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Pauvre Russie II – La situation de la Russie en 2026

La dernière fois, Mikael Hertoft s’était penché sur la situation de la Russie avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Aujourd’hui, quatre ans et demi plus tard, la réalité est tout autre pour la Russie, et elle n’est pas réjouissante.

Le premier semestre de 2026 a été terrible pour la Russie.

Au début du printemps, l’État russe a instauré une série d’interdictions visant les sources Internet qu’il ne peut pas contrôler, notamment YouTube et, surtout, l’application de messagerie Telegram. Il a tenté d’inciter la population à se tourner vers « Max », une version contrôlée d’Internet, mais les coupures totales d’accès au réseau sont devenues de plus en plus fréquentes.

Ce phénomène existe depuis des années dans certaines régions de Russie, mais il a désormais commencé à toucher Moscou et Saint-Pétersbourg. Du jour au lendemain, les personnes ne pouvaient plus commander un taxi, payer un parking ou faire des achats avec leur téléphone – un énorme pas en arrière et une source de grande frustration. Pour de nombreuses et nombreux Russes, ces coupures et ce contrôle d’Internet sont devenus une source d’irritation considérable.

L’une des raisons est que les drones utilisent parfois le réseau mobile pour communiquer. Si l’on insère une carte SIM russe dans un drone, celui-ci peut communiquer avec son pilote au-dessus du territoire russe. Il est possible de bloquer cette communication en coupant l’accès à Internet. La Russie utilise également cette technologie en Ukraine.

L’interdiction d’utiliser les chaînes Telegram a également eu des répercussions sur le front, où les soldats russes avaient recours à des groupes Telegram pour communiquer et coordonner la situation sur le terrain.

Cela a aggravé un autre problème auquel la Russie avait été confrontée début 2026 : le pays avait perdu l’accès à Starlink, qui constituait un outil essentiel pour les communications militaires et le pilotage des drones. L’Ukraine avait conservé cet accès, ce qui signifiait – et signifie toujours – qu’elle est en position de force par rapport à la Russie en matière de communications et de pilotage de drones.

Depuis lors, l’Ukraine a commencé à attaquer avec un succès croissant les raffineries et les dépôts de pétrole russes à l’aide de drones. Cela a provoqué d’importants incendies de pétrole et, par conséquent, la pollution des villes et, surtout, des ports de la mer Noire – Tuapse et Novorossiisk.

Un forum économique dans l’ombre des incendies de puits de pétrole


Le 3 juin, le Forum économique international de Russie s’est ouvert à Saint-Pétersbourg. Poutine y a prononcé un discours.

Le 3 juin a également été le jour où des drones ukrainiens ont mené une attaque très efficace contre le port pétrolier de Saint-Pétersbourg. Ce n’est certes pas le plus grand ni le plus important port d’exportation de Russie, mais il se trouvait à portée de vue des participant·es au forum économique, qui ont pu observer les énormes colonnes de fumée noire s’élevant du port.

Il s’agissait là d’une attaque tout à fait symbolique et bien choisie de la part de l’Ukraine. Tout au long de la journée, les forces d’opposition russes pro-ukrainiennes se sont montrées très sarcastiques sur leurs chaînes YouTube.

Les attaques contre le secteur pétrolier se sont multipliées et ont culminé, pour l’instant, avec l’attaque de la grande raffinerie de pétrole de Kopotnija, dans la banlieue de Moscou.

Des files d’attente aux stations-service


À la suite des attaques, la Russie a connu une pénurie de produits pétroliers, d’essence, de kérosène et, dans une moindre mesure, de gazole. Des images montrant de longues files d’attente aux stations-service ont envahi Internet en Russie. La bataille pour le pétrole se poursuit encore aujourd’hui : l’Ukraine attaque toutes les raffineries de pétrole qu’elle peut à l’aide de drones. Ces attaques ont pour l’instant atteint Omsk, de l’autre côté des montagnes de l’Oural. La Russie répare les installations aussi vite qu’elle le peut, mais les choses avancent au ralenti.

Début août, une raffinerie de pétrole située près de Komsomolsk-sur-l’Amour, dans l’Extrême-Orient, a même été touchée par des drones. C’est à plusieurs milliers de kilomètres de l’Ukraine, et aucun drone ne peut voler aussi loin. Les drones ont donc dû être introduits clandestinement en Russie et lancés depuis un endroit situé à l’intérieur même du pays.

