Bjarke Friborg
Du 13 au 16 août, quelque 200 personnes venues de différents pays de la mer Baltique ont participé au festival de la gauche balte « Kombinatas ». Les thèmes abordés allaient des droits syndicaux et de la politique du logement à la solidarité internationale, en passant par la sécurité et la défense. Une délégation danoise y a participé aux côtés du mouvement ukrainien Sotsialnyi Rukh
Le festival a eu lieu pour la première fois en 2020 et n’a cessé de prendre de l’ampleur d’année en année. Environ la moitié des participant·es sont lituanien·nes, tandis que l’Estonie et la Lettonie sont également bien représentées. À cela s’ajoutent des participant·es venu·es d’Ukraine, des réfugié·es de Biélorussie et de Russie, ainsi que des visiteur·es venu·es de pays tels que la Pologne, l’Allemagne, la Suède et le Danemark.
« Ici, nous pouvons nous rencontrer au-delà des frontières d’associations et des groupes et nous sentir un peu comme une famille, avant de retourner chacun à nos activités respectives », explique Mantautas, qui fait partie au quotidien de Sienos Grupė, une association qui vient en aide aux réfugié·es et aux migrant·es et documente les exactions commises à la frontière entre la Lituanie et la Biélorussie.
« Speed friending » et quiz
Dès la première soirée, un « speed friending » a été organisé, au cours duquel les participant·es ont expliqué ce qui les avait poussés à s’engager politiquement, quels étaient leurs rêves et quels centres d’intérêt ils et elles partageaient avec les autres. Du début à la fin, l’ambiance était conviviale, ouverte et empreinte de curiosité. Parmi les participant·es, on comptait des syndicalistes, des militant·es pour le climat, des féministes et des antiracistes ; sur le plan politique, la majeure partie de la gauche balte était représentée.
Au programme figuraient également un quiz, un atelier de dessin, de la réfection de vêtements, des projections de films, des baignades et des visites guidées dans la forêt à la recherche de plantes comestibles. Lorsque la faim se faisait sentir, on pouvait se rendre à la salle à manger pour acheter des plats végétariens ou préparer la nourriture que l’on avait apportée. Certain·es faisaient des grillades, tandis que d’autres cherchaient le calme dans leurs tentes ou dans l’un des dortoirs.
Le festival s’est déroulé au centre de villégiature de Tolieja, créé en 1990 par le fabricant lituanien d’engrais Achema afin d’offrir un lieu de détente aux salarié·es de l’entreprise et à leurs familles. Pour les premiers arrivant·es, une présentation sur l’usine et les conditions de travail au sein de l’entreprise a eu lieu jeudi soir, en présence du président du syndicat des salarié·es.
Du Danemark, Helene Vadsten et moi-même, de la Liste de l’Unité, ainsi qu’Anders Nyeland et Rud Larris, de la Jeunesse rouge-verte, y avons participé. Nous étions là pour rencontrer notre organisation partenaire ukrainienne, Sotsialnyi Rukh, avec laquelle la Liste de l’Unité et l’Alternative collaborent par l’intermédiaire du DIPD. De plus, nous avions été invité·es à présenter un exposé sur Enhedslisten et d’autres courants de la gauche au Danemark, en mettant notamment l’accent sur l’expérience acquise en matière de rassemblement au-delà des différentes tendances politiques afin d’élargir notre audience et d’assurer un plus grand impact.
« Bolcheviks du marché » et oppression en Biélorussie
Parallèlement aux activités pratiques, le programme proposait régulièrement des exposés et des ateliers que les participants pouvaient choisir selon leurs envies et leurs centres d’intérêt. Les formats alternaient entre analyses historiques, témoignages personnels et tables rondes réunissant différentes perspectives politiques.
