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La République islamique d’Iran et la question du « changement de régime » et du « changement de dirigeant »

L’Iran est à nouveau en proie à des troubles. Des soulèvements populaires ont ébranlé les fondements mêmes du régime clérical, et son appareil répressif tue brutalement des manifestant·es non armé·es. Le mouvement actuel présente à la fois des similitudes et des différences avec le précédent mouvement de masse de 2022, Femme / Vie / Liberté. Ce mouvement antérieur était principalement de nature sociale et culturelle : les femmes iraniennes, soutenues par la jeunesse, se sont soulevées contre la politique du port obligatoire du hijab. Malgré le lourd tribut qu’elles ont payé, elles ont réussi à faire reculer le régime. Aujourd’hui, parmi les pays à majorité musulmane du Moyen-Orient, l’Iran est celui qui compte le plus grand nombre de femmes non voilées dans les espaces publics.

Ce mouvement, malgré son ampleur et l’attention mondiale qu’il a suscitée, n’a pas réussi, contrairement aux attentes de beaucoup et aux affirmations d’une partie de l’« opposition » iranienne, à renverser le régime.

Le mouvement actuel, bien qu’il s’inscrive dans la continuité directe du soulèvement précédent et des précédents, est avant tout de nature économique. Il a débuté dans le bazar et a coïncidé avec l’effondrement rapide de la monnaie nationale, la perte de près de 90% des économies de la plupart des personnes, une inflation galopante officiellement supérieure à 48% (et atteignant en réalité jusqu’à 70% pour certains produits de base) et d’autres pressions économiques qui ont déclenché l’explosion actuelle. Les pénuries d’eau, d’électricité et d’essence, dues non seulement aux sanctions mais aussi à l’incompétence du régime, ont aliéné des segments de plus en plus importants de la population et sérieusement sapé la légitimité du régime.

Une autre différence majeure réside dans la position régionale et internationale fortement affaiblie de la République islamique. Non seulement toutes ses forces par procuration dans la région ont été gravement dégradées, mais les attaques israéliennes qui ont tué de nombreux commandants du CGRI et scientifiques nucléaires, la destruction des défenses antimissiles iraniennes et la frappe américaine qui a suivi sur les infrastructures nucléaires ont gravement érodé l’autorité du régime. Une fois de plus, les attentes quant à l’effondrement du régime sont élevées. Mais la République islamique est-elle vraiment sur le point de tomber ?

Pour répondre à cette question, nous devons examiner les quatre acteurs du mouvement actuel : le régime au pouvoir, le peuple, l’opposition et les forces extérieures.

Le régime
La République islamique est une oligarchie cléricale, militaire et économique dotée d’un système de gouvernance à plusieurs niveaux : l’appareil du Guide suprême, le gouvernement, les Gardiens de la révolution (IRGC) et les fondations religieuses. Elle maintient également une opposition loyale sous la bannière des « réformistes », dont la principale revendication est une plus grande part des bénéfices économiques.

Bien que le Guide suprême exerce un pouvoir absolu et que sa mort ou sa destitution pourrait ouvrir la voie à des changements importants, cela ne suffirait pas à renverser le régime. La structure militaire et sécuritaire complexe du régime rend tout coup d’État extrêmement improbable. Il ne fait aucun doute que certaines parties du bloc au pouvoir et de l’oligarchie sont préoccupées par leurs intérêts économiques et favorables à une modération des politiques anti-occidentales, mais les factions religieuses de droite et radicales restent dominantes.

Les oligarques eux-mêmes faisaient autrefois partie des religieux radicaux, mais ils ont rapidement découvert le paradis qui leur était promis dans des maisons luxueuses au nord de Téhéran et dans le contrôle des monopoles. Les fondations religieuses et les institutions économiques liées au CGRI, qui contrôlent plus de 40% du PIB, sont exemptées d’impôts et de contrôle. Alors que l’État poursuit des politiques néolibérales et réduit les subventions, il a considérablement augmenté le financement des organisations et séminaires de propagande islamique inutiles.

Dans l’ensemble, en raison de la corruption et de l’incompétence généralisées, le régime a perdu sa légitimité aux yeux de la majorité de la population. Ses appareils idéologiques et propagandistes sont devenus totalement inefficaces. Sur le plan économique, le régime est en faillite ; ses capacités de redistribution sont sévèrement limitées. Ce qui le maintient au pouvoir pour l’instant, ce sont ses appareils répressifs à plusieurs niveaux.

Le peuple
Bien que la majorité des Iranien·nes souhaitent un changement du régime islamique, une partie importante de la population continue de le soutenir. Outre les millions de personnes employées dans l’armée, les services de sécurité, le système judiciaire et la milice Basij, des millions d’autres reçoivent des allocations de fondations religieuses telles que la Fondation Imam, la Fondation des Martyrs et la Fondation des Opprimés. Le régime contrôle également une importante frange marginale dans les quartiers urbains, qu’il mobilise comme une foule à louer en cas de besoin, comme il l’a fait en organisant une grande marche pro-régime à Téhéran après plus de deux semaines d’affrontements dans les rues et le meurtre de manifestant·es.