Les chiffres concernant l’ampleur de la baisse de la production d’essence, de kérosène et de gazole varient et sont entachés d’une grande incertitude. Mais le problème touche indéniablement la Russie. Le pays, qui est l’un des plus grands producteurs de pétrole au monde, doit désormais importer de l’essence à des prix élevés, et cela ne suffit pourtant pas. Les réseaux sociaux regorgent d’informations sur les stations-service fermées – et sur les files d’attente devant celles qui ne le sont pas encore.

Les Ukrainien·nes frappent également de manière très intensive les dépôts de carburant – en particulier vers le sud et à proximité de la frontière ukrainienne –, afin d’entraver les opérations sur le front.

Enfin, l’Ukraine poursuit ses attaques contre les ports pétroliers russes de la mer Noire et de la mer Baltique, ce qui entraîne une baisse des exportations de pétrole russes.

Wildberries en feu


Au cours de l’été, l’Ukraine a ainsi attaqué les entrepôts de Wildberries. Wildberries est la plus grande chaîne de distribution russe, qui dispose d’énormes entrepôts et centres de distribution dans toute la Russie. Ce réseau permet de commander des articles qui sont livrés dans des points de retrait privés, un peu comme fonctionne le service de colis au Danemark.

Les entreprises peuvent vendre leurs produits via Wildberries. Les marchandises sont ensuite acheminées vers différents centres de distribution qui n’appartiennent pas à Wildberries. C’est pourquoi ces attaques affectent les moyens de subsistance de millions de personnes. La première attaque a eu lieu à Moscou, en même temps que celle visant la raffinerie de pétrole de Kapotnija, et depuis, au moins 22 centres de distribution ont été touchés dans toute la partie occidentale de la Russie.

On pourrait faire valoir que Wildberries constitue une infrastructure civile et n’est donc pas, à proprement parler, une cible militaire. Mais des blogueurs soutenant l’Ukraine affirment que Wildberries fournit également du matériel au front. On peut par exemple y acheter des uniformes, des gilets pare-balles, des drones (sans bombes toutefois), etc. pour l’armée, et c’est ce que font les soldats russes. Il s’est avéré que ces centres brûlent avec une intensité incroyable et qu’ils sont mal protégés par des défenses antiaériennes.

Il en résulte en tout cas des dommages économiques très importants, qui ne touchent pas seulement Wildberries, mais aussi la banque qui a financé ces centres, ainsi que les nombreuses entreprises qui vendaient leurs produits sur Wildberries et les millions de personnes qui utilisaient cette plateforme. C’est donc un événement qui touche une très grande partie de la population russe.

Le pays manque d’argent


Fin juillet, l’économiste Vladimir Milov a publié une longue vidéo sur YouTube consacrée à l’évolution de l’économie russe.

Les prévisions concernant l’évolution de l’économie russe sont très négatives.

La conclusion de Milov est que les fonds destinés au financement de l’appareil militaire de Poutine sont déjà en train de s’épuiser : tout le monde réclame de l’argent pour investir. Pour combler tous les déficits de l’économie, il faudrait plusieurs trillions de roubles, qui ne sont pas disponibles.

La situation économique compliquera également une éventuelle mobilisation russe : « D’où viendra l’argent ? », demande Milov. Si l’on doit verser des primes pour l’enrôlement dans l’armée, comme jusqu’à présent, cela coûtera au total un billion de roubles. Cet argent n’existe pas. Même si l’on ne verse pas de primes aux soldats, il faudra tout de même leur verser un salaire.

La machine militaire peut bien sûr continuer encore quelque temps, mais cela devient de plus en plus difficile, conclut Milov.

Igor Lipsits, docteur en économie, professeur et désormais installé en Lituanie, explique sur YouTube ce que cela signifie pour l’économie russe que la défense antiaérienne du pays ne soit plus en mesure de défendre la Russie sur son territoire.

Cela entraînera une pénurie d’essence – des attaques contre le secteur des approvisionnements – une pénurie d’électricité – une pénurie d’eau – une crise bancaire et, en fin de compte, l’effondrement de l’État russe, estime-t-il.