Vendredi matin, le chercheur Jokūbas Sąlyga a ouvert les débats avec une présentation de son nouvel ouvrage, Les mythes de 1989, qui remet en cause l’idée selon laquelle le néolibéralisme, après l’effondrement de l’Union soviétique, aurait été uniquement imposé à l’Europe de l’Est par l’Occident. Loin d’être de simples figurants passifs dépourvus d’autonomie d’action, Sąlyga a décrit comment, au sein même des pays du bloc de l’Est – de la Hongrie à la Yougoslavie –, il y a toujours eu des débats sur la relation entre la planification et le marché. La «thérapie de choc » capitaliste du début des années 1990 a certes été soutenue par les gouvernements et les institutions occidentales, mais elle a également été rendue possible dans une large mesure par des économistes et des milieux politiques locaux qui ont milité, traduit et mis en œuvre leurs propres rêves ardents de révolutions néolibérales et de privatisations à grande échelle. Sąlyga a également mis fin à l’idée selon laquelle il n’existait aucune alternative. Concrètement, en évoquant des opposant·es qui, précisons-le, ne souhaitaient pas le retour de l’Union soviétique, mais qui protestaient en revanche contre les fermetures d’entreprises sans discernement, ainsi que contre le chômage massif et la pauvreté. Tout.es les Européen·nes de l’Est n’étaient pas des « bolcheviks du marché » intransigeants – la situation était plutôt telle que la résistance populaire et la frustration manquaient d’une organisation efficace et collective.
La présentation de Vika, de l’organisation biélorusse de défense humains Viasna, était tout à fait différente. Sur fond de musique sobre et sombre, elle a évoqué le cas de personnes arrêtées ou accusées d’« extrémisme », par exemple à la suite d’une remarque irréfléchie prononcée lors d’un camp de jeunes, de la revente d’un livre d’enfant d’occasion ou de l’utilisation du biélorusse plutôt que du russe. Comme à l’époque soviétique, la crainte de la police secrète en Biélorussie est à la fois omniprésente et fondée. En 2025, par exemple, les services de sécurité ont eu accès aux informations issues du projet de surveillance « Hajun », qui avait visé des milliers de personnes ayant, via l’application de messagerie Telegram, partagé leurs observations concernant les mouvements de troupes et l’activité militaire biélorusses et russes. L’objectif de cette messagerie était notamment de documenter la manière dont le territoire biélorusse était utilisé pour soutenir l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cette captation avait entraîné une nouvelle vague massive d’arrestations et de poursuites judiciaires, qui n’étaient pas encore terminées. Un sinistre rappel de la nécessité de la sécurité numérique.
Luttes de résistance en Ukraine et en Palestine
Pour la plupart des participants·es au festival, la solidarité avec l’Ukraine et la Palestine figurait en tête des priorités, et ces deux pays ont fait l’objet d’une grande attention. Une bonne partie des participant·es étaient eux-mêmes ukrainien·nes, et plusieurs interventions portaient sur la Palestine. Un débat prévu sur la gauche israélienne avait malheureusement été annulé. Un petit groupe de militants lituaniens en solidarité avec la Palestine avait protesté contre un intervenant né en Israël, qu’ils considéraient pour cette raison comme un colon et un représentant de ce pays – même si celui-ci n’avait pas choisi de naître en Israël, vivait à l’étranger depuis des années et était par ailleurs actif dans le mouvement de solidarité avec la Palestine. En raison de la vivacité du débat – et malgré des tentatives de médiation –, l’intervenant a fini par se retirer. Une série d’événements regrettables et une issue déplorable, ce qui a d’ailleurs été souligné au cours de la réunion ainsi que lors de l’évaluation commune finale.
Samedi matin, Snezhana Oleksun et Marina Mykhalova, du mouvement Sotsialnyi Rukh (SR), ont présenté un exposé sur la lutte pour les droits syndicaux pendant la guerre en Ukraine. Ces deux militantes, qui résident à Kryvyi Rih, ville industrielle de l’est de l’Ukraine, ont expliqué aux personnes présentes comment l’état d’urgence militaire avait entravé les manifestations de masse, et comment le gouvernement ukrainien s’est servi de la guerre comme prétexte pour mener des réformes du marché du travail bénéficiant principalement aux employeurs.
