Idées et Sociétés, International

Etats-Unis. Le président parle de génocide. Les mots, la loi, l’avenir

« Une civilisation entière va mourir ce soir, pour ne plus jamais renaître. »

Ce ne sont pas les paroles d’Hitler, ni de Staline, ni de Mao, ni de Pol Pot, ni d’Assad, ni de Poutine. Ce sont les paroles du président des États-Unis, aujourd’hui.

Ne vous laissez pas distraire par les circonstances. Bien sûr, il y a des émotions, des personnalités, de la politique, une guerre. Rien de tout cela n’excuse cette phrase. La raison pour laquelle nous avons un concept de génocide et une convention sur le génocide, c’est pour définir certains actes comme étant toujours et définitivement répréhensibles.

S’agit-il « seulement de mots » ? Non, cela ne peut pas être « seulement des mots ». Comme le sait tout·e historien·ne spécialiste des atrocités de masse, il n’existe pas de « simples mots ». L’idée d’exterminer toute une civilisation, une fois exprimée, perdure. Elle permet à d’autres de tenir des propos similaires, comme lorsqu’un autre élu a comparé l’Iran tout entier à un cancer qu’il fallait extirper.

Quoi qu’il arrive ce soir, le président, en tenant de tels propos, a déjà changé le monde pour le pire et rendu les actes de violence de masse plus probables. Si nous sommes Américain·es, il a également changé notre pays. Il nous a changé·es, car il nous représente ; nous avons voté pour lui, ou nous n’avons pas voté et lui avons permis d’accéder au pouvoir, ou nous n’avons pas fait assez pour l’arrêter. Ces mots sont les mots de l’Amérique, jusqu’à ce que les Américain·nes les rejettent.

Oui, il y a eu d’autres génocides et il y a d’autres politicien·nes qui approuvent le génocide. Cela rend les paroles du président pires, pas meilleures. Oui, les États-Unis ont commis des atrocités par le passé. Cela rend d’autant plus important, d’autant plus urgent, que nous nous reprenions maintenant. Ni le mal ni le bien de notre histoire ne déterminent qui nous sommes. C’est ce que nous faisons maintenant.

Si nous ne prenons pas nous-mêmes position face à cette horreur, nous nous laissons transformer.

Autour du président, il y aura malheureusement des personnes qui s’emploieront délibérément à banaliser le discours génocidaire. D’autres responsables politiques trouveront les mots justes pour le rejeter. On peut espérer que certains auront le courage de démettre de ses fonctions celui qui tient des propos génocidaires. Et ces paroles devraient entraîner la démission de tous ceux et toutes celles qui travaillent en étroite collaboration avec le président.

Mais nous ne pouvons pas compter sur les politicien·nes. C’est finalement à nous, les citoyen·nes, qu’il revient d’agir : pour notre propre bien, pour l’avenir du pays, pour la possibilité d’un nouveau départ, nous devons dire quelque chose, à quelqu’un d’autre, à nous-mêmes : c’est tout simplement inacceptable.

Quoi qu’il arrive ce soir, ou n’importe quelle autre nuit de cette guerre, cela est désormais légalement défini par la déclaration du président. Dans l’application pratique de la loi relative au génocide — à savoir la Convention sur le génocide de 1948 —, la difficulté réside généralement dans la preuve de « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Or, cette intention est désormais consignée, dans les propos publiés du président des États-Unis et commandant en chef des forces armées, concernant la mort de « toute une civilisation ».

L’article III de la Convention sur le génocide stipule clairement que la personne qui donne l’ordre de commettre un génocide n’est pas la seule coupable. Le génocide lui-même est, bien sûr, un crime, le génocide désignant l’intention exprimée par Trump, ainsi que des actes tels que le meurtre de membres d’un groupe, le fait de causer un préjudice grave à des membres d’un groupe, ou « le fait d’imposer délibérément au groupe des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle » — ce qui inclurait bien sûr des actions telles que la coupure de l’accès à l’énergie ou à l’eau. Mais le complot en vue de commettre un génocide, l’incitation au génocide, les tentatives de génocide et la complicité dans un génocide sont également définis comme des crimes.

Nous avons tous de bonnes raisons éthiques et politiques de rejeter les propos du président. Mais celles et ceux qui servent au sein du gouvernement et des forces armées se trouvent désormais sous le coup de la menace juridique d’un génocide en raison de ce que Trump a écrit. Bombarder un pont, un barrage, une centrale électrique ou une usine de dessalement — ce qui constitue très probablement un crime de guerre en tout état de cause — pourrait très bien revêtir une signification juridique différente, à savoir celle de génocide, si cela se produit après que le commandant en chef et chef de l’État a exprimé une intention génocidaire.

Le concept de génocide a été créé par Rafał Lemkin, un survivant et témoin d’atrocités, afin que nous puissions nous regarder en face, nous juger et nous arrêter. Mais le génocide n’est pas seulement un concept. C’est aussi un crime au regard du droit international, inscrit dans une convention signée par les États-Unis en 1948 et ratifiée par ce pays en tant que traité en 1988.

Le président parle de génocide. Nous devons donc nous aussi prendre la parole. Non seulement au sujet des crimes, mais aussi de leur sanction légale.

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Timothy Snyder, 7 avril 2026
https://snyder.substack.com/p/the-president-speaks-genocide
Traduit par DE