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Préface de Pierre Chamechaude et Bernard Dréano au livre de Dimitri Petrov : La Journée des parents

Avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse

« L’argile primordiale a des tons de corail
le soleil y plante d’effrayants clous rouges
et c’est là qu’on a vu une étrange bête empourprée
aiguillonnée par toute la souffrance de la terre
 », Victor Serge1.

La Journée des parents est, dans les camps de pionniers hérités de la période soviétique, ce moment particulier et attendu où les géniteurs viennent retrouver leur progéniture. Cette coutume appartenait autrefois aux rituels heureux de l’enfance.

Ce jour-là, le père, Dimitri (Dima ou, parfois, Paka), et la mère, Irina (Mira), retrouvent leur fils Dmitri junior – Dima, Liéchi, Mika. Mais ici le rite ancien a changé de sens. Il ne s’agit plus des retrouvailles insouciantes de l’enfance : le fils a grandi, il est parti à la rencontre du vaste monde, et lorsque ses parents le retrouvent, il s’est engagé dans la défense d’une Ukraine agressée.

Ils le retrouvent et vont pourtant le perdre de nouveau. Le 19 avril 2023, sur le front de Bakhmout, leur fils tombe au combat.

Le récit de cette Journée des parents n’est cependant ni un faire-part de deuil, ni une élégie funèbre consacrée au fils disparu. Il n’entend pas davantage retracer pas à pas l’existence et les exploits de celui qui n’est plus, ni proposer une analyse politique ou historique des événements qui ont conduit au drame.

Ce livre est d’abord un hommage au fils – hommage du père, puisque c’est lui qui tient la plume, mais aussi hommage des parents, car Irina est là à chaque page, dans chaque souvenir, dans chaque silence.

Le texte avance comme un fil continu de pensées intimes, un tissage de voix entremêlées. Par moments, le lecteur ne sait plus si c’est le père ou le fils qui parle : les voix se répondent, se superposent, se confondent dans la mémoire, passent d’un lieu à un autre.

Car la mémoire, ici, est aussi géographie.

Les lieux surgissent, se répondent à travers le temps et l’espace : la rue des Luthériens à Kyiv croise soudain la rue Yoseftal à Tel-Aviv ; un chemin de montagne en Géorgie fait écho à un marché de Prague. La station de métro moscovite Elektrozavodskaïa semble n’être qu’à quelques pas du siège des supporters du Dynamo Zagreb – ou peut-être du Dynamo Kyiv.

Les frontières elles-mêmes deviennent poreuses.

On les franchit physiquement – lorsque Liéchi traverse les montagnes du Kurdistan d’Iran pour rejoindre le Rojava en Syrie ; lorsque Dima et Irina passent par les collines de Moldavie pour rentrer dans une Ukraine déjà meurtrie par la guerre.

Mais on les franchit aussi dans les gestes simples de la vie.

On mange des pirojki ukrainiens, des khinkali géorgiens, ou du gefilte fish à Odessa. On boit de la bière fraîche, de la tchatcha, du calvados ou de la vodka Ukrainian Freedom.

Au-dessus de tout cela plane la guerre – la guerre présente, brutale, écrasante. Elle pèse sur chaque page de son poids d’horreur et d’effroi. D’autres guerres, proches ou anciennes, résonnent en écho dans le texte, comme si l’histoire elle-même murmurait à travers les voix du livre.

Et pourtant, au cœur même de cette nuit, les parents et le fils partagent une même espérance : celle d’un monde plus juste, plus libre, plus égalitaire.

Au fil des pages surgissent alors des figures des luttes passées – comme des compagnons de route invisibles : Emma Goldman2, Victor Serge, Nestor Makhno3, Vsevolod Voline4 ou Benjamin Tucker5.

Le lecteur pourrait parfois se sentir désorienté, s’il n’est pas familier des révolutions et des combats qui ont traversé ces deux derniers siècles dans cette partie du monde.

S’il connaît mal ces territoires où se croisent l’histoire, les cultures et les tragédies : la Palestine, le Caucase, la Galicie, le Donbass.

S’il ignore aussi le destin des diasporas, façonné par les discriminations, les massacres, les guerres et les génocides – mais aussi par la misère, l’exil et les migrations.

Des communautés entières s’y trouvent mêlées, disloquées, recomposées sans cesse.

