Italie : Premières réflexions sur l’automne (chaud?) 2026
De Paolo Stuppia, sociologue, membre du Germe, et du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-Paris, UMR 8209), chercheur associé à Cal Poly Humboldt (USA), coauteur de Géopolitique de la jeunesse, Paris, le Cavalier Bleu, nouvelle édition augmentée, 2024.
La mobilisation qui traverse l’Italie depuis le début du mois d’octobre a franchi un nouveau cap vendredi 30 octobre, avec une journée de grève générale appelée par le syndicat USB (Unione Sindacale di Base). Étudiant·es, lycéen·nes, salarié·es et travailleur·ses portuaires ont participé aux manifestations organisées dans plus de 60 villes, selon l’ANSA. Les estimations de participation divergent fortement : 255 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, plus d’un million selon les organisateurs. Les assemblées générales et les occupations de lycées et d’universités se multiplient, notamment à Turin, Bologne et Naples, mais aussi dans des villes plus petites.
Une circulation transnationale des slogans et des répertoires d’action
Un aspect particulièrement intéressant de cette séquence réside dans la référence explicite aux mobilisations françaises. Dès les premières occupations, le mot d’ordre « Facciamo come in Francia » (« Faisons comme en France ») circule dans les établissements italiens. C’est un effet de bouncing : les mobilisations et leurs images franchissent les frontières, puis inspirent de nouvelles mobilisations, comme on a pu l’observer dans le Sud global, du Népal au Pérou en passant par le Maroc, l’année dernière. Le drapeau de One Piece, devenu un symbole partagé de la contestation de la Gen Z à l’échelle mondiale, participe également de cette circulation[1]. Cette dernière s’opère dans les deux sens. Comme l’a notamment relevé le chercheur Davide Grasso dans le journal Il Fatto Quotidiano, les cortèges italiens reprennent en français « Tout le monde déteste la police » ou « Le monde est à nous », tandis que les manifestant·es français·es scandent en italien « Siamo tutti antifascisti »[2]. Le 17 octobre a constitué un autre moment de cette séquence. À Milan, des manifestations ont été marquées par des violences, des dégradations et des pillages, impliquant notamment des jeunes désignés dans les médias comme des « maranza », catégorie stigmatisante associée aux jeunes des quartiers populaires, qui présente certaines similitudes avec le qualificatif de « racailles » employé en France. Ces épisodes ne doivent toutefois pas être confondus avec l’ensemble des mobilisations étudiantes et sociales, dont les formes et les participant·es restent beaucoup plus diversifiés.
De la contestation scolaire à la polycrise
La grève générale du 30 octobre, appelée par l’USB, a permis une convergence entre les revendications étudiantes et celles du monde du travail. Les mots d’ordre font largement écho à ceux entendus en France : pas d’argent pour la guerre et le réarmement, mais pour l’école, l’université, la santé et les services publics. Cette convergence s’inscrit dans un contexte de conflictualité sociale plus large, marqué notamment par des blocages organisés par des transporteurs routiers et des mobilisations agricoles dans le sud de la péninsule contre l’inflation et les politiques sociales du gouvernement Meloni. Derrière les revendications immédiates se dessine une contestation plus systémique, qui relie précarité, coût de la vie, crise du logement, dégradation des services publics et choix budgétaires. C’est ce que permet de saisir la notion de polycrise : des crises économiques, sociales, écologiques, démocratiques et géopolitiques dont les effets se cumulent. Comme je l’ai souligné dans mes récentes interventions médiatiques, une caractéristique des mobilisations de la Gen Z est précisément de ne pas juxtaposer les revendications sectorielles, mais de relier des problèmes que les institutions continuent souvent de traiter séparément. La question de l’école devient ainsi indissociable de celle des conditions de vie et des priorités politiques.
