et du Népal en sont un exemple, avec leurs analogies malgré leurs différences. La critique qui est le plus souvent formulée à l’encontre de ces mobilisations et soulèvements, une critique que j’ai moi-même formulée parmi tant d’autres, est que l’une de leurs principales lacunes réside dans le manque d’organisation et dans le fait de s’en remettre exclusivement, pour leur issue, à des solutions purement et simplement électorales. Cependant, formulée ainsi et sans y ajouter d’autres considérations fondamentales, cette critique peut donner l’impression de « blâmer » des luttes qui sont en réalité extrêmement précieuses et courageuses. Je vais tenter de résumer ces considérations supplémentaires.
Les mobilisations populaires mondiales de ces quinze dernières années environ ne se limitent pas simplement à un rejet général de la classe politique et à des solutions électorales tout aussi générales, comme on pourrait le croire à première vue. D’une part, le rejet de la classe politique repose sur une insatisfaction radicale éprouvée dans la vie réelle : les mafias politiques exploitent régulièrement les travailleurs et sont responsables d’une forme d’oppression politique qui affecte leur vie au quotidien. D’autre part, la solution électorale est dans la plupart des cas l’arme la plus immédiatement disponible et, étant le fruit d’une mobilisation populaire dans la rue, elle est l’expression d’un désir de formes de démocratie directe qui a en soi une grande valeur. Quant au manque de structures organisationnelles, une limite évidente, il faut dire que ces mobilisations sont confrontées à la tâche extrêmement difficile de « déconstruire » un héritage du XXe siècle extrêmement lourd, à savoir celui des expériences ratées des partis sociaux-démocrates et des partis communistes de type stalinien (c’est-à-dire, dans les faits, la quasi-totalité des partis communistes des cent dernières années), ainsi que des organisations syndicales correspondantes. Dans cette optique, la « spontanéité désorganisée » qui fait l’objet de critiques est certes une limite, mais c’est aussi un atout, car elle témoigne d’une volonté de rompre avec cet héritage oppressif. La tâche qui consiste à transformer cette rupture en quelque chose de plus structuré et efficace, qui plus est dans un contexte aussi complexe que celui d’aujourd’hui, est objectivement d’une ampleur considérable et doit inévitablement se faire par essais, avancées et reculs temporaires. S’il n’y a pas encore eu de sauts qualitatifs, il est néanmoins extrêmement positif que le rythme et la portée géographique des mobilisations s’accélèrent fortement.
Les exemples que l’on pourrait citer sont très nombreux, à commencer par l’Iran avant les frappes américaines et israéliennes. Je me limiterai ici, à titre d’exemple, à la région qui relève le plus de ma compétence, l’Asie de l’Est, mais en commençant par quelques remarques sur les États-Unis. Plus encore que les manifestations No Kings, de grande envergure et d’une importance politique particulière mais pour l’instant encore calquées sur des modèles traditionnels, c’est le cas déjà mentionné de Minneapolis qui frappe le plus. Les chroniques ont décrit une organisation capillaire de résistance par la base contre les brigades de l’ICE qui s’est révélée particulièrement efficace, spontanée, concrète et non idéologique – en somme, un exemple très concret d’action démocratique populaire. Mais ce n’était pas seulement une belle mobilisation, ce fut aussi une mobilisation couronnée de succès, puisqu’elle a conduit au retrait de l’ICE et à un « stop » plus général face aux politiques de Trump en la matière. Dans le contexte extrêmement difficile des États-Unis d’aujourd’hui, il s’agit non seulement d’un succès de grande envergure, mais aussi d’une expérience précieuse qui peut être reproduite dans d’autres contextes.

