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Cas Mudde : “Tant que la politique n’inspirera pas la population, les défaites de l’extrême droite ne seront que des interludes”

Le politologue néerlandais met en garde contre une illusion réconfortante : battre l’extrême droite dans les urnes n’empêche pas celle-ci d’influencer la politique – notamment si les partis démocratiques continuent à ne pas apporter de réponses crédibles aux problèmes de nos sociétés.

Publié le 8 juillet 2026

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“L’extrême droite est sans cesse battue. Donald Trump a été battu. Bolsonaro a été battu. Viktor Orbán vient d’être battu. Le PiS a été battu. [Le Premier ministre nationaliste indien Narendra] Modi sera battu à un moment ou à un autre” : pour Cas Mudde, l’un des plus éminents experts de l’extrême droite européenne, la question fondamentale n’est pas de savoir si les forces autoritaires ou d’extrême droite peuvent être battues dans les urnes. C’est ce qui se passe ensuite.

La question est en effet : est-ce suffisant ? Et clairement, ce n’est pas le cas, car beaucoup d’entre eux reviennent”, a-t-il déclaré lors d’un événement public organisé par l’ONG Defend Democracy à Bruxelles.

Pour Mudde, l’extrême droite n’est pas seulement une menace électorale qu’il faut contenir. C’est aussi le symptôme d’un échec plus profond de la politique traditionnelle. Les électeurs rejettent les gouvernements auxquels ils ne font plus confiance, puis reviennent vers les mêmes forces qu’ils avaient déjà rejetées, car les alternatives n’ont pas su tirer les leçons.

Nous votons pour l’extrême droite parce que nous sommes très mécontents. Puis nous sommes mécontents de l’extrême droite et nous retournons vers ceux dont nous étions mécontents au départ, qui semblent ne pas avoir vraiment réfléchi à la raison pour laquelle tout le monde était mécontent”, a-t-il résumé.

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Le problème de la démocratie libérale ne réside donc pas uniquement dans la force de ses ennemis, mais aussi dans la faiblesse de ses défenseurs. “Si l’on considère que l’extrême droite l’emporte parce que les forces politiques traditionnelles échouent, alors le problème principal, ce sont ces dernières” a-t-il fait valoir. “Tant que les forces politiques traditionnelles ne répondront pas aux attentes et n’inspireront pas la population, je ne pense pas que ces défaites soient autre chose que des interludes.

La menace du mouvement MAGA pour l’Europe

L’une des mises en garde les plus incisives de Mudde concerne les Etats-Unis, non seulement parce que la politique de Donald Trump déstabilise les alliances, mais aussi parce que la droite américaine actuelle, selon lui, a développé un intérêt idéologique pour l’Europe.

Trump 1 ne s’intéressait pas à l’Europe. Et les gens pensaient que c’était un problème. Or, ce n’est rien comparé à la situation actuelle”, a-t-il détaillé. “Aujourd’hui, l’administration Trump s’intéresse globalement à l’Europe. Et elle souhaite activement la transformer.

Pour Mudde, l’Europe – aussi imparfaite soit-elle – représente toujours une aspiration vers un système libéral-démocratique intégré. C’est précisément ce à quoi s’oppose la droite trumpiste. Il considère donc les Etats-Unis, dans leur configuration politique actuelle, comme une menace plus directe pour la démocratie libérale européenne que la Chine. Selon lui, “la Chine se moque de savoir si l’Europe est libérale et démocratique ou non. La Chine ne se soucie que de l’économie. Les Etats-Unis s’en soucient activement. Tout comme [Vladimir] Poutine.

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La différence, a-t-il suggéré, réside dans le fait que le dirigeant russe souhaite que l’Europe soit “chaotique” et “inefficace”, tandis que la droite américaine souhaite que l’Europe ressemble davantage aux Etat-Unis qu’elle tente de construire.

Selon le chercheur, la stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump identifie explicitement une Europe intégrée et libérale-démocratique comme un système à modifier. Cela a des conséquences concrètes, a ajouté Mudde, soulignant les pressions exercées sur les responsables politiques européens “pour qu’ils normalisent leurs relations avec les forces d’extrême droite, notamment l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne”.

