De l’urgence de se réapproprier la liberté de réfléchir
Adresses – internationalisme et démocr@tie n°17
Dans ce numéro passionnant d’Adresses, il est question de différents de modes de domination politique à l’œuvre actuellement. Jusqu’à l’invasion du Venezuela par les forces américaines ces jours-ci, il était encore possible de dire que l’impérialisme contemporain n’était plus centré sur la prise violente de territoire par un État – à deux exceptions majeures près, la Russie en Ukraine, Israël en Cisjordanie. Cette nouvelle conquista inouïe aux conséquences funestes sera sans doute abordée dans un numéro ultérieur.
La volonté d’empire s’exprime principalement par la domination économique, la capture, par tous les moyens, des marchés, au nom d’une mondialisation par essence inégalitaire, caractéristique aussi des BRICS comme le démontre l’article de Patrick Bond (« Les BRICS et l’Afrique »). Les seules règles sont celles imposées par les indices boursiers internationaux, (pour rappel les principaux le CAC40 en France, le Dax en Allemagne, le Dow Jones, le Nasdaq). Le but est de faire croître, par des moyens de plus en plus violents, la valeur des actions (y compris celles des matières premières pourtant essentielles à la survie de l’humanité) pour les plus grands bénéfices des actionnaires. Cela signifie une recherche de main-d’œuvre toujours moins chère, toujours plus exploitée – d’où la pseudo-solution de la délocalisation, qui condamne la population du pays concerné au chômage pour confier ce même travail à des pays pauvres, dépourvus de préférence de droits sociaux et/ou de législation environnementale contraignante. La désindustrialisation de la France, concerne aussi aujourd’hui la Chine qui relocalise sa production dans les pays avoisinants, ce que nous voyons dans l’article d’Andrea Ferrario (« Comment la Chine redessine l’Asie »).
Avec l’hécatombe des droits sociaux que ces nouvelles formes de misère produisent, y compris pour ceux des femmes, même en Chine supposément communiste, comme le démontre l’article de Yige Dong (« La crise de la reproduction sociale »), piégées par la tradition patriarcale qui naturalise depuis toujours les soins (non rémunérés) des enfants et des parents âgés – sauf pour les riches bien entendu qui peuvent (mal) payer une autre femme, selon un processus analogue de délocalisation.
À cela, s’ajoutent des formes de contrôle en apparence « soft », l’imposition de technologies (y compris l’achat obligatoire d’armes, de culture, d’échanges universitaires), le tout déguisé en aide, en coopération bienfaisantes. Ce que fait aussi la Turquie en cherchant à reconstituer l’empire ottoman, et la Russie concurrençant la Chine pour la prise de possession du sous-sol minier sur le continent africain – tout en faisant semblant de respecter les préférences politiques locales.
Ce qui nous mène à la question posée par Siavush Seyavush et Maryam Namazi dans leurs articles respectifs sur cette autre forme de domination, celle d’une certaine bien-pensance occidentale qui se veut de gauche et qui in fine opère par des mécanismes comparables au capitalisme décrits dans d’autres articles dans le présent numéro d’Adresses.
Dans son article oh combien percutant, Siavash Shahabi (« Iran : lutte pour la liberté et le racisme des antiracistes »), dénonce ce qu’il appelle « le racisme de l’intelligentsia ». Autrement dit, celui de l’élite officielle de gauche qui se donne le droit de nommer les luttes à soutenir unilatéralement, les souffrances dignes de compassion – et à condamner sans appel celles jugées indignes d’une pareille considération.
Le schéma est balisé d’avance, les cases à remplir prévisibles : si les revendications d’un quelconque pays du Sud global en question se rapprochent trop de notions dites démocratiques issues des Lumières et de l’Occident, elles sont d’emblée jugées impérialistes – la revendication de la laïcité et le refus du niqab (en Iran ou en Afghanistan ou même ici). C’est ainsi que certain·es ont soutenu la colère des manifestant·es en Iran sous le seul prisme économique, y voyant surtout « un soulèvement contre la vie chère et le gouvernement » sans parler de la répression et l’apartheid de genre ou même du soutien financier de Téhéran à des organisations islamistes sévèrement critiqué par bon nombre des contestataires iranien·nes. En éliminant toute critique politique du régime iranien, une certaine gauche baigne dans la bien-pensance la plus hypocrite. Une variante consiste à blâmer exclusivement le colonialisme et ses effets pour toutes les formes d’injustice, y compris contre les femmes et les homosexuels. C’est ce que font certaines personnes se réclamant de théories décoloniales, en brossant le portrait d’une époque bénie d’avant l’arrivée des colons (= blancs), même dans les pays qui n’ont pas connu la colonisation comme l’Iran ou l’Afghanistan, un monde merveilleux où les femmes n’auraient pas été assujetties à la domination masculine, invention occidentale s’il en est. Tout sauf mettre en cause une quelconque idéologie (même fascisante) produite par une société non-blanche, ce qui équivaut, à ne pas considérer les « autochtones » en tant que sujet·tes politiques capables de choix.