Une inventivité culturelle et politique
Autre caractéristique remarquable des cortèges : leur créativité. Les jeunes scolarisé·es reprochent au gouvernement et, plus généralement, aux adultes aux manettes de ne pas les entendre. À ce monde qu’ils et elles dénoncent, elles et ils opposent le leur, celui auquel ils et elles appartiennent ou celui dont elles et ils rêvent. Les pancartes et les slogans mobilisent des références aux super-héros, à l’environnement, à la culture numérique, voire à une sexualité assumée, souvent non hétéronormée. Le slogan « Bismillah, c’est les ténèbres », passé de la France à l’Italie, illustre cette circulation des références humoristiques et politiques. Mais il y a aussi d’autres détournements, comme « meglio figlio unico che fratelli d’Italia » (il vaut mieux être fils unique que Frère d’Italie, du nom du parti de Meloni). L’actualité gouvernementale est elle aussi détournée. La possibilité de choisir des plaques d’immatriculation personnalisées, évoquée dans le cadre des mesures gouvernementales les plus récentes annoncées par le ministre des transports Salvini, a inspiré de nombreuses pancartes. À Florence, on pouvait lire : « Moriremo di fame, ma con le targhe personalizzate » (« Nous mourrons de faim, mais avec des plaques personnalisées »). D’autres manifestant·es ont joué sur les dialectes régionaux, avec, par exemple, « 800A » à Palerme, ou utilisé des slogans provocateurs tels que « – Salvini, + ditalini »***[3]. Ces formes d’expression participent elles aussi à la construction d’un langage générationnel commun et d’une identité collective qui dépasse les frontières nationales.
Des rapports aux forces de l’ordre ambivalents
Les manifestations du 30 octobre ont été majoritairement pacifiques, mais des affrontements ont également été signalés dans plusieurs villes, notamment à Rome, Turin et Mestre, près de Venise. Il serait donc excessif de présenter cette journée comme dépourvue de violences, même si, en comparaison avec la France de ces dernières semaines, celles-ci apparaissent limitées. Un épisode survenu à Bologne mérite néanmoins d’être relevé : des membres de la Guardia di Finanza ont retiré leurs casques et abaissé leurs boucliers au passage du cortège. Cette scène rappelle un geste similaire de policiers à Naples quelques jours auparavant. Sans en tirer de conclusions hâtives, ces images témoignent de rapports aux forces de l’ordre qui ne se réduisent pas systématiquement à la confrontation. À Milan, toutefois, l’envoi de 500 soldats pour contrôler les « maranza » sur la Piazza Duomo témoigne d’une tout autre approche, qui peut rappeler le déploiement des forces de l’ordre lors des mobilisations du 17 octobre en France. Le gouvernement cherche également à présenter les étudiant·es italien·nes comme des casseurs·ses.
Un nouvel automne chaud ?
L’issue de cette mobilisation reste incertaine. La participation à la grève générale ne garantit pas que les différentes composantes du mouvement parviendront à construire une mobilisation durable. Il est toutefois possible d’y voir une nouvelle étape de la révolte de la Gen Z en Europe : une jeunesse qui ne se mobilise plus seulement autour de revendications sectorielles, mais met en cause un modèle social, économique et politique dans son ensemble. Une formule largement relayée sur Facebook, accompagnant les photos de cortèges monstres dans plusieurs villes, résume assez bien cette dimension : « Vous êtes l’amour qu’ils et elles craignent, parce qu’il crée un monde qu’ils ne peuvent pas contrôler. » La référence à l’« automne chaud » italien de 1969, marqué par la mobilisation des étudiant·es, mais surtout des ouvrier·ères, dans l’effervescence politique des années 1968, vient alors naturellement à l’esprit. Non qu’il faille établir une équivalence totale entre les deux séquences, dont les contextes économiques, politiques et organisationnels sont profondément différents. Mais la convergence entre mobilisations étudiantes et conflits du travail constitue un point de comparaison historique stimulant. Reste à savoir si cette nouvelle séquence parviendra à dépasser le temps de la mobilisation pour produire des transformations plus durables.
[1] Voir Paolo Stuppia, « Géopolitique de la jeunesse », Diplomatie, n°89, décembre 2025, p.10-14.
[2] https://www.ilfattoquotidiano.it/2026/10/20/saccheggi-milano-proteste-transnazionali-analisi-notizie/8544073/
[3] Des références au caractère sexuel, en dialecte ou en italien.