Le problème du “Brandmauer” en Allemagne

Sans préconiser de gouverner avec l’AfD, Cas Mudde met en garde contre le fait qu’un Brandmauer – la version allemande d’un cordon sanitaire excluant les coalitions avec les partis d’extrême droite – ne peut pas fonctionner de la même manière lorsqu’une de ces formations politiques atteint des niveaux de soutien très élevés dans certaines régions : “Si vous avez un parti d’extrême droite qui recueille 40 % des voix et que vous instaurez un Brandmauer… vous aurez le même gouvernement à perpétuité, si vous avez de la chance.”

Evidemment, d’un point de vue moral et idéologique, j’aimerais exclure l’extrême droite. Mais le plus important, c’est [de défendre] la démocratie libérale”. Si les partis refusent de discuter à l’avance des conditions dans lesquelles ils coopéreraient ou non avec l’extrême droite, a-t-il averti, “ils finiront peut-être par le faire de toute façon, mais sans lignes rouges claires.

Il plaide donc en faveur d’un débat ouvert sur les conditions dans lesquelles une coopération limitée pourrait être envisageable, tout en fixant des limites démocratique strictes. Cela ne signifie pas accepter la vision du monde de l’extrême droite. Il s’agit de faire la distinction entre des politiques dures ou contestables et une politique qui sape directement la démocratie libérale.

Le fait d’avoir des frontières très hermétiques n’est pas, en soi, incompatible avec la démocratie libérale. Ce qui l’est, c’est d’y associer un discours déshumanisant. Cette distinction, dit-il, est décisive – et les partis de droite modérée, les partenaires les plus probables de l’AfD, doivent l’affronter ouvertement plutôt que de la laisser s’imposer par défaut.

Une grande coalition formée uniquement pour exclure l’AfD serait également une erreur, a fait valoir Mudde. “Si vous formez une Große Koalition, une grande coalition, pour les exclure, elle ne peut pas être une coalition négative. Si le seul objectif est d’écarter l’AfD, c’est cette dernière qui remportera les prochaines élections.” L’alternative, a-t-il soutenu, doit être un projet démocratique positif : “Il faut avoir un discours à ce sujet, il faut savoir ce qu’est la démocratie libérale et comment la renforcer”.

La banalisation commence dans la vie quotidienne

La banalisation, cependant, n’est pas seulement l’affaire des gouvernements ou des partis. Mudde l’a également décrite comme un ensemble de compromis quotidiens : accepter des invitations, partager des tables rondes, assister à des cérémonies, éviter les conversations gênantes.

La plupart des gens comprennent et parlent beaucoup de la montée en puissance de l’extrême droite, de son ancrage dans la société”, a-t-il observé. “Mais même s’ils savent que l’extrême droite est présente autour de nous et fait désormais partie de notre quotidien, nous continuons en quelque sorte à agir exactement de la même manière.

La contradiction est évidente, a poursuivi Mudde : “Même si nous demandons sans cesse aux partis de ne pas collaborer avec l’extrême droite, nous travaillons avec elle ou partageons des tables rondes avec elle.” Cela devient particulièrement gênant lorsque les gens se connaissent depuis des années, lorsque des collègues ou des connaissances ont changé d’orientation politique, et lorsque le fait de mettre ce changement en avant risque d’entraîner un conflit personnel. “Ils ont changé, c’est une conversation délicate, alors évitons simplement d’en parler…je pense que c’est un mauvais choix.

Mudde ne prétend pas que les boycotts individuels transforment les rapports de force. Mais il les considère tout de même comme des actes de cohérence politiquement significatifs. “On n’a pas besoin d’avoir des principes, mais ça aide.

Le mythe médiatique sur les jeunes hommes

L’un des moments les plus marquants de la discussion a porté sur le discours dominant autour de la radicalisation des jeunes. Mudde a méthodiquement démantelé le mythe médiatique selon lequel les influenceurs masculinistes Joe Rogan et Andrew Tate auraient converti une génération de jeunes hommes à l’extrême droite. “Sondage après sondage, on constate que les jeunes hommes, quelle que soit la définition que l’on en donne, restent légèrement plus progressistes, inclusifs – appelez ça comme vous voulez – que les hommes plus âgés.