Ce qui se produit pour l’Iran vaut aussi pour le Venezuela. Les mêmes condamnent, à juste titre, l’intervention étasunienne mais ne disent mot sur le régime dictatorial de Nicolas Maduro. Sans oublier, pour la plu- part d’entre elles et eux, le refus de soutenir les populations ukrainiennes dans leur résistance à l’impérialisme russe.
C’est dans ces milieux qui se voudraient révolutionnaires qu’une réflexion autocritique salvatrice prônée par Samuel Farber (« Blâmer les victimes ») s’imposerait. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit et chacun s’enfonce dans ses certitudes.
Pas un mot de la part de cette même prétendue élite de gauche, y compris la jeune génération féministe, contre les gouvernements théocratiques autoritaires, ni même contre le gouvernement de l’Afghanistan jugé le pire pays au monde pour les femmes, parce que ces leaders seraient « authentiques » et exprimeraient la (supposée) volonté profonde des peuples dans leur lutte anti-impérialiste, anti-Occidentale, anticoloniale ; positionnement que Vladimir Poutine a également choisi pour rallier les gouvernements africains à son propre projet de colonisation économique. Ironie qui ne semble pas avoir fait sursauter grand monde.
Combien est flagrant aussi le manque de réaction de la vaste majorité des associations féminines et féministes lorsqu’un membre (de surcroît masculin) du gouvernement saoudien a été mis à la tête de la Commission de la condition de la femme aux Nations unies en 2024. De toute évidence, nous assistons à la dangereuse normalisation de l’inacceptable.
Force est de constater aussi que le Hamas, mouvement islamiste ultra-patriarcal qui s’est réjoui du retour des talibans en Afghanistan en 2021, est largement soutenu par la « gauche » en tant que mouvement de résistance « légitime » parce qu’il lutte contre Israël (non parce qu’il se soucierait du bien-être du peuple palestinien, ce qui se révèle de plus en plus douteux). Le massacre du 7 octobre 2023 en Israël a été considéré comme négligeable, voire mérité – des victimes issues du « peuple déicide » pour certain·es –, l’emblème de la blanchitude impérialiste pour d’autres. Oser en parler, manifester pour la gravité de ce qui dépasse l’incident, signifie automatiquement un soutien inconditionnel au projet génocidaire du gouvernement Netanyahou. Le fait qu’Amnesty, le 11 décembre de l’an dernier, ait finalement jugé les atrocités du 7 octobre comme un crime contre l’humanité changera-t-il les opinions bétonnées de la bien-pensance intellectuelle actuelle ? C’est peu probable.
C’est qu’on ne saurait remettre en cause le relativisme culturel en vogue, sous peine d’être accusé·e d’être un suppôt de l’impérialisme, pilier d’islamophobie, crime suprême auprès de l’intelligentsia française (ce dont l’auteure du présent papier a fait les frais).
Mariam Namazie, dans son article (« Il est temps de reconnaître l’apartheid sexuel ») explique comment ce positionnement, suprême lâcheté intellectuelle, sert à minimiser les crimes contre les femmes en Iran en Afghanistan (et ailleurs) sous prétexte qu’il s’agit là du domaine privé dans lequel nous n’aurions pas le droit d’intervenir. L’équivalent de ne pas appeler la police quand le voisin massacre sa femme. Tel est, qu’il soit dit en passant, le dogme fondamental des talibans, reprenant l’ancien droit pachtoune, le Pachtounwali pre-islamique. S’il savait lire autre chose que le Coran, le mollah Akhundzada, actuel chef spirituel de l’Émirat afghan accorderait avec bonheur la nationalité afghane à une partie de nos universitaires.
Siavash Shahabi (dissident iranien exilé en Grèce) démontre très habilement comment ce processus témoigne de l’orientalisme d’Edward Saïd ici inversé, voire fétichisé, rejoignant Pierre Bourdieu expliquant le mécanisme de la captation de la légitimité intellectuelle par les élites dominantes. De ce fait, il est entendu que toute opposition contre l’oppression venant du Sud global, en particulier dans les pays musulmans ferait le jeu de l’Occident / du sionisme dont ils seraient devenus, en sorte des agents.
D’où par exemple, le soutien mou à l’opposition iranienne, inexistant en ce qui concerne l’Afghanistan, ce qui délégitime les courageuses résistantes féministes de ces pays, y compris l’admirable organisation sociale du Rojava kurde, réellement égalitaire qui pourrait servir de modèle pour toute la région.
Le problème aujourd’hui se pose de savoir comment débloquer l’apparente paralysie de toute forme de réflexion et se réapproprier la liberté de penser, en particulier auprès de l’élite qui se voudrait de gauche et ce à une époque où la droite extrême, elle, s’active, agit et gagne toujours plus de terrain.
Carol Mann
Carol Mann est historienne et sociologue, spécialisée dans l’étude du genre et conflit armé. Elle a créé et préside l’association Femaid qui met en place des projets humanitaires avec des femmes dans les zones de guerre, en particulier en Afghanistan où son association a créé un réseau d’écoles clandestines en Afghanistan pour les filles interdites d’études depuis le retour au pouvoir des talibans.
Télécharger le n°17 : Adresses n°17
Toutes les introductions et les numéros à télécharger gratuitement sont disponibles sur une page dédiée :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/adresses-internationalisme-et-democrtie/