Cependant, la plupart des jeunes du pays (qui constituent plus de 30% de la population), la plupart des femmes, la plupart des retraité·es, les minorités nationales et religieuses, une grande partie de la nouvelle classe moyenne et des travailleurs/travailleuses, et désormais une partie importante de la classe moyenne traditionnelle s’opposent à la République islamique. Ces groupes ont mené des mouvements de protestation successifs avec des revendications diverses. Cependant, en raison du manque d’organisation – que le régime empêche systématiquement –, malgré des succès partiels et des retraites tactiques, ils n’ont pas été en mesure de renverser le système par eux-mêmes.

L’opposition
L’une des plus grandes forces de la République islamique réside dans la faiblesse et la fragmentation de l’opposition. Étant donné qu’aucun parti ou organisation d’opposition ne peut opérer légalement en Iran, la soi-disant opposition iranienne existe principalement à l’étranger et se compose en grande partie de vestiges des courants socialistes, libéraux, nationalistes et religieux laïques [c’est-à-dire des réformateurs/réformatrices musulmans qui favorisent ouvertement la séparation de la religion et de l’État] issus de la révolution de 1979. De nombreuses tentatives de formation de mouvements républicains ont échoué en raison de la fragmentation et du manque de ressources financières et médiatiques, les laissant déconnectés du mouvement à l’intérieur de l’Iran.

Pendant ce temps, les monarchistes, soutenus par d’importantes ressources financières et par Israël, ont gagné en importance et ont promu Reza Pahlavi, fils de l’ancien Shah, comme chef de l’opposition. Un slogan du mouvement des femmes de 2022 louait Reza Shah (Pahlavi I), faisant implicitement référence à sa confrontation avec les religieux et au dévoilement des femmes. Les monarchistes ont affirmé que cela indiquait un soutien populaire à la restauration de la monarchie.

Jusqu’au soulèvement « Femme, vie, liberté », Reza Pahlavi avait largement évité la politique et menait une vie privée aux États-Unis. Pourtant, en raison de son nom de famille, il était la figure de l’opposition la plus reconnaissable à l’étranger. Il avait le potentiel pour jouer un rôle symbolique de leader au sein d’une coalition d’opposition démocratique ; certain·es imaginaient même un scénario à la manière de l’Espagne post-Franco, dans lequel il pourrait servir de monarque symbolique dans une démocratie constitutionnelle.

Cependant, dès qu’il s’est lancé avec hésitation dans la politique, il est rapidement apparu qu’il manquait d’autonomie et qu’il était guidé par des monarchistes absolutistes plutôt que par des constitutionnalistes. Bien qu’il se soit présenté comme un démocrate, il n’a pas réagi aux actions et aux attaques controversées de ses partisan·es, y compris de son épouse, contre d’autres courants d’opposition. Les médias financés par des soutiens étrangers l’ont largement promu et ont glorifié une époque prétendument « dorée » d’avant 1979, le présentant comme le leader du mouvement.

Il ne fait aucun doute que, compte tenu de la misère sous le régime actuel, un nombre croissant d’Iranien·nes préfèrent la monarchie, mais elles et ils restent une minorité, espérant accéder au pouvoir grâce au soutien direct d’Israël et des États-Unis. Outre les monarchistes, le Mujahedin-e Khalq (MKI) – une secte religieuse et militaire autoritaire issue de l’époque de la révolution et de la guerre Iran-Irak, disposant de moyens financiers importants et entretenant des liens étroits avec les néoconservateurs américains – revendique également le leadership du mouvement.

À ces forces s’oppose l’absence d’un bloc progressiste composé de socialistes démocratiques, de libéraux progressistes et de personnalités religieuses laïques, capable d’obtenir le soutien progressiste international. Un tel bloc pourrait soutenir de manière indépendante le mouvement interne et empêcher qu’il ne soit détourné par les forces réactionnaires.

Puissances étrangères
En raison de ses politiques imprudentes, la République islamique n’a pas de véritables alliés au Moyen-Orient ni dans le monde. La Chine et la Russie ont soutenu et exploité le régime de manière opportuniste, mais dans le cadre d’une véritable confrontation avec les États-Unis, les deux pays l’abandonneraient. Israël, en particulier ses factions de droite et religieuses, a tiré profit de l’existence du régime, mais reste l’un de ses ennemis les plus féroces. Cependant, Israël ne peut à lui seul provoquer un changement de régime en Iran, d’où ses efforts, par le biais de l’alignement de Netanyahu sur Trump, pour entraîner les États-Unis dans le conflit.

Malgré sa rhétorique agressive, l’administration Trump, consciente des échecs des changements de régime en Afghanistan, en Irak et en Libye, n’est guère encline à provoquer un changement de régime dans un pays aussi vaste que l’Iran. Certain·es, inspirés par la tentative d’enlèvement de Maduro au Venezuela, fantasment sur un « changement de dirigeant » en Iran, une illusion compte tenu de la structure du pouvoir iranien.

