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Ceuta 2026 : une tragédie migratoire transformée en arme géopolitique contre le gouvernement de gauche espagnol

lundi 3 août 2026, par BUSTER GustavoGIRBAU Carlos

La crise de Ceuta n’a pas été orchestrée par le Maroc, comme l’ont suggéré une grande partie de la presse et de l’opposition espagnoles. Elle a mis au jour la fragilité structurelle de la monarchie alaouite, déjà confrontée l’été précédent à une révolte de la jeunesse -les manifestations de la GenZ 212 sur la santé et l’éducation- à laquelle elle n’avait répondu que par la répression. Cette même frustration sociale a resurgi sous la forme d’une crise migratoire, coïncidant, sans que cela relève d’un calcul, avec les célébrations de la Fête du Trône à quarante kilomètres de la frontière. Le gouvernement de Pedro Sánchez, qui avait construit sa politique sur le Sahara occidental autour d’une alliance stratégique avec Rabat depuis 2021, a lui aussi été pris de court ; le PP et Vox ont alors transformé une crise humanitaire et migratoire en crise de souveraineté, puis en crise géopolitique, entraînant Israël, Trump, Meloni et l’extrême droite européenne. Une conviction grandissante dans l’opinion publique espagnole -selon laquelle le Maroc aurait orchestré la crise en représailles au rapprochement de l’Espagne avec l’Algérie et à sa reconnaissance des revendications de citoyenneté sahraouies- risque d’ancrer un récit néocolonial et xénophobe, un an après que des groupes d’extrême droite ont agressé des résidents marocains à Torre Pacheco. La mémoire anticoloniale des propres relations historiques de l’Espagne avec le Maroc, notamment le protectorat du Rif et la guerre de Sidi-Ifni, est une ressource que la gauche alternative ne devrait pas écarter. [AN]


Le catalyseur de la crise migratoire

La crise migratoire de Ceuta a fait, en deux jours, 72 morts du côté espagnol de la jetée qui sert de frontière et 17 du côté marocain. Des cadavres continuent d’être repêchés dans l’eau. On ignore combien de personnes sont entrées à Ceuta en submergeant les contrôles frontaliers, mais 24 heures plus tard, après avoir dormi dans les rues et les parcs d’une ville totalement fermée, sans possibilité de trouver de l’eau ou de la nourriture, leurs espoirs d’accueil et d’une vie meilleure anéantis, 48 000 personnes sont ressorties par les grilles des clôtures, un chiffre qui a pu être établi grâce aux caméras. On ignore le nombre exact de personnes qui restent à Ceuta ; il est estimé à plusieurs milliers, dont beaucoup de mineurs ou de personnes originaires d’Afrique subsaharienne, qui savent ou ont entendu dire qu’elles ne peuvent pas être expulsées par la force et qui espèrent encore être accueillies au CETI [1], totalement saturé.

La tragédie humanitaire, présente dans les premières heures à travers les images des blessures causées sur la jetée et des corps traînés jusqu’à la plage d’El Tarajal, a très vite cédé la place à un langage de peur, de sécurité violée et de souveraineté outragée, déplaçant le regard porté sur les victimes -migrants désarmés, chair à canon manipulée par le régime alaouite- vers les habitants de Ceuta, qui se sont enfermés chez eux et, dans certains cas, sont allés jeter des pierres sur ceux qui cherchaient refuge dans les espaces verts. Dans l’opinion publique espagnole, le souvenir, ravivé par les médias, de la crise de mai 2021, lorsque le gouvernement marocain avait utilisé la migration irrégulière pour forcer un changement de position dans les négociations sur le Sahara occidental menées sous l’égide des Nations unies, a fini par s’imposer. D’une crise migratoire et humanitaire avant tout, on est passé à la lecture d’une crise géopolitique intéressée. Avec toutes les conséquences que cela entraîne.

Bien qu’il soit encore trop tôt pour avoir une image claire des faits et des causes, dans la nuit du 30, des messages ont circulé massivement sur les réseaux sociaux marocains annonçant que les frontières avec l’Espagne à Ceuta s’étaient ouvertes et que ceux qui entreraient seraient accueillis et verraient leur demande d’asile traitée. Les mois précédents avaient déjà vu une augmentation des entrées irrégulières à Ceuta, qui avaient doublé pour atteindre 1 400 personnes. L’arrêt du Tribunal suprême espagnol du 8 juillet a établi que quiconque entrait à la nage -contrairement à ceux qui franchissaient les clôtures- ne pouvait pas faire l’objet d’un refoulement à chaud. Les réseaux sociaux ont brandi cet arrêt, avec la régularisation des migrants close le 30 juin, comme la preuve définitive que la possibilité d’entrer en Espagne via Ceuta n’était pas une rumeur mais une dernière chance.