Il faut rappeler, par exemple, qu’au moins 1,2 million de Juifs originaires de l’ancienne URSS vivent aujourd’hui en Israël – plus d’un Israélien juif sur six – la grande majorité étant arrivée entre 1989 et 2002.

Et que depuis 2022, plus de 100 000 Russes vivent de manière plus ou moins constante en Géorgie, dont près de 30 000 dans la ville de Batoumi.

Mais il serait inutile d’offrir au lecteur un appareil pédagogique pesant ou de multiplier les notes explicatives.

La meilleure manière d’entrer dans ce livre est de s’y laisser conduire.

Se laisser porter par ce récit poignant : par la guerre qui traverse ses pages, par la douleur presque insoutenable, mais aussi par l’espérance, la vitalité et la joie obstinée de la vie humaine, l’énergie vitale qui irradie l’Ukraine résistante face à l’agression impérialiste russe !

Peut-être, en chemin, le lecteur trouvera-t-il quelques repères – comme l’auteur et son fils lorsqu’ils se rendent ensemble devant la stèle de Nestor Makhno au Père-Lachaise, à Paris, ou devant la tombe de Michel Bakounine au Bremgartenfriedhof de Berne.

Nul besoin de clés : les portes de ce livre n’ont pas de serrure. Il faut néanmoins situer son auteur.

Dimitri Pavlovitch Petrov, né en 1962, participait déjà, en août 1991, à la 10e convention END consacrée au désarmement nucléaire en Europe6. À Moscou, des militants venus de toute l’Europe et d’ailleurs débattaient alors d’une question devenue vertigineuse : « Le mur de Berlin est tombé, des armes nucléaires ont été éliminées, la guerre froide est terminée… Quelle Europe voulons-nous construire ? Quel monde imaginons-nous ? »

Les putschistes qui tentèrent de renverser Mikhaïl Gorbatchev attendirent la fin de cette rencontre pour agir – un coup d’État mal préparé et rapidement déjoué, mais qui précipita quelques mois plus tard la disparition de l’Union soviétique.

Dans la Russie des années Eltsine, celle du capitalisme sauvage, de l’argent brutal et des privatisations prédatrices, Dimitri fit partie de ceux qui tentèrent de maintenir une pensée critique et une activité progressiste.

Écrivain, journaliste, éditeur, voyageur, chercheur des mouvements sociaux, il poursuivit sa formation aux États-Unis et en République tchèque et publia de nombreux ouvrages consacrés notamment aux écrivains et philosophes dissidents soviétiques, mais aussi à la guerre en Afghanistan ou à l’histoire politique contemporaine.

En 2018, la chape de plomb du régime poutinien l’obligea à quitter la Russie. Avec Irina, il obtint un passeport israélien, qui leur permet de voyager librement. Ils vivent principalement à Tel-Aviv, mais aussi à Batoumi, en Géorgie, toujours en mouvement.

Leur fils, Dmitri Dimitrievitch Petrov, né en 1989, portait depuis l’enfance un surnom étrange : Liéchi, l’esprit de la forêt dans la mythologie slave. Rien d’étonnant que l’adulte soit devenu l’« ecolog », défenseur de la forêt de Bitsevski menacée par la spéculation à Moscou. Historien, ethnographe, archéologue, militant, il participa activement aux mouvements de protestation en Russie contre les élections truquées de 2011 puis contre le retour de Vladimir Poutine à la présidence en 20127.

En 2014, lors des événements de Maïdan à Kyiv, il rejoignit l’Ukraine aux côtés de militants anarchistes ukrainiens, russes et bélarusses.

En 2017, ses parents restèrent plusieurs mois sans nouvelles : il avait rejoint, en 2016 et 2018, le Rojava, dans le nord de la Syrie, pour soutenir – de manière critique mais solidaire – l’expérience kurde de confédéralisme démocratique8.

Puis il retourna en Ukraine, où la guerre faisait déjà rage dans le Donbass. Lorsque l’invasion russe à grande échelle commença, il décida de rejoindre les forces armées comme tant d’autres volontaires ukrainiens et internationaux.

Il tomba au combat en avril 2023. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Quelques mois plus tard, l’historien Jean-Pierre Filiu décrivait une scène dans le centre historique d’Odessa : une façade noire portant le mot « Guerriers » et trois portraits – Cooper Andrews, Dmitri Petrov et Finbar Cafferkey9. Sous leurs visages : « 19 avril – Bakhmout  » : « Un “A” cerclé, symbole de l’anarchie, est la seule signature de cet hommage anonyme10.  »

Aujourd’hui encore, l’avenir du Rojava demeure incertain. Les drones bourdonnent au-dessus de nombreuses régions du monde ; les guerres se multiplient ; la planète semble entrer dans une ère de confrontations brutales et de géopolitique mortifère aux accents impérialistes.

