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Le pacifisme, fétiche métaphysique et trahison de l’émancipation

Une partie de la gauche a vidé de son sens le signifiant « paix » ; il ne reste plus qu’un mot qui a perdu tout ancrage dans le réel.

Marco Noris pour micro mega.net

26 mai 2026

En 1920, dans Young India, Gandhi a écrit une phrase que ses épigones préfèrent ne pas citer : « Where there is only a choice between cowardice and violence, I would advise violence » (lorsqu’il n’y a d’autre choix que la lâcheté ou la violence, je conseillerais la violence). Le sens était précis et ne laissait aucune place à l’ambiguïté : la non-violence gandhienne n’était pas une capitulation déguisée en principe. C’était un choix actif, courageux, exigeant, l’exact opposé de la passivité. Celui qui subit l’oppression sans réagir par peur, par paresse, par calcul, ne pratique pas la non-violence : il pratique la lâcheté. Et la lâcheté, pour Gandhi, était moralement plus basse que la violence elle-même. Une partie de la gauche contemporaine a fait exactement le contraire : elle a transformé la lâcheté en vertu, l’indolence en principe, la capitulation en posture éthique. Elle l’a fait à travers un outil idéologique qui mérite une analyse spécifique, distincte de la critique plus générale du « campisme » développée ailleurs : le pacifisme en tant que fétiche métaphysique.

Un pas en arrière : du « campisme » au pacifisme

Ceux qui ont déjà pris connaissance de la critique de la logique des blocs, de la sélectivité dans l’application des principes, du remplacement de l’analyse par la liturgie géopolitique qui traverse la gauche européenne, latino-américaine et sud-asiatique – sur laquelle nous avons déjà écrit – savent que cette critique reste nécessaire et doit être approfondie. Mais il y a un aspect qui mérite une analyse autonome, car il ne se réduit pas au « campisme » au sens strict et le dépasse dans certains contextes : la manière dont le pacifisme – mot d’ordre apparemment inoffensif, voire vertueux – est devenu la forme idéologique la plus sophistiquée et la plus dangereuse à travers laquelle cette capitulation se déguise en principe.

Le problème n’est pas le pacifisme en soi en tant que tradition politique. C’est le pacifisme qui a cessé de rendre compte du réel, vidé, « dé-hégémonisé » – pour reprendre le vocabulaire de Laclau –, de tout contenu analytique, réduit à une pure formule rituelle imperméable à la réalité des corps et des décombres. Un pacifisme, en somme, qui a cessé d’être une politique et s’est transformé en métaphysique : en un système de croyances autosuffisantes, fermées sur elles-mêmes, imperméables à toute instance extérieure qui les contredirait. Cette distinction est essentielle, et il vaut la peine de la construire avec soin.

La métaphysique comme refus du réel

Il existe une définition de la métaphysique qui n’appartient pas à la tradition scolastique mais à la critique matérialiste, et qui est la plus utile dans ce contexte : la métaphysique est la pensée qui se soustrait au jugement de l’expérience. C’est la pensée qui a trouvé ses vérités une fois pour toutes et n’a plus besoin que la réalité les confirme, car elle a déjà établi à l’avance comment interpréter tout fait qui les contredirait. C’est, au sens strict, la pensée qui a renoncé à sa fonction critique pour se transformer en système de justification.

Le pacifisme métaphysique fonctionne exactement de cette manière. Il ne raisonne pas à partir des faits – qui attaque qui, avec quels moyens, dans quel but, avec quelles conséquences sur les corps et les vies des populations concernées.

Il raisonne à partir d’un principe abstrait – la paix est toujours préférable à la guerre, les armes alimentent toujours le conflit, la négociation est toujours possible – et de ce principe, il en déduit ses propres conclusions indépendamment de ce qui se passe. C’est une forme d’idéalisme au sens le plus précis du terme : c’est la réalité qui doit se conformer à l’idée, et non l’idée à la réalité. Lorsque les faits contredisent le principe, ce n’est pas le principe qui est revu : ce sont les faits qui sont réinterprétés, minimisés, insérés dans un cadre qui les neutralise.

Hegel avait déjà identifié cette structure dans sa cible polémique principale : la pensée abstraite qui traite ses concepts comme s’il s’agissait de choses, qui confond la carte avec le territoire, qui confond la pureté de l’idée avec la vérité du monde. Marx avait radicalisé cette critique en montrant que la pensée abstraite n’est jamais innocente – qu’elle a toujours une fonction sociale précise, celle de rendre invisibles les contradictions réelles en les remplaçant par des harmonies conceptuelles. Le pacifisme métaphysique est, de ce point de vue, un idéologisme au sens marxiste le plus classique : il produit l’apparence d’une cohérence morale tout en masquant, objectivement, un choix politique en faveur du plus fort.

Du signifiant plein à la coquille vide

Laclau a montré comment certains signifiants politiques – « paix », « peuple », « justice » – fonctionnent en vertu de leur indétermination relative : suffisamment vides pour rassembler des revendications hétérogènes, suffisamment chargés pour produire des identités collectives. La « paix » du mouvement antinucléaire des années 1980, du pacifisme vietnamien, des grandes marches pour le désarmement était un signifiant qui se remplissait de contenus historiquement situés : antimilitarisme, anticolonialisme, critique structurelle de l’impérialisme, solidarité avec les peuples en lutte. Elle se rangeait du côté des faibles contre les forts, des agressés contre les agresseurs. Il possédait une articulation hégémonique reconnaissable : il orientait, distinguait, prenait position. Il était, en un mot, ancré dans la réalité – dans les guerres réelles, les agresseurs réels, les victimes réelles.

Une partie de la gauche contemporaine a opéré un renversement plus radical de ce signifiant. Elle ne s’est pas contentée de le vider de ses déterminations historiques : elle l’a activement déshégémonisé, en expulsant un à un les référents qui lui conféraient une orientation politique et une ancrage historique. Adieu l’anticolonialisme, quand l’agresseur est Moscou. Adieu la solidarité avec les peuples en lutte, quand elle perturbe la carte géopolitique. Adieu la critique de l’impérialisme, quand l’impérialisme est le « bon ». Ce qui reste, c’est un signifiant qui a perdu tout ancrage dans le réel – qui flotte au-dessus de la réalité sans la toucher, invoquable indifféremment face à n’importe quel conflit, quelles que soient les parties, quels que soient les enjeux. Ce n’est plus le signifiant vide au sens productif de Laclau, capable de condenser et de mobiliser, mais vide au sens péjoratif et métaphysique : autoréférentiel, autosuffisant, fermé sur lui-même comme une monade leibnizienne qui n’a pas de fenêtres sur le monde.

Cette opération – et c’est là que réside la différence par rapport au « campisme » explicite – ne nécessite pas forcément un choix de camp conscient. Elle exige seulement d’appliquer le terme « paix » de manière systématiquement asymétrique : en l’exigeant de la part de celui qui est agressé, sans l’exiger de la part de l’agresseur ; en l’invoquant comme une fin sans jamais se demander comment elle se produit, à quel prix, sur quels corps. C’est la structure de la pensée magique : il suffit de nommer la paix pour que la paix devienne possible, indépendamment des conditions matérielles qui la rendent impossible.

La structure fétichiste et le détachement du réel