Des milliers de jeunes du nord du Maroc, mais aussi du reste du pays, ainsi que des migrants clandestins d’autres pays, ont cru -parce que c’est ce qu’ils espèrent semaine après semaine- que c’était l’occasion tant attendue. D’après leurs témoignages recueillis par des organisations comme la Comisión Española de Ayuda al Refugiado (CEAR [Commission espagnole d’aide au réfugié]), la Croix-Rouge espagnole ou l’Association marocaine des droits humains (AMDH), on sait que sur le chemin menant à El Tarajal, ils ont croisé des étals vendant palmes et bouées, des gendarmes marocains qui les orientaient lorsqu’ils voyageaient en camion, et des véhicules qui faisaient commerce de les rapprocher le plus possible.

À midi le jeudi 30 juillet, alors que des milliers de personnes étaient déjà entrées par la jetée, la gendarmerie marocaine a cessé de tenter de contenir la colonne de milliers de personnes qui s’amassait et menaçait de provoquer un mouvement de foule contre les clôtures, comme cela s’était produit lors d’épisodes précédents. À quarante kilomètres de là, à Tétouan, se déroulaient les cérémonies de la Fête du Trône, marquant le 27e anniversaire de l’intronisation de Mohammed VI.

La Fête du Trône est la célébration annuelle la plus importante du régime alaouite. Sa Constitution, malgré les réformes de 2011, continue d’établir une double source de souveraineté -le peuple et le monarque-, ce dernier détenant en outre la légitimité religieuse de Commandeur des croyants. Affichant une image de déclin physique manifeste, Mohammed VI a dressé un bilan de succès sans faille et confirmé la succession de son jeune fils, Moulay Hassan, à la veille des élections législatives du 23 septembre. Le message ne pouvait être plus clair : « Ce qui suscite le plus de fierté, c’est la sécurité et la stabilité qui règnent au Maroc, ainsi que le fonctionnement efficace des institutions » [2].

Cette affirmation s’appuie sur une gestion macroéconomique affichant des taux de croissance compris entre 4,5 et 5,3 % sur les trois dernières années, une réduction du déficit budgétaire à 3 %, une pluviométrie particulièrement favorable en 2025-2026 -une aubaine pour l’agriculture d’exportation- et de lourds investissements dans les infrastructures générales et dans la perspective de la Coupe du monde de football de 2030. Mais le Maroc est une économie duale, avec un coefficient de Gini qui, selon la Banque mondiale, s’établit à 39,4, et qui, selon d’autres institutions, se rapproche davantage de 50, dans tous les cas nettement au-dessus des coefficients des pays méditerranéens d’Afrique du Nord. Avec un chômage général de 13 %, le taux atteint 37,2 % chez les jeunes urbains et 20 % chez les femmes en recherche d’emploi.

Car ce qu’il faut d’abord expliquer, c’est la crise migratoire qui a éclaté avec une telle intensité les 30 et 31 juillet. Que plus de 50 000 personnes, pour la plupart jeunes, veuillent quitter leur pays en quelques heures et expliquent devant les caméras qu’il n’y a pas d’espoir au Maroc, qu’elles veulent vivre comme leurs amis et proches déjà en Europe et qui, ces jours-ci mêmes, rentrent en voiture chargés de cadeaux dans le cadre de l’Operación Paso del Estrecho [3].

Le précédent des manifestations de la génération Z de 2025

Les avertissements n’ont pas manqué, même s’ils n’ont pas été rappelés dans le discours officiel. Le 27 septembre 2025, à l’appel du groupe Discord GenZ 212 [4], créé une semaine plus tôt, des rassemblements et des manifestations se sont étendus sur les places des grandes villes du pays et, dès le 30 de ce mois, avaient gagné l’ensemble du territoire du Royaume. Invoquant les propres promesses de prospérité de Mohammed VI, les mots d’ordre ne pouvaient être plus clairs : « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades », « Démission d’Akhannouch [5] » [6]. Le Maroc compte deux fois moins de médecins pour 10 000 habitants que l’Algérie (7,7 contre 16,6, alors que l’OMS recommande un minimum de 25). Malgré un moratoire sur les manifestations en signe de respect pendant le discours d’ouverture du Parlement par Mohammed VI, le bilan public dressé par les autorités le 1er octobre ne pouvait être plus sombre : 409 arrestations, 193 personnes accusées de vandalisme, 263 agents blessés, des attaques contre des centres commerciaux, un assaut contre le commissariat de Lqliâa faisant trois morts par balles.