La véritable nouveauté, selon Mudde, réside dans l’attitude politique des jeunes femmes. “En réalité, ce ne sont pas les jeunes hommes auquels il faut s’intéresser : ce sont les jeunes femmes.” Celles-ci, a-t-il fait valoir, se sont beaucoup plus déplacées vers la gauche que les femmes plus âgées, créant ainsi le plus grand écart entre les sexes en matière de valeurs parmi les jeunes générations. Mais la politique et les médias continuent de se concentrer de manière écrasante sur les hommes.

Les priorités diffèrent également. Les jeunes placent des questions telles que le logement en tête de leurs préoccupations. Les femmes sont moins enclines que les hommes à accorder la priorité à l’immigration et à la sécurité. Pourtant, l’agenda politique reste dominé par ce que Mudde appelle “les priorités et, dans une certaine mesure, les référentiels des hommes âgés”.

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Cette critique ne s’applique pas uniquement à la droite. “Les partis sociaux-démocrates sont obsédés par l’idée de reconquérir le vote d’extrême droite, alors même qu’il n’existe aucune preuve qu’ils aient essentiellement perdu des voix au bénéfice de cette dernière”, a-t-il déclaré. Selon lui, les partis de gauche courtisent souvent des électeurs âgés, hommes et conservateurs, tout en négligeant les jeunes femmes dont les valeurs sont déjà progressistes.

L’argument démographique est par ailleurs sans détour : “Ils meurent bien plus tôt que les jeunes femmes. Cette stratégie à long terme n’est donc pas particulièrement intelligente. Mais il faut aussi noter que les jeunes femmes ont effectivement des valeurs progressistes. On peut être soi-même et les convaincre. Avec ces vieux hommes blancs, il faut faire semblant d’être quelqu’un d’autre pour les convaincre”. Et de citer le “pire exemple” incarné par le Premier ministre travailliste britannique sortant Keir Starmer, qui a courtisé les électeurs du parti d’extrême droite Reform UK alors que ceux-ci représentent “dans l’ensemble l’exact opposé des jeunes femmes”.

Une gauche en laquelle les jeunes peuvent avoir confiance

Cette rupture générationnelle est particulièrement préjudiciable à la social-démocratie. “Quand on pense à un parti social-démocrate, pour moi ou pour les gens, disons, de plus de 45 ans, on l’associe à la création d’un Etat-providence”, a-t-il expliqué. “Les moins de 35 ans, eux, associent les partis sociaux-démocrates à l’austérité. Et cela ne changera pas.”

Même si ces partis redécouvrent un programme plus social-démocrate, la confiance ne reviendra peut-être pas rapidement. Les identités politiques se forgent tôt. Une génération qui a appris à associer les partis traditionnels de centre-gauche à des coupes budgétaires et à des compromis technocratiques pourrait ne pas être facile à reconquérir. “Quand ils auront 35 ans et que les partis sociaux-démocrates seront à nouveau véritablement tels, il y a de fortes chances que ces personnes continuent de penser : ‘Oui, mais on sait ce que vous faites quand vous êtes au pouvoir.’”

Cela explique l’intérêt de Mudde pour les personnalités politiques qui ont une idéologie claire sans pour autant être politiquement naïves. Il a cité les élus démocrates Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders, le maire socialiste de New York city Zohran Mamdani aux Etats-Unis et, en Europe, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez comme des personnalités qui, chacune à leur manière, s’expriment à partir d’une position politique identifiable.

Ce qui importe, ce n’est donc pas la pureté, mais le refus de se fondre dans le centre. “Ce que j’apprécie chez Sánchez, c’est – dans une certaine mesure, ce que j’apprécie vraiment chez Mamdani – qu’ils sont résolument progressistes, qu’ils sont résolument en marge du courant dominant.

Commencer près de chez soi

Mudde ne propose pas de “solution miracle”. En effet, une partie de son message est que l’ampleur du défi peut être paralysante. L’extrême droite et ses alliés disposent d’argent, d’une infrastructure médiatique, d’algorithmes et, dans certains cas, du pouvoir de l’Etat. Tenter de s’attaquer à tout cela d’un seul coup ne peut mener qu’à l’épuisement.

Au lieu de cela, il plaide en faveur d’une action locale, d’un engagement électoral et de conversations difficiles au sein de ses propres cercles. “Les jeunes ne devraient pas ignorer ni rejeter la politique électorale. Même si cela ne fonctionne pas pour vous, c’est l’élément le plus puissant en politique”. Mais il met également en garde contre le fait de limiter la mobilisation aux partis politiques. Le changement peut s’articuler autour d’eux, en particulier au niveau local.