Certes, il se montre toujours très pessimiste dans ses analyses de ce qui pourrait se passer, mais d’un autre côté, il est également assez âgé pour avoir vécu l’effondrement de l’Union soviétique à l’âge adulte.

La campagne de 40 jours de Zelensky


Le 26 juin, le président ukrainien Zelensky a annoncé une campagne de 40 jours visant à contraindre la Russie à conclure un cessez-le-feu et à entamer des négociations de paix. Ce fut le point de départ d’une série d’attaques contre la Russie. Poutine n’était pas disposé à conclure un cessez-le-feu ni à entamer des négociations, mais cette campagne a tout de même eu plusieurs autres répercussions, écrit le Kyiv Independent.

Yuri Fyodorov, analyste militaire régulier de l’émission quotidienne « Breakfast Show » sur YouTube, dresse également le bilan de cette campagne de 40 jours.

Baisse de 80% du transport maritime dans la mer d’Azov. Cela affecte particulièrement le commerce des céréales. 25% des exportations céréalières de la Russie transitent par la mer d’Azov.

La Deutsche Welle a calculé que la capacité logistique de Wildberries a diminué de 40%. Wildberries représente 10% du commerce de détail russe.

Les attaques contre les raffineries de pétrole se poursuivent, et plusieurs grandes raffineries ont été détruites. Ces attaques ont entraîné une baisse de la production d’environ 25%. Dans certaines régions, la capacité a chuté jusqu’à 43%.

Youri Fiodorov ajoute que la Russie a également réussi à bloquer les ports ukrainiens et les exportations de céréales du pays. Il ne s’agit pas d’une riposte à la campagne menée par l’Ukraine, car c’est une stratégie que la Russie tente de mettre en œuvre depuis longtemps.

Annulation des vacances balnéaires en Crimée et au bord de la mer Noire


Au début de l’été, l’Ukraine a commencé à tout mettre en œuvre pour isoler la péninsule occupée de Crimée.

La Crimée est d’une part une zone militarisée d’où ont été lancées une grande partie des attaques russes contre le sud de l’Ukraine. D’autre part, c’est une région touristique où de nombreuses et nombreux Russes passent leurs vacances depuis de nombreuses années – y compris lorsque la Crimée était sous contrôle ukrainien. Enfin, il y a aussi des résident·es permanents·e – certain·es y vivent depuis que l’Ukraine contrôlait la péninsule, et d’autres s’y sont installé·es en tant qu’occupant·es. Ou « colons », comme on les appelle en Israël.

La Crimée est approvisionnée en partie via la région de Kershi, vers laquelle mène un pont et d’où partaient autrefois également plusieurs ferries qui faisaient la navette entre la Russie et la Crimée. Il existe également un réseau de routes et de voies ferrées qui relient le sud de la Russie et Donetsk à la Crimée en passant par les territoires ukrainiens occupés. L’Ukraine a attaqué toutes ces voies de communication à l’aide de drones à longue portée, ce qui lui a permis, dans une large mesure, de couper la Crimée de ses approvisionnements en essence et en nourriture. L’Ukraine a également commencé à attaquer le réseau électrique, provoquant des coupures de courant généralisées en Crimée.

Le nombre de touristes a chuté de manière spectaculaire, et celles et ceux qui disposaient de suffisamment d’essence ont pris leur voiture pour quitter la Crimée aussi vite que possible.

Une grande partie du littoral russe de la mer Noire a également été durement touchée par des incendies et des marées noires dans les villes de Tuapse et de Novorossiisk ; on peut donc affirmer sans risque de se tromper que cette année a été catastrophique pour les vacancier·es russes en bord de mer.

Crise des exportations céréalières russes


Jan Matveev, commentateur militaire russe de l’opposition, a publié mi-août une longue vidéo sur YouTube consacrée aux conséquences de la guerre sur les exportations agricoles de la Russie et de l’Ukraine. Les ports et les navires sont la cible d’attaques, et les exportations sont fortement entravées.

Cela entraîne une crise agricole en Russie, où les grandes exploitations agricoles ne parviennent pas à écouler leur blé. Les voies d’exportation de la Russie depuis le sud du pays – via Rostov-sur-le-Don et la mer d’Azov, ainsi que via Novorossiisk sur la côte est de la mer Noire – sont en train d’être détruites.