Rien de tout cela n’a changé le texte ni le ton des discours de la Fête du Trône de 2025 et de 2026. La seule réponse a été la répression, comme a pu en témoigner l’AMDH [7]. Et une frustration chez les jeunes qui finit par s’exprimer dans la crise migratoire. Le gouvernement Akhannouch craignant, comme l’a relevé un commentateur d’Al Yaoum, de donner à l’extérieur l’image d’être « incapable de gérer ses frontières » [8].

De la même manière que les événements d’il y a un an, la crise migratoire de plus de 50 000 personnes a de nouveau pris de court le régime alaouite. Certes, il connaissait la hausse des traversées irrégulières vers Ceuta ; certes, il connaissait le malaise latent chez les jeunes. Mais pour y faire face, il compte surtout sur la répression et sur l’absence d’alternative politique depuis la défaite du parti islamiste de la Justice et du Développement, face à une gauche fragmentée. Dans le cadre d’un nationalisme anticolonial monarchique dont la priorité principale est l’incorporation définitive du Sahara occidental avec le soutien de l’administration Trump, la gestion du pays repose entre les mains des partis du Majzen (Makhzen) [9] -le Palais.

Loin d’avoir provoqué la crise migratoire dans le cadre d’un plan machiavélique, la tragédie de Ceuta expose la faiblesse du régime alaouite. Que le jour même de la Fête du Trône, avec toutes les allégeances qu’elle implique, le débordement de la frontière avec Ceuta se produise à 40 kilomètres de la cérémonie remet radicalement en question la prétendue efficacité d’un État « sûr » auquel l’Union européenne a délégué la gestion externe de l’émigration en provenance d’Afrique de l’Ouest, en échange d’un régime de coopération sans équivalent avec d’autres pays de la région.

Le Maroc maintient un régime commercial qui lui permet d’être le premier exportateur de véhicules d’Afrique, contourne le blocage algérien de son accès au gaz en important l’essentiel du gaz liquéfié qu’il consomme via les infrastructures espagnoles, tout en étant un allié privilégié en matière de sécurité et de défense et en bénéficiant d’un soutien à sa revendication sur le Sahara occidental.

Douze heures plus tard, le 31 juillet -après la visite de Pedro Sánchez à Ceuta et la gestion directe de la crise par le ministre de l’Intérieur Marlaska, avec le déploiement de 3 000 militaires dans les rues-, quels qu’aient été les doutes antérieurs, tout a changé : le Maroc s’est engagé à ouvrir la frontière et à reprendre toutes les personnes entrées irrégulièrement à Ceuta, ce qui a permis de réduire l’ampleur de la crise en 24 heures. Au milieu d’un silence total de la presse marocaine, absorbée par les fastueuses célébrations de la Fête du Trône, la seule explication est venue de l’ambassadrice à Madrid, Karima Benyaich, qui, lors de sa réception, a évoqué la main de mafias criminelles. Une explication que Pedro Sánchez a reprise à son compte malgré son invraisemblance : la mafia des palmes et des bouées. Seul le magazine « 360 » a osé suggérer une autre explication derrière la campagne sur les réseaux sociaux : l’Algérie.

La gestion de la crise migratoire par le gouvernement progressiste

La gestion de la crise migratoire par le gouvernement de Pedro Sánchez révèle elle aussi cet élément de surprise. Depuis le précédent de 2021, il a construit une relation solide avec le Maroc à partir de l’acceptation présumée de la solution marocaine pour le Sahara occidental -désormais doctrine officielle comme cadre de négociation dans la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies [10], qui prolonge le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026.

L’Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc, représentant un cinquième du commerce bilatéral. Elle est son principal fournisseur de gaz liquéfié via les infrastructures d’Enagás. Et la coopération en matière de sécurité, de lutte antiterroriste et de défense, en plus de la migration, est également essentielle. La relation avec l’Espagne est ce qui donne au Maroc une marge de négociation avec la France et l’Union européenne.