Les missiles sifflent, les explosions résonnent du Proche-Orient à l’Ukraine.

Dans ce monde instable, Dimitri et Irina avancent comme tant d’autres – ballottés par l’histoire. Mais leur témoignage, ce récit de la Journée des parents, n’est pas seulement une histoire intime. C’est aussi une part de mémoire offerte au monde.

Les amis ukrainiens de Liéchi ont planté un arbre sur les hauteurs de Kyiv, sur le mont Chtchekavitsa, non loin de Babi Yar, le ravin où des dizaines de milliers de Juifs furent exécutés par les nazis après la prise de la ville en 1941. Un arbre pour un combattant antifasciste11. Et peut-être aussi pour rappeler que même au cœur des ravins de l’histoire, quelque chose de vivant continue obstinément de pousser.

Kyiv-Paris, mars 2026
Pierre Chamechaude et Bernard Dréano

Dimitri Petrov : La Journée des parents
Editions Syllepse et Page 2, Paris et Lausanne, 128 pages, 15 euros
https://www.syllepse.net/la-journee-des-parents-_r_22_i_1180.html

1. Victor Serge, Pour un brasier dans le désert, Châteauneuf-sur-Charente, Plein Chant, 1998. Victor Kibaltchitch dit Victor Serge (1890-1947) : militant révolutionnaire libertaire, qui fut actif en Belgique, Espagne, France, URSS, Mexique…

2. Emma Goldman (1869-1940) : féministe et anarchiste russe émigrée aux États-Unis et au Canada qui sera aussi active en France et en Espagne.

3. Nestor Makhno (1888-1334) : anarchiste ukrainien, chef de l’insurrection libertaire armée de 1917-1921 (la Makhnovchtchina).

4. Vesvodolod Voline (1882-1945) : anarchiste russe auteur de La révolution inconnue, publié en français en 1947, réédition 2023 (Paris, La République des lettres).

5. Benjamin Tucker (1854-1939) : philosophe et économiste proudhonien antiautoritaire américain.

6. Les conventions END ont regroupé, de 1982 à 1992, des milliers de femmes et d’hommes qui, selon le manifeste initial, voulaient « agir comme si l’Europe unifiée, neutre et pacifique, existait déjà. Nous devons apprendre à orienter notre allégeance non pas vers l’Est ou vers l’Ouest, mais les uns envers les autres et nous devons négliger les interdictions et les limitations imposées par un État national quel qu’il soit ». Elles ont eu lieu à Bruxelles (1982), Berlin (1983), Pérouse (1984), Amsterdam (1985), Évry (1986), Coventry (1987), Lund (1988), Vittoria-Gasteiz (1989), Helsinki et Tallin (1990), Moscou (1991) et Bruxelles (1992).

7. La Constitution russe limitait les mandats de président à deux consécutifs, donc au terme de son deuxième mandat en 2008 Poutine a échangé son poste avec le Premier ministre Dimitri Medvedev, avant de se faire réélire président en 2012 – pour un mandat « non consécutif ». Il a ensuite supprimé toute limitation du nombre de mandats présidentiels…

8. Jean-Pierre Filiu, « Mourir en Ukraine au nom de l’internationalisme », www.lemonde.fr, 16 juillet 2023.

9. Cooper Andrews, âgé de 26 ans, était un militant afro-américain de Cleveland, dans l’Ohio ; Finbar Cafferkey était un militant irlandais de 45 ans se réclamant de l’écologie, de l’anti-impérialisme et de l’antiracisme, qui avait combattu dans l’Est syrien avec les Kurdes contre Daech. Le Parlement irlandais lui a rendu hommage.

10. Jean-Pierre Filiu, « Mourir en Ukraine au nom de l’internationalisme », art. cité.

11. On les voit dans le film Le chemin de la liberté, de Pierre Chamechaude et Christophe Cordier, sur les militants et militantes féministes, écologistes, syndicalistes, anarchistes, libertaires engagés dans la résistance à l’agression et pour faire vivre une Ukraine antiautoritaire (Thélème films, 2026).