Depuis les manifestations de juillet 2025, et son recul face au mouvement social, le gouvernement ukrainien est instable, en difficulté et en « crise » latente. Les changements gouvernementaux se succèdent à un rythme « macronien ». Sa majorité parlementaire est divisée, récalcitrante aux oukases venus du palais présidentiel et épuisée.
Pour autant le mouvement social n’arrive pas prolonger ses capacités pour remporter des victoires. La bataille contre le nouveau code civil et pour le mariage pour tous, peine. Celle contre le nouveau code du travail s’annonce difficile notamment en raison de l’attitude conciliatrice (euphémisme) de la FPU. C’est une source de tension avec la KVPU.
De nouveau avec la contestation du limogeage du ministre de la défense c’est directement Zelensky et son équipe qui sont contestés mais cette fois sur un sujet central : la conduite de la guerre.
Mais c’est bien d’abord et avant tout la guerre qui bride le mouvement social (et la loi martiale dans une moindre mesure). Pourtant, la guerre reste au cœur de mobilisations qui, très souvent, débutent par un hommage aux combattant-es tombé-es. Une conscience commune partagée par tout-es les protestataires.
Cependant les mobilisations au niveau local sur divers sujets sociaux, écolos etc. restent fortes. Elles sont permanentes dans de nombreuses villes, grandes ou petites, et portent en elles une radicalité parfois même une dynamique autogestionnaire. Ces mobilisations sectorielles remportent des victoires. Répétons ce qu’a pu dire une infirmière de Poltava :
« Nous avons Maïdan dans le sang ».
Sur le front social, à ma connaissance, la seule grève récente est celle en juillet 2026 des 40 employés de la station d’épuration d’eaux usées d’Ivano. Mais devant les tribunaux le mouvement syndical remporte au quotidien des victoires pour la défense des droits sociaux contre les patrons et l’Etat. Comme, par exemple, celles obtenues par le syndicat des cheminots KVPU Kryvyï Rih ou par « Soyez comme nous sommes ». A noter que Priama Diia entretient des « mobilisations de rue » de façon récurrente avec quelques victoires à son actif. Mais il s’agit là du secteur la jeunesse toujours prompt à descendre dans la rue comme le montre encore les mobilisations contre le limogeage du ministre de la défense, Federov.
Depuis le moment de l’assommoir de l’agression russe du 24/ 02/ 2022, le mouvement social dans sa diversité, le prolétariat (donc non composé uniquement de salariés) et ses organisations reprennent des forces.Ils accumulent des expériences et élaborent son ou ses programmes, avancent des revendications qui dessinent une alternative à l’Etat bourgeois-oligarchique en place. La question de l’auto-organisation extra-parlementaire est au cœur de ses activités spontanées. De la levée en masse antifasciste du 24/02/ 2022 à aujourd’hui, cette forme d’auto-determination sociale radicale en est le fil rouge et irrigue l’ensemble des secteurs de la société : de l’université aux hôpitaux en passant par l’armée.
Les fumerolles de la révolution ukrainienne ne sont pas éteintes.
16 juillet 2022
Patrick Le Tréhondat
Federov présente sa Défense
Le jeudi 16 juillet, lors d’une conférence de presse, l’ex-ministre de la Défense, Mikhaïl Fedorov, a dressé le bilan de son action au cours des six derniers mois. Il a notamment évoqué les principaux problèmes au sein des forces armées qui, selon lui, ont été identifiés durant cette période.
extraits
1/ L’armée ukrainienne combat au niveau tactique, tandis que la Russie « travaille toujours en profondeur opérationnelle, sa doctrine est structurée ainsi ».
2/ Le démantèlement des brigades et des corps d’armée.
« Nous avons des corps d’armée performants qui progressent chaque mois sans perdre de territoire, et d’autres où les commandants changent constamment. Certains sont devenus de véritables écoles, incarnant une philosophie de commandement, tandis que pour d’autres corps d’armée nous ignorons toujours le nombre de brigades et leur fonctionnement.
3/ Dissolution des brigades et des corps.
« Il y a des brigades qui sont même incapables de déterminer le nombre de bataillons qui les composent. Un bataillon se détache d’une brigade et se précipite dans une autre. Il est impossible de mettre en place un système de gestion dans un tel contexte. »
4/ Personne n’est responsable de quoi que ce soit.
« C’est un classique. Il y a toujours un coupable, une enquête est menée sur les personnes en première ligne qui ont effectué certaines tâches, et la responsabilité retombe toujours sur quelqu’un. C’est une culture qui s’est créée au fil des ans. »
5/ La livraison selective
« Le problème de l’approvisionnement est crucial. Au cours des cinq derniers mois, nous avons acheté plus de drones que l’année dernière, mais la plupart des unités n’en ont pas bénéficié, car tout est distribué de manière arbitraire : les fidèles en ont reçu, les non-fidèles n’ ont rien reçu… Cela empêche les unités de planifier leur avenir.(…) Ces derniers mois ont été un véritable enfer, car il nous a fallu quatre mois pour faire approuver un projet simple visant à assurer l’équipement de base des brigades en drones. »
6/ Le renouvellement constant des commandants.
« C’est un autre problème récurrent : le changement des commandants de brigade. Un commandant de brigade arrive, travaille pendant un mois, puis il est relevé de ses fonctions ; un autre prend la relève, avec une telle organisation, il est impossible de construire, de planifier et d’anticiper. »
7/ Il est impossible de mener à bien le moindre projet systémique.
« Car on se heurte sans cesse à des questions telles que : « À quoi cela sert-il ? », « Comment faire ? », « Et si on faisait passer cela en force ? ». Il existe de nombreux projets dont j’ai parlé lors de mon intervention au Parlement, concernant ce que nous pouvons faire dans un sens ou dans l’autre, mais cela nécessite une capacité organisationnelle pour aller plus loin.»
8/ L’érosion du capital humain sans analyse.
« Nous avons accompli un travail considérable, notamment en analysant les pertes. Mais les décisions concernant qui soutenir, qui ne pas soutenir, qui renforcer, qui ne pas renforcer, ne sont pas prises sur la base de données. Elles sont prises sur la base de la loyauté et il est impossible de développer le système en partant de ce principe. »
9/ Blocage des initiatives et « tiraillements bureaucratiques ».
« En six mois au ministère de la Défense, nous n’avons pas réussi à créer des centres de compétence, nous n’avons pas réussi à modifier la structure organisationnelle, car l’État-major général ne valide pas cette structure, sous prétexte que « le nom ne convient pas », que quelque chose ne va pas, ou qu’il ne faut pas recruter de nouvelles personnes capables de générer des idées. Nous avons toujours « contourné » cela par des solutions non conventionnelles et nous continuons à le faire, mais dans l’ensemble, cela ne fonctionne pas lorsqu’il s’agit d’un système sérieux.
En conclusion, Mikhaïl Fedorov a dénoncé les mensonges incessants.
« Cela me concerne également : on prétend que je suis à l’origine de l’enquête sur « Skelya », que j’ai lancé une campagne médiatique, que j’ai fait ceci ou cela. C’est une culture qui s’est installée, et il faut l’éradiquer, car sinon, nous ne pourrons pas vaincre l’ennemi », a déclaré M. Fedorov.
Le ministre de la Défense par intérim, Mikhaïl Fedorov, a notamment indiqué avoir proposé une solution au président Volodymyr Zelensky pour sortir de la crise. Il s’agissait notamment de remplacer le commandant en chef des Forces armées ukrainiennes et le chef d’état-major général afin de mettre en place un nouveau type de gestion et de leadership.
« Nous avons besoin d’un autre mode de gestion, d’un autre leadership, d’une collaboration avec les spécialistes de l’informatique et les esprits brillants. Il faut nommer des commandants de corps d’armée compétents, modifier le concept d’intervention de l’infanterie (les technologies mènent d’abord le combat, puis l’infanterie intervient), répartir toutes les ressources par le biais des corps d’armée, autoriser les exportations contrôlées et éradiquer la corruption dans les marchés publics », a déclaré Mikhaïl Fedorov.
16 juillet 2026
Désignation chaotique et nouveau signe de la crise gouvernementale et parlementaire.
La Rada (l ‘Assemblée nationale) entre en vacances parlementaires jusqu’au 18 août et ne pourra pas nommer de nouveaux ministres.
Aucun nouveau ministre de la Défense, ministre des Affaires étrangères ni chef du Service de sécurité d’Ukraine ne sera nommé avant la prochaine session parlementaire, prévue le 18 août.
«De ce fait, la question du ministre de la Défense est au point mort. Par conséquent, les ministères de la Défense et des Affaires étrangères seront dirigés par les premiers vice-ministres pour le moment », a expliqué dans un premier temps un député. Vite démenti.
Le président Volodymyr Zelensky nommera Evhenii Khmara général de division du SBU au poste de ministre de la Défense ukrainien. En attendant, il l’a chargé d’assurer l’intérim.
« J’ai chargé Evheni Khmara de remplir ses fonctions de ministre, de poursuivre la réforme du secteur de la défense et d’obtenir pour l’Ukraine tous les résultats dont nous avons parlé. Une fois les procédures légales nécessaires accomplies, je solliciterai le soutien des parlementaires pour la nomination d’Evheni Khmara au poste de ministre de la Défense de l’Ukraine. Gloire à l’Ukraine ! », a déclaré le président.
On commence à voir la réaction de la rue ukrainienne.
Le président Volodymyr Zelensky a réagi aux manifestations de masse contre le limogeage du ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, affirmant qu’il s’agissait d’un élément de démocratie et de liberté pour lequel l’Ukraine se bat actuellement. Il a également indiqué « entendre et répondre à certaines choses » et a ajouté : « Ce n’est pas encore fini. »…
PLT (16/7)
SAMIZDAT 2
La voix de l’opposition russe et de la résistance ukrainienne
« Tout ce tapage pour se débarrasser de Fedorov. » Démission du ministre de la Défense de l’Ukraine
par Khotin, Rostislav, le 16 juillet 2026

Rostislav Khotin
Radio Liberté
L’intrigue principale du remaniement du gouvernement ukrainien a été résolue – Mikhail Fedorov ne sera plus le ministre de la Défense. Cela a été déclaré par le président Vladimir Zelensky, qui détient toutes les nominations de personnel clés dans le nouveau gouvernement de Sergei Koretsky. C’est ce qu’on appelle déjà la démission de l’année. Le service ukrainien de Radio Liberty parle de son contexte et de ses conséquences.
La démission de Fedorov a déjà provoqué des protestations. Pavel Elizarov, commandant adjoint de l’armée de l’air des forces armées ukrainiennes, a démissionné, déclarant que le licenciement de Fedorov est « un grand mal pour la capacité de défense de l’Ukraine ».
Qui est Fedorov ?
Tard dans la soirée du 15 juillet, Fedorov a confirmé sa démission : « C’était un grand honneur de servir le peuple ukrainien en tant que ministre de la Défense« , a-t-il écrit sur la chaîne de télégrammes. Fedorov a énuméré ce qu’il considérait comme des réalisations en tant que ministre, en particulier, le blocage de l’accès des troupes russes aux satellites Starlink, ce qui « a considérablement réduit leur capacité à mener une guerre de drones efficace » et le fait qu’au cours des quatre derniers mois, il était possible d’acheter plus de drones que l’année dernière.
Fedorov a été ministre de la Défense pendant six mois, avant cela, il était vice-premier ministre, ministre de la transformation numérique de l’Ukraine. Il est à noter qu’il est un haut fonctionnaire de haut niveau avec la plus longue expérience pendant toute la présidence de Zelensky depuis 2019.
Fedorov a 35 ans. Il est né dans la région de Zaporizhzhia. Enfant, il aimait les jeux informatiques, et quand il a grandi, il a repris le secteur de l’informatique. Il s’intéressait à la politique, en 2019, il a participé à la campagne électorale de Vladimir Zelensky, planifiant sa stratégie numérique, puis a été nommé ministre de la Transformation numérique – pour transférer la communication des citoyens avec l’État en ligne.
Avec le début de l’invasion russe, les drones et l’utilisation militaire des technologies numériques en général sont devenus le centre de son attention. Dans le profil du NYT, il est appelé « le principal interlocuteur de l’Ukraine dans la Silicon Valley », qui, afin d’attirer les technologies militaires en Ukraine, a positionné la guerre comme un « polygone pour les projets de défense ».
Dans les premiers jours de la guerre à grande échelle, Fedorov a fait appel à l’entrepreneur américain Elon Musk pour demander de fournir à l’Ukraine des terminaux Starlink, qui fournissent aujourd’hui à l’armée ukrainienne une communication stable tout au long de la ligne de front.
Conflits en tant que ministre de la Défense
En tant que ministre de la Défense, selon le magazine The Economist, il a constaté une dépense excessive de 300 milliards d’hryvnias (plus de 6,5 milliards de dollars), a forcé les subordonnés à passer un détecteur de mensonges – ceux qui n’ont pas réussi ou refusé – ceux-ci ont été licenciés.
« Dans le même temps, ses profonds désaccords avec les dirigeants militaires plus traditionalistes, en particulier avec le commandant en chef Alexander Syrsky, étaient parfois ignorés. Il est bien connu que le ministre a cherché la destitution du général, mais n’a pas pu obtenir l’approbation du président ou trouver un autre moyen de le faire », écrit l’édition britannique.
« Ukrainska Pravda », faisant référence à des sources anonymes, a raconté la rencontre du président avec la faction du parti au pouvoir « Servant du peuple » dans la Verkhovna Rada le soir du 15 juillet. Apparemment, Zelensky a déclaré que Fedorov avait un conflit systémique avec le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Alexander Syrsky.
Apparemment, la décision de Zelensky n’a pas été facile, et que son principal motif est « d’équilibrer les relations entre l’armée et le gouvernement ». « Je ne peux pas permettre au ministère de la Défense et à l’état-major général de se battre dans un pays en guerre. Dans le bon sens, nous devons changer les deux. Mais en même temps, je ne peux pas le faire », « Ukrainskaya Pravda » cite le président.
Il est également allégué que Zelensky a justifié la démission de Fedorov par une réforme de mobilisation non menée et a déclaré que le ministre de l’Intérieur Igor Klimenko, qu’il nomme ministre de la Défense, sera en mesure de « rétablir l’ordre » dans ce domaine – ce qui est particulièrement important à la lumière d’une éventuelle mobilisation en Russie.
Le président s’est retrouvé dans un conflit de deux concepts de guerre, ce qui a aggravé l’insatisfaction de dizaines de clans d’armes expulsés du budget de la défense. Et il a fait un choix en faveur de la préservation des règles du jeu dans la verticale militaire actuelle, écrit « Ukrainskaya Pravda ».
Réaction à la démission
De nombreux politiciens et militants bien connus ont défendu Fedorov.
La nécessité de protester le 16 juillet a été déclarée publiquement sur Facebook par le vétéran Dmitry Kozyatinsky : « Prenez les boîtes et n’oubliez pas qu’il s’agit d’une manifestation pacifique ».
La députée de l’opposition Irina Gerashchenko critique Zelensky pour avoir licencié Fedorov, qui jusqu’à récemment était considéré comme un « homme du président ».
« Quel cauchemar de changer le ministre de la Défense d’un pays en guerre tous les six mois… Sur Bankovaya – dégradation et stagnation de Brezhnev. L’auto-tyran, la jalousie politique, le rejet d’une autre opinion, qui ont coûté trop cher au pays ».
« Il me semble que toute cette katavasia avec des changements dans le gouvernement a été conçue pour se débarrasser de Mikhail Fedorov », suggère une autre députée de l’opposition, Sofia Fedina.
Une opinion similaire a été exprimée par le journaliste Roman Kulchinsky : « Maintenant, il est devenu clair que toute l’idée avec la démission du gouvernement est de retirer Fedorov. »

Mikhail Fedorov en tant que ministre de la Transformation numérique avec le ministre de la Défense de l’époque, Denis Shmygal. Comme Shmygal, Fedorov n’a été ministre de la Défense que pendant six mois
Vyacheslav Belkovsky, ancien militaire et député du Conseil régional de Kherson, a écrit :
« De tous les ministres de la défense que nous avons eus depuis le début de l’invasion à grande échelle, c’est le meilleur. Oui, ce n’est pas parfait, mais les processus qu’il a commencé à lancer sont très positifs pour les troupes. Ceci est particulièrement évident dans la composante drone. Presque immédiatement, les « barrières invisibles » pour les fabricants de drones ont disparu, et les problèmes de certification se sont parfois accélérés.
Tout le monde peut voir les résultats de l’approvisionnement en coquilles. La réduction des coûts est énorme… Les activités de son équipe réduisent directement le nombre de nos pertes chaque jour. C’est un crime de retirer ce ministre. »
Mikhail Fedorov lors d’une réunion du « groupe de contact » à Bruxelles le 12 février 2026 avec le ministre britannique de la Défense de l’époque, John Healy.
« Fedorov correspondait le plus pleinement à la position de tous les ministres de la défense depuis l’invasion à grande échelle. Cela vous sera confirmé par de nombreux militaires », déclare le politologue et militaire Taras Berezovets.
L’ancien soldat et prisonnier politique Stanislav Aseev dit que le président Zelensky restera dans les mémoires de beaucoup, y compris l’incapacité catastrophique à évaluer les gens. « Je parle de ceux qui ont conseillé au président de destituer Fedorov afin qu’ils puissent continuer à aspirer des milliards du ministère de la Défense », a écrit Aseev dans X.
Le politologue Vladimir Fesenko a été catégorique dans une interview avec les médias : « Le président n’aime pas Fedorov parce qu’il a commencé à mettre les choses en ordre. »
Quelle est la prochaine étape ?
Le 16 juillet, la Verkhovna Rada devrait voter pour le nouveau Premier ministre et pour la composition du gouvernement. Il n’est pas clair maintenant s’il y aura suffisamment de voix du parti au pouvoir « Servants du peuple » ou s’il aura besoin de recueillir les voix d’autres factions satellites ?
Christopher Miller, correspondant du Financial Times à Kiev, écrit :
« Certains députés du parti au pouvoir de Zelensky, avec qui j’ai parlé ce matin, disent qu’il y a une atmosphère « explosive » au parlement, et certains législateurs envisagent la possibilité de NE PAS voter pour Igor Klimenko, le candidat à la présidence pour le poste de ministre de la Défense de l’Ukraine. On m’a dit qu’il n’avait peut-être pas assez de votes pour la nomination.
https://www.svoboda.org/a/izbavitjsya-ot-fedorova-uhod-ministra-oborony-ukrainy/33804818.html