« Nous qualifions la politique du gouvernement d’“alignement sélectif sur l’UE”, car il souhaite introduire les éléments les plus libéraux, tandis que les exigences de dialogue social avec les syndicats sont mises de côté », a expliqué Snezhana.
Marina a pris son propre lieu de travail comme exemple : « J’enseigne quotidiennement l’électromécanique, ce qui implique de travailler avec du courant électrique fort et un risque d’incendie. Mais mon établissement n’a pas les moyens de se doter des extincteurs obligatoires, il ne dispose que de seaux remplis de sable. L’Ukraine a véritablement besoin d’une inspection du travail efficace et d’institutions équivalentes, mais cela ne fait pas partie des priorités du gouvernement », a-t-elle constaté.
Pour Sotsialnyi Rukh, le message principal était que le soutien à la lutte de résistance ukrainienne ne peut être dissocié de la lutte pour les droits des travailleur·euses et le bien-être social. Pour Sotsialnyi Rukh, la question n’est pas de savoir s’il faut défendre le pays et le peuple, mais plutôt quel type de société ils souhaitent voir renaître une fois la guerre terminée.

Les soldats ont eux aussi besoin de syndicats
La discussion sur la relation entre protection sociale et défense s’est poursuivie lors d’une table ronde samedi soir, à laquelle j’ai moi-même participé aux côtés d’un militant français spécialisé dans la sécurité informatique et d’Oleksandr Kyselov, membre du Sotsialnyi Rukh.
« Lorsque l’Ukraine a été attaquée en 2022, la majeure partie de la gauche a été prise au dépourvu », a déclaré Oleksandr en introduction. Il ne souhaitait cette expérience à personne et a fait valoir que la maîtrise du maniement des armes, de l’autodéfense, des premiers secours, de la sécurité informatique et des réparations ne devait pas être réservée à une minorité. Dans ce contexte, il a plaidé pour que la gauche se prononce clairement en faveur d’une formation militaire universelle et obligatoire.
« Pour nous, il ne s’agit pas de la mère patrie ni de loyauté envers les commandants, mais du fait que l’armée est trop importante pour être confiée à l’extrême droite », a-t-il affirmé, tout en condamnant vivement les méthodes de recrutement brutales de l’armée ukrainienne.
« Tant que l’on sera loin d’en faire assez pour garantir un traitement équitable, une répartition équitable des charges, des garanties sociales solides et un climat politique inclusif, le refus de participer restera la dernière arme des impuissants », a-t-il conclu.
Pour ma part, j’ai expliqué en quoi l’invasion de l’Ukraine avait également constitué un choc pour la Liste de l’Unité, et que, dans ce contexte, l’assemblée générale annuelle du parti avait adopté en 2025 une nouvelle politique de sécurité et de défense mettant l’accent sur la défense territoriale plutôt que sur les guerres d’expédition, une préparation civile moderne ainsi qu’un service militaire obligatoire pour tous, sans distinction de sexe, comprenant la possibilité d’effectuer son service au choix dans les forces armées, les services de secours ou en tant qu’objecteur de conscience.
Cette politique s’inscrit dans la lignée des autres partis de gauche nordiques, mais se distingue, par exemple, de Die Linke en Allemagne, qui s’est fermement opposé au service militaire obligatoire. À titre d’argument supplémentaire, j’ai précisé que « la voie nordique » impliquait que le personnel militaire au Danemark, en Norvège, en Suède et en Finlande était syndiqué au sein d’organisations syndicales bénéficiant d’un fort taux de syndicalisation, tandis qu’en Estonie, en Lettonie et en Lituanie, il était purement et simplement interdit aux militaires de se syndiquer.
Et comme Oleksandr a pu l’affirmer depuis l’Ukraine, cela pose justement un problème lorsque, au sein de l’armée, il n’existe qu’une voie de commandement unidirectionnelle, allant du sommet vers la base, sans canal équivalent permettant de remonter vers la hiérarchie, par exemple sous la forme de délégués du personnel, de représentants de la santé et de la sécurité au travail et de comités de concertation, comme c’est le cas au Danemark.
Enfin, grâce à l’intervenant français, le panel a également abordé la question de savoir comment, aujourd’hui, la guerre et la paix ne se résument pas seulement à la poudre et aux balles sur le front, mais concernent également la cybersécurité, la protection des infrastructures, ainsi que l’influence sur l’information, le sabotage et le changement climatique.
Qui doit se battre et pour quoi ?
Pour un large public issu précisément des pays baltes – qui, au cours de l’histoire, ont été occupés tant par la Russie tsariste que par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique stalinienne –, les questions relatives à la défense, au service militaire et à la préparation civile étaient manifestement très concrètes et d’une actualité brûlante, et nombreux·ses étaient ceux qui souhaitaient donner leur avis.
Une femme originaire d’Estonie a par exemple raconté qu’elle s’était engagée dans la défense civile de son pays et avait suivi une formation au maniement des armes le jour même où Donald Trump a été réélu et où l’avenir de l’OTAN semblait incertain. Elle s’était toutefois rapidement rendu compte que les uniformes et autres équipements étaient mal adaptés à la morphologie féminine, et que le matériel d’entraînement n’avait pas suivi l’évolution de l’équipement réellement utilisé par l’armée. « Je pense qu’il devrait y avoir un droit universel à la défense civile. Les femmes ne doivent pas y être contraintes, mais elles doivent y être invitées, et les infrastructures nécessaires doivent être mises à disposition », a-t-elle déclaré.
Depuis la Lettonie, Eliza a présenté ActionWise.eu, une petite initiative civile dans le cadre de laquelle elle et d’autres personnes développaient une plateforme d’apprentissage interactive sur la préparation aux situations d’urgence, destinée à être plus pédagogique et davantage axée sur l’action que l’application de directives gouvernementales, afin que les citoyen·nes puissent se préparer bien avant qu’une crise ne survienne.
Un participant lituanien a quant à lui estimé que « les responsables politiques baltes et polonais sont des fanatiques qui souhaitent la dissolution de la Russie », et qu’il fallait au contraire tenir compte de la Russie. Un point de vue qu’il semblait toutefois être le seul à défendre. Plus tard, il a souligné qu’il était prêt à se battre pour la démocratie et les droits, mais non pour une patrie quelconque.
Nous ne sommes pas seuls
En d’autres termes, il y avait à la fois des désaccords et des priorités différentes, mais la discussion était constructive et l’atmosphère ouverte et propice à l’écoute. Ou, comme l’a résumé plus tard Birgit, de Cologne : « C’est formidable d’être ici parmi tant de personnes sensées. Car en ce moment, la situation est désespérante en Allemagne, où l’AfD progresse à grands pas, où Die Linke refuse de soutenir pleinement l’Ukraine par des livraisons d’armes, et où une grande partie de la gauche s’oppose au service militaire obligatoire et laisse le débat sur l’armée à la droite. »
Lorsque le festival s’est achevé dimanche matin, les participant·es sont retourné·es vers leurs organisations, leurs pays et leurs combats politiques respectifs. Mais pendant trois jours, au milieu des pins, elles et ils avaient acquis quelque chose dont les milieux de gauche, petits et dispersés, ne se lassent jamais : de nouveaux liens, une inspiration politique et le sentiment de ne pas être seul·es.
22 août 2026
Bjarke Friborg publie sur le mouvement ouvrier et la gauche. Il est actif au sein du mouvement de solidarité avec l’Ukraine, milite au sein du syndicat DM et au sein de PROSA – le syndicat des professionnels de l’informatique.
Publié par Solidaritet
https://solidaritet.dk/ved-en-skovsoe-i-litauen-spirer-en-ny-baltisk-venstrefloej-frem
Traduction PLT