De Hong Kong au Myanmar
En Asie de l’Est, les exemples de ce type ont été nombreux. L’insurrection de Hong Kong en 2019 a été l’un des cas les plus évidents, un véritable incubateur de méthodes de lutte dont j’ai déjà parlé par le passé et qui, sans surprise, a inspiré les modalités d’autres mobilisations au cours des années suivantes. Ce n’était pas tant l’héritage social-démocrate et communiste que j’ai évoqué plus haut qui pesait sur Hong Kong, mais plutôt celui de partis démocratiques de type libéral désormais enkystés dans une politique de compromis aussi insensés qu’infructueux. Malgré les conditions impossibles imposées par l’hégémonie politique chinoise croissante, les Hongkongais.e. ont rejeté cet esprit de compromis et opté pour des méthodes qui mobilisaient des groupes d’avant-garde, y compris violents, en parfaite synchronisation avec d’énormes foules manifestant pacifiquement. Un autre cas est celui de la Corée du Sud, qui a « renvoyé chez eux », dans le sillage de grandes manifestations, deux présidents ultraréactionnaires en seulement huit ans (respectivement en 2017 et en 2025), déjouant dans ce dernier cas un coup d’État qui aurait fait faire au pays un bond en arrière vers les années de dictature et aurait probablement conduit aussi à un affrontement militaire avec la Corée du Nord, et ce n’est pas rien. Le cas coréen illustre clairement ce que j’entendais plus haut lorsque je parlais d’avancées indéniables, de reculs temporaires et de retour en arrière, et je fais ici référence en particulier aux luttes des femmes. Les mobilisations de 2017 avaient donné naissance, entre autres, à un vaste mouvement féministe percutant, un fait particulièrement significatif dans un pays où la culture patriarcale prévaut encore à tous les niveaux. Cette montée du mouvement féministe a ensuite dû subir une forte réaction machiste, dans le sillage de laquelle le président Yoon Seok-yul a été élu. Mais ce dernier, après la tentative de coup d’État, a été destitué et arrêté à la suite de longues et tenaces manifestations de rue dont les protagonistes étaient majoritairement des femmes motivées par leur antimasculisme.
Un autre exemple, dont la nature et le contexte sont très différents de ceux cités jusqu’ici, est celui du Myanmar. Dans ce pays, une mobilisation populaire massive a empêché les militaires putschistes de prendre le contrôle du pays. La tâche de vaincre les putschistes est extrêmement difficile, car ils bénéficient d’un large soutien de la Chine et de la Russie, tandis que l’opposition a été et est encore ignorée par pratiquement tout le monde, et ne bénéficie donc d’aucun soutien économique ou militaire. Malgré cela, cinq ans plus tard, les militaires sont encore loin de contrôler le pays et ont été au bord de l’effondrement il y a quelques années. Au Myanmar, on a été témoin de la capacité à créer des alliances auparavant impensables entre différents groupes ethniques, entre l’opposition civile et les formations armées, et récemment, on a également enregistré quelques tentatives de rapprochement avec la lutte des Ukrainiens contre l’ennemi commun russe, tandis que le mélange de guerre civile, d’oppression et de résistance a également fait mûrir des sentiments populaires hostiles envers l’expansionnisme chinois. Il y a eu des succès et des défaites marqués par des massacres, des trahisons et des reculs, mais aussi l’émergence d’une expérience de lutte populaire d’une grande valeur.
Le cas chinois est beaucoup plus fragmenté, mais je rappelle ici la grande expérience des mobilisations des « feuilles blanches » à la fin de 2022 et au début de 2023, qui ont impliqué une grande partie de cet immense pays, y compris le Xinjiang martyrisé. Par ailleurs, en Chine, il existe une myriade de phénomènes simultanés qui ne sont pas encore reliés entre eux, mais qui constituent pour de larges masses des expériences de maturation de la conscience : des grèves ouvrières aux révoltes dans les régions rurales, des luttes féministes aux stratégies de désengagement social et culturel des jeunes, ou encore aux combats pour l’environnement. Avec un régime en pleine crise structurelle et incapable, de par sa nature même, de la résoudre, il y a des raisons d’être optimiste. Les bureaucrates de Pékin continuent d’intensifier un système répressif de nature stalinienne dans un contexte par ailleurs cent pour cent capitaliste, mais bien que les modalités de la répression stalinienne se soient révélées en partie efficaces pendant de longues périodes au cours de l’histoire, l’expérience de l’effondrement du « socialisme réel » montre qu’elles sont finalement vouées à l’échec et que ceux qui les appliquent peuvent eux-mêmes s’effondrer de manière soudaine.
Il ne faut certes pas baisser la garde face aux dangers énumérés au début de ce commentaire, à savoir les résurgences du fascisme, les risques d’une guerre généralisée et la menace nucléaire. Il est toutefois tout aussi important de ne pas tomber dans le piège qui consiste à considérer les ennemis comme invincibles : ils ne le sont pas du tout, ils ont eux aussi très peur, et il ne manque pas de gens qui seraient capables de les vaincre.
Andrea Ferrario
• Traduit pour ESSF par DeepLpro, vérifié par Pierre Vandevoorde.
Source – blog d’Andrea Ferrario, 21 avril 2026 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/ci-sono-ragioni-oggi-per-essere-ottim