Les menaces de Trump d’attaquer le régime si les manifestations étaient réprimées, combinées au soutien ouvert d’Israël au mouvement et à l’appel de Reza Pahlavi à rester dans les rues, ont fourni à la République islamique le prétexte idéal pour massacrer les manifestant·es en les qualifiant d’agents israéliens et américains. Avec Internet et les communications complètement coupés, les meurtres se sont poursuivis. Les chiffres exacts sont inconnus, mais les rapports font état de centaines de mort·es et de centaines d’autres blessé·es.

Une intervention étrangère pour renverser la République islamique ne rapprocherait pas l’Iran de la démocratie ; elle conduirait à la fragmentation et au chaos, une instabilité qui engloutirait le Moyen-Orient et perturberait l’économie mondiale.

Un changement souhaitable depuis l’intérieur de l’Iran
Renverser la République islamique et la remplacer par une république démocratique, laïque et progressiste est depuis longtemps une revendication centrale d’une grande partie de la société iranienne. Contrairement à celles et ceux qui pensent que les mouvements de masse peuvent réussir sans organisation ni stratégie, je crois plus que jamais à la nécessité des deux. Les mouvements peuvent obtenir des avancées importantes, mais sans développer leur organisation à chaque étape, ils finissent par se répéter ou s’essouffler progressivement. Plus le système au pouvoir est fort et violent, plus l’organisation devient difficile, d’autant plus que le mouvement doit continuellement attirer des couches sociales plus larges.

Les différentes composantes sociales (classes, femmes et groupes de genre, nationalités, minorités religieuses et jeunesse) ont des revendications diverses et parfois contradictoires. À certains moments, une composante peut devenir dominante et remporter des victoires partielles, mais aucune ne peut affronter seule l’ensemble du système. Accorder une importance excessive à un élément minimise les autres. Sans structure directrice, un mouvement ne peut optimiser ces revendications alignées [1].

Un changement structurel sans optimisation des diverses revendications est impossible. Cependant, deux précisions s’imposent. Premièrement, une structure directrice ne signifie pas un leadership centralisé traditionnel, mais plutôt un cadre coordonné et participatif. Deuxièmement, donner la priorité à l’ensemble ne signifie pas reporter ou supprimer les revendications légitimes d’un groupe quelconque. Il serait erroné, compte tenu des erreurs du passé, d’insister, par exemple, pour que les femmes reportent leurs revendications féministes jusqu’à ce que la « question nationale » soit résolue, ou pour que les minorités taisent leurs revendications. Il serait toutefois tout aussi erroné de supposer qu’un groupe quelconque peut atteindre immédiatement ses objectifs ultimes. Tirant les leçons de l’histoire, les militant·es doivent continuellement aligner leurs revendications sur le mouvement dans son ensemble.

Ailleurs, j’ai fait valoir que pour faire avancer le mouvement, il fallait une unité coordonnée dans quatre domaines : les rues (villes et quartiers), les lieux de travail (usines, mines, ministères), les établissements d’enseignement (écoles et universités) et les lieux d’affaires (marchés et magasins). Il est extrêmement difficile d’établir des liens durables et organisés entre ces domaines à l’échelle nationale, mais sans eux, même les manifestations de rue les plus massives s’essoufflent. Dans les mouvements récents, une certaine coordination s’est mise en place, en particulier entre la rue, les universités et les bazars, mais elle a été minime dans le domaine crucial des lieux de travail. Ce sont finalement les grèves sur les lieux de travail, les conseils (Showras) et leur intégration avec les autres domaines qui ont fait tomber le régime Pahlavi.

C’est là que le rôle de l’opposition devient crucial. À ce stade, en raison de la répression, il n’existe aucune organisation d’opposition officielle en Iran, et l’opposition en diaspora reste fragmentée et déconnectée. Si l’on représente l’opposition iranienne sous la forme d’une matrice multidimensionnelle (gauche/droite, laïque/religieuse, modérée/extrémiste), seul un sous-ensemble composé de militant·es de gauche démocrates, de libéraux laïques, de nationalistes et de forces religieuses laïques aspirant à une république démocratique laïque peut coopérer de manière réaliste. Un large front progressiste à l’étranger, doté d’une organisation adéquate, pourrait mobiliser d’importantes ressources humaines, financières et techniques pour soutenir le mouvement interne.

Notre histoire montre qu’outre l’impérialisme, trois obstacles interdépendants – le pouvoir personnalisé, la centralisation et l’absence de laïcité – ont empêché l’avènement de la démocratie. L’histoire de l’Iran est en grande partie marquée par l’autoritarisme, la prise de décision centrée sur le capital et la fusion de la religion et de l’État. Tout effort organisationnel et stratégique doit consciemment s’attaquer à ces schémas et empêcher leur répétition.

[1] https://pecritique.com/2023/12/16/مدلی–برای–بررسی–جنبش–ژینا–سعید–رهنما/

Saeed Rahnema, 13 janvier 2026
https://newpol.org/the-islamic-republic-of-iran-and-the-question-of-regime-change-and-leader-change/
Traduit par DE