Pourtant, comme l’a explicitement déclaré Marlaska, il n’y a eu aucun rapport des services de renseignement sur un danger imminent de crise migratoire, et encore moins sur sa manipulation délibérée par le régime alaouite. Le président de Ceuta, Juan Vivas, en poste depuis 25 ans, y compris pendant la crise de 2021, ainsi que la Guardia Civil, avaient averti de la hausse des arrivées irrégulières et de la situation au CETI. Mais la demande de répartition des mineurs non accompagnés entre les Communautés autonomes espagnoles a été bloquée par le propre parti de Vivas, le Partido Popular (PP) [Parti populaire].

Alors que la péninsule Ibérique traversait sa pire crise d’incendies, les nouvelles arrivées semblaient davantage liées à la saison qu’à l’annonce de la crise à venir. Pour que celle-ci soit devenue possible, en partant du problème structurel de la pauvreté, du chômage et de la frustration des jeunes, toute une série de coïncidences se sont ajoutées, qui ont servi de catalyseurs : l’écho des régularisations en pleine Operación Paso del Estrecho de l’émigration régulière marocaine vers l’Europe, l’arrêt du Tribunal suprême du 8 juillet sur les retours des entrées irrégulières par la mer, les célébrations de la Fête du Trône à Tétouan, et les incendies en Espagne elle-même, qui ont accaparé le déploiement des forces de police des deux côtés de la frontière.

L’opposition démagogique du PP et de Vox, l’apparition de groupes d’extrême droite dans les rues de Ceuta, la tension croissante face au manque de moyens pour prendre en charge les migrants, la peur de conflits entre eux et la population de Ceuta, avec l’image non plus seulement de cadavres traînés sur la plage mais étendus dans les parcs, provoquant l’inévitable intervention des forces de sécurité et de l’armée, ont contraint Sánchez et Marlaska à se rendre à Ceuta. Mais aussi à négocier avec le gouvernement marocain le retour immédiat par les postes-frontières ouverts, tandis que la gendarmerie marocaine tentait de bloquer, à Castillejos-Fnideq, les personnes qui continuaient d’arriver pour se jeter à la mer. Le gouvernement espagnol a particulièrement remercié cette coopération, qui a permis de déplacer la crise vers un autre terrain en 24 heures. Reste désormais la gestion des milliers de mineurs et de demandeurs d’asile et de protection, conformément à la législation espagnole et européenne. Et il convient de ne pas oublier non plus les arrêts du Tribunal supérieur, mais aussi la déchéance de ses fonctions pendant neuf ans, en septembre 2025, de l’ex-déléguée du gouvernement et de l’ex-vice-présidente de Ceuta pour l’expulsion de 51 mineurs.

L’extrême droite et la transformation en crise géopolitique

Face à cette gestion de la crise migratoire -critiquée à certains égards par le co-directeur de la CEAR, Mauricio Valiente, pour avoir fait passer la sortie des migrants de Ceuta avant la gestion de leurs droits individuels d’asile et de protection-, le PP et Vox ont cherché, dès le premier instant, à la transformer en crise de souveraineté provoquée par un gouvernement inefficace, complaisant envers les mafias migratoires, faible face au chantage du régime alaouite qu’ils accusent de l’avoir orchestrée. Et à transformer cette prétendue crise de souveraineté en crise géopolitique, aux côtés d’Israël, de Trump et des gouvernements d’extrême droite de l’Union européenne, orientés stratégiquement par le président du PPE Manfred Weber et la présidente du Conseil italien Meloni [11], au sein du même bloc d’alliance européen que représente, en Espagne, le PP-Vox.

La gestion de la crise géopolitique a mis en évidence à quel point le gouvernement progressiste est isolé dans le contexte européen, et combien les politiques migratoires sont devenues des lignes de polarisation idéologique. Meloni et Weber ont su articuler leur critique des politiques migratoires du gouvernement progressiste -en particulier le programme de régularisation et le rejet des camps de tri des migrants dans des pays tiers [12]- dans une lettre signée par 22 États membres, tandis que l’Italie, la Finlande et le Danemark appelaient à exclure temporairement l’Espagne de l’espace Schengen, alors même que Ceuta et Melilla en sont spécifiquement exclues. Dans un message acerbe publié sur X, Sánchez a déploré le manque de solidarité, le non-respect des traités et la manipulation des chiffres d’entrées irrégulières, deux fois plus élevés en Italie qu’en Espagne. Il a ensuite exigé une conférence urgente des ministres de l’Intérieur sur les politiques migratoires pour expliquer la crise de Ceuta dans le contexte de l’UE.