La Russie s’en prend également aux exportations de céréales ukrainiennes et l’a fait avec une vigueur renouvelée en 2026. Il y a donc un blocage réciproque des exportations, conclut Jan Matveev.

Cela entraîne une grave crise pour l’agriculture russe : le pays a acheté du pétrole à des prix majorés et récolte actuellement son blé, mais ne parvient pas à l’écouler, et les prix chutent. Les agriculteurs/agricultrices travaillent à crédit et ne peuvent désormais plus payer, ce qui affecte également le secteur bancaire.

Pour l’instant, il n’y a pas encore de panique sur le marché international, affirme Jan Matveev. Mais, j’ajouterais que cela pourrait changer. Les céréales russes et ukrainiennes jouent un rôle central dans plusieurs pays, notamment en Égypte et au Maroc, ainsi que dans d’autres pays du Moyen-Orient, et une pénurie de céréales pourrait entraîner une crise alimentaire.

Si l’on ajoute la crise climatique aux problèmes liés aux attaques des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, qui ont notamment bloqué le transport d’engrais chimiques via le détroit d’Ormuz, cela pourrait entraîner des problèmes alimentaires à l’échelle mondiale.

Déficit budgétaire


Le 16 août, Vladimir Milov a tenu l’une de ses discussions hebdomadaires du dimanche avec Maikl Naki sur l’économie. Il y commente le déficit budgétaire russe, dont les chiffres pour les sept premiers mois de l’année viennent d’être publiés. Ce déficit s’élève désormais à 6,46 billions de roubles.

Pour l’ensemble de l’année 2026, le déficit devait s’élever à 3,79 billions de roubles – mais il est déjà bien plus élevé. Les dépenses liées à la guerre et aux attaques ukrainiennes sont hors de contrôle, conclut Milov.

Alors que je terminais cet article, une nouvelle information est tombée. L’économiste en chef de la Banque russe de développement (VEB), Andreï Klepats, a été licencié. Il a également occupé auparavant le poste de vice-ministre.

Ce licenciement serait dû à un discours qu’il a prononcé, dans lequel, selon le Moscow Times, il aurait déclaré que la Russie était en train de prendre du retard sur le plan économique par rapport à la Chine et aux États-Unis – et, dans certains domaines, également par rapport à l’Ukraine. Il a également déclaré que la pression exercée sur l’économie russe conduirait inévitablement à une « crise sociale » qui éclaterait « quand personne ne s’y attendrait vraiment ».

Enfin, il estimait que les prévisions d’un effondrement économique immédiat de l’Ukraine étaient erronées et qu’une confrontation prolongée avec ce pays ne mènerait pas à la victoire de la Russie. « Nous ne gagnerons pas cette épreuve de force dans une guerre d’usure contre l’Ukraine », a déclaré Klepatj. « Nous nous berçons de l’illusion que tout va s’effondrer là-bas. Cela ne s’est pas produit, et cela ne se produira pas non plus. Nos coûts augmentent », a déclaré Klepatj à ses collègues, selon le Moscow Times et The Guardian. Et aujourd’hui, il a été licencié.

Les problèmes s’accumulent


Il y a plusieurs sujets sur lesquels je pourrais écrire. Mais il apparaît déjà très clairement que les problèmes de la Russie sont nombreux et graves, et qu’ils ne cessent de s’aggraver. Ils s’influencent également les uns les autres – et à un moment donné, la quantité pourrait se transformer en qualité.

Les problèmes pourraient devenir insolubles et conduire à un effondrement. Il est difficile de dire quand ce moment arrivera et quelle en sera l’issue. Mais la tempête parfaite se profile à l’horizon.

Mikael Hertoft, 28 aout 2026
Mikael Hertoft est ouvrier mécanicien, titulaire d’une maîtrise en russe et en sciences politiques des pays de l’Est, et enseignant de danois langue étrangère. Il a travaillé en Russie, en Ukraine et dans le Caucase, ainsi qu’en tant que professeur de danois pour les immigré·es. Il est aujourd’hui à la retraite. Membre du parti Enhedslisten.
https://solidaritet.dk/stakkels-rusland-ii-situationen-for-rusland-i-2026/
Traduit par DE
[Note du traducteur : l’auteur utilise les termes Russie et russe. Il serait probablement plus adéquat de parler de la Fédération de Russie et des habitant·es de cette Fédération]