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Le travail le plus difficile est souvent le moins prestigieux. “Des études montrent que si vous parlez à quelqu’un que vous ne connaissez pas, qui est politiquement de l’autre bord, et que vous abordez la politique, cette personne se retranche sur ses positions.

Les réseaux sociaux récompensent les déclarations fortes adressées à des personnes qui sont déjà d’accord. Elles atteignent rarement celles qui pourraient encore être convaincues. “Les personnes que nous pouvons réellement atteindre, dans une certaine mesure, sont celles qui nous sont proches. Mais ce sont là les conversations les plus délicates.

L’avertissement de Mudde à l’Europe est, en fin de compte, simple. L’extrême droite ne disparaîtra pas simplement parce qu’elle perd une élection. Elle reviendra, sous la même forme ou sous une autre, tant que les partis traditionnels ne comprendront pas les griefs qui l’ont portée au pouvoir, et tant que la démocratie ne sera défendue que comme une barrière plutôt que proposée comme un projet.

La tâche ne consiste donc pas seulement à tenir les extrémistes à l’écart. Il s’agit de redonner à la démocratie libérale une raison d’être.

Hongrie, Roumanie, Pologne : lextrême droite battue, mais pas disparue

L’extrême droite peut être battue dans les urnes. La Hongrie, la Roumanie et la Pologne montrent toutefois que cela ne revient pas à vaincre la politique qui l’a menée au pouvoir.

En Hongrie, la victoire écrasante de Péter Magyar aux élections législatives du 12 avril 2026 a mis fin aux seize années au pouvoir de Viktor Orbán. Mais la menace d’extrême droite n’a pas disparu. L’“orbánisme” reste un héritage politique et social : sur les réfugiés, les droits des personnes LGBT+ et l’Ukraine, il est encore difficile de rompre avec les positions imposées pendant des années par Viktor Orbán et le Fidesz. Alors que le parti Tisza de Magyar poursuit une ouverture lente et partielle sur ces questions, le parti d’extrême droite Mi Hazánk occupe une position particulière. Avec 5,88 % des voix, il fait désormais partie des forces qui tentent de capter les électeurs eurosceptiques et anti-système — et de se positionner comme un faiseur de rois potentiel.

La Roumanie offre un avertissement similaire. Le pro-européen Nicușor Dan a remporté l’élection présidentielle du 18 mai 2025, en battant le candidat d’extrême droite George Simion. Mais Simion avait remporté le premier tour avec une nette avance, après avoir bénéficié du soutien de Călin Georgescu, vainqueur du premier tour annulé de novembre 2024. La candidature de Georgescu avait été bloquée par la Cour constitutionnelle, tout comme celle d’une autre figure d’extrême droite, Diana Șoșoacă. Au second tour, Dan a bénéficié de ce que les commentateurs roumains appellent le réflexe du “moindre mal” : les électeurs se sont mobilisés moins par enthousiasme que pour bloquer un candidat qu’ils redoutaient. Aujourd’hui, l’Alliance pour l’Union des Roumains (AUR) est en tête des sondages, avec un soutien oscillant entre 30 % et 40 %. Dans un contexte de tensions entre sociaux-démocrates et libéraux après la chute du gouvernement Bolojan, l’AUR est devenue difficile à ignorer.

En Pologne, la Coalition civique (KO), formation centriste de Donald Tusk, est arrivée au pouvoir en octobre 2023, après huit ans de règne du parti populiste de droite Droit et Justice (PiS). Mais la promesse de renouveau démocratique de la coalition a été freinée par des divisions internes, des électeurs déçus et des vetos présidentiels bloquant les réformes judiciaires et sociales. Le déclin du soutien dont bénéficie le gouvernement de Tusk découle de cette impasse : la droite peut toujours le présenter comme inefficace, tandis que les électeurs libéraux sont de plus en plus frustrés par une renaissance démocratique qui se fait encore attendre.
🤝 Cet article a été rédigé dans le cadre du projet collaboratif PULSE. Boróka Parazka (Eurologus/HVG, Hongrie) et Sebastian Pricop (HotNews, Roumanie) y ont contribué.

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banlieue rouge | Photo : ©FB

The final construction work on the ‘Independence Line’ at the substation south of Moldau will be completed by the end of May.