Israël et les États-Unis ont profité de la situation pour régler leurs comptes. Le premier en établissant des comparaisons intenables entre les situations de Gaza et de Ceuta, comme si une crise migratoire et un génocide étaient comparables. Trump, pour avertir qu’une crise migratoire à la Ceuta pourrait se produire aux États-Unis si les démocrates l’emportaient aux élections de mi-mandat de novembre. Peu importe la position dans laquelle ces propos placent le régime alaouite, malgré les éloges dont il bénéficie en tant qu’allié des politiques impérialistes. Mais il est clair que le gouvernement progressiste est dans le viseur de l’extrême droite internationale, qui fera tout son possible pour s’associer au PP et à Vox afin de le harceler et de le faire tomber. Rien de tout cela n’est nouveau ; ce n’est que la manifestation conjoncturelle de l’utilisation de la crise migratoire de Ceuta pour la projeter sur des tensions géopolitiques déjà existantes.

Plus grave, et aux conséquences plus durables, est la conviction qui semble s’installer dans l’opinion publique espagnole selon laquelle la crise migratoire de Ceuta de 2026 aurait été orchestrée et manipulée par le régime alaouite en représailles à la normalisation partielle des relations avec l’Algérie et à l’adoption en cours d’examen parlementaire de la loi sur la citoyenneté des Sahraouis originaires de l’ancienne colonie espagnole. En définitive, que 2026 n’aurait été qu’une répétition de 2021, remettant en cause toute la politique de bon voisinage avec le Maroc -un régime dictatorial qui aurait de surcroît imposé sournoisement, par le chantage, le changement de la position espagnole de neutralité dans la résolution de la question du Sahara occidental.

Le gouvernement doit une explication, détaillée, de ce qui s’est passé. Une partie essentielle de sa politique étrangère est remise en cause par son propre électorat, qui ne comprend pas seulement mal ce qui a réellement causé la crise de 2021, mais aussi la décision ultérieure de Sánchez et du ministre des Affaires étrangères Albares d’accepter les thèses marocaines pour une solution au conflit du Sahara occidental. Le danger, s’il n’agit pas, n’est pas seulement l’érosion du gouvernement, mais le fait de laisser un héritage qui finirait par renforcer le récit néocolonial et xénophobe sur le Maroc et les Marocains porté par le PP et Vox, d’autant plus que plus d’un million de personnes d’origine marocaine vivent parmi nous et ont déjà eu à subir des pogroms de l’extrême droite, comme à Torre Pacheco [13] il y a un an. Il ne faut pas laisser ouverte cette fenêtre à l’idéologie d’une extrême droite qui fait d’une prétendue et mythique « Reconquista » le fondement de son essence, face à un prétendu « grand remplacement » en cours des populations européennes par des musulmans, modérés ou radicaux.

Et dans ce cadre, la gauche alternative ferait bien de se souvenir de l’héritage du débat anticolonial, notamment à propos de l’assujettissement et du pillage du Maroc aux XIXe et XXe siècles dans les « protectorats » espagnols du nord et du sud, y compris l’utilisation de sa population pendant la guerre d’Espagne par l’armée d’Afrique soulevée, et la guerre oubliée de Sidi-Ifni [14]. Se souvenir de ce cadre historique colonial, des cicatrices qu’il a laissées et qui persistent encore, pourrait peut-être aider à mieux comprendre des crises comme celles de Ceuta et de Melilla. C’est du moins ce que croyait, en son temps, l’un des fondateurs de la gauche espagnole, Pablo Iglesias Posse [15], dont les discours parlementaires des années 1910 mériteraient d’être relus.

Les mouvements sociaux et les gauches marocaines appellent déjà à des rassemblements de protestation le 7 août dans les principales villes du royaume alaouite. La crise de Ceuta est peut-être un épisode de plus dans le cycle ouvert par l’échec du projet de modernisation néolibérale et autoritaire du régime alaouite, avec des répercussions inévitables sur l’Union européenne et ses politiques néocoloniales en Afrique du Nord.

Gustavo Buster, Carlos Girbau

P.-S.

Source https://www.sinpermiso.info/textos/la-crisis-de-ceuta-de-2026

Translated pour ESSF par Adam Novak

Notes

[1] Centro de Estancia Temporal de Inmigrantes (Centre de séjour temporaire pour immigrés), les centres d’accueil que l’Espagne gère à Ceuta et Melilla pour les personnes entrées irrégulièrement et les demandeurs d’asile.

[2] Citation originale en espagnol : « Lo que produce más orgullo es la seguridad y la estabilidad que reinan en Marruecos, así como el funcionamiento eficaz de las instituciones. »

[3] L’Operación Paso del Estrecho (opération de la traversée du Détroit) est l’opération estivale annuelle, coordonnée par l’Espagne et le Maroc, qui organise le retour au pays de centaines de milliers d’émigrés marocains vivant en Europe, en voiture et en ferry via les ports espagnols.

[4] GenZ 212 est un collectif de jeunes anonyme et sans dirigeants apparu sur Discord à la mi-septembre 2025, qui a organisé des manifestations dans tout le pays réclamant l’amélioration de la santé et de l’éducation, la fin de la corruption et la démission du gouvernement Akhannouch, tout en critiquant les dépenses publiques liées à la Coupe du monde 2030.

[5] Aziz Akhannouch, homme d’affaires milliardaire, est Premier ministre du Maroc depuis 2021. L’article source orthographie son nom « Ajanuch ».

[6] Citation originale en espagnol : « Queremos hospitales, no estadios », « Dimisión de Ajanuch ».

[7] Une déclaration publiée la même semaine par le courant trotskiste marocain al-Mounadila soutient que l’émigration forcée et la répression des militants du Hirak du Rif et de la GenZ 212 sont les deux faces d’une même crise structurelle, nourrie par la dette et l’austérité, et énonce un ensemble de revendications, dont la fin de la criminalisation de la contestation et un renversement de la privatisation de la santé et de l’éducation. Al Mounadil-a, « Déclaration (Maroc-Ceuta) : Nos jeunes se noient par dizaines en mer. Une alternative sociale globale n’est plus un luxe, mais une nécessité urgente », ESSF, 31 juillet 2026. https://europe-solidaire.org/spip.php?article79595

[8] Citation originale en espagnol : « ser incapaz de gestionar sus fronteras ».

[9] Le Makhzen désigne le réseau informel de pouvoir qui entoure la monarchie marocaine -la cour royale, les services de sécurité et les élites économiques alliées- et qui opère aux côtés, et souvent au-dessus, des institutions formelles de gouvernement.

[10] La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 par 11 voix pour et trois abstentions (Chine, Russie, Pakistan), a prolongé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 et a désigné, pour la première fois, la proposition d’autonomie marocaine comme base des négociations, sans référence à un référendum d’autodétermination.

[11] Sur la propre politique migratoire de Meloni, une précédente analyse d’ESSF retrace la criminalisation de la circulation, l’externalisation du contrôle des frontières vers la Libye et l’Albanie, et l’allongement des durées de rétention sous son gouvernement, estimant que les applaudissements de l’Europe face à ces mesures signalent un tournant autoritaire plus large. MARRA Hélène, « Migrations (Italie) – La politique de Giorgia Meloni : un « modèle » pour l’Europe ? », ESSF, 31 octobre 2024. https://europe-solidaire.org/spip.php?article72494

[12] L’Espagne a ouvert un processus extraordinaire de régularisation en janvier 2026, à l’issue d’une campagne de six ans portée par les personnes migrantes elles-mêmes ; dans un entretien ultérieur, la porte-parole de cette campagne soutient que la gauche espagnole, PSOE compris, n’a pas encore affronté le Pacte européen sur la migration et l’asile qu’elle a contribué à rédiger. COLUMBA Vicky, LALLANA SANTOS Martin, « Espagne : comment un mouvement porté par les personnes migrantes a fait sauter six ans de blocage parlementaire sur la régularisation », ESSF, 31 juillet 2026. https://europe-solidaire.org/spip.php?article79587

[13] En juillet 2025, des groupes d’extrême droite ont mené plusieurs jours de violences organisées contre des résidents marocains de Torre Pacheco, dans la région de Murcie, à la suite de l’agression d’un habitant âgé faussement attribuée en ligne, de manière virale, à des migrants nord-africains.

[14] La guerre de Sidi-Ifni (1957-1958) fut un bref conflit armé opposant l’Espagne à des forces irrégulières soutenues par le Maroc, autour de l’enclave espagnole d’Ifni et des territoires sahariens adjacents, largement éclipsé dans la mémoire historique espagnole par le conflit ultérieur du Sahara occidental.

[15] Pablo Iglesias Posse (1850-1925) a fondé le Partido Socialista Obrero Español (PSOE) en 1879 et le syndicat Union générale des travailleurs (UGT) en 1888. Il ne doit pas être confondu avec l’homme politique espagnol plus récent portant le même nom.autre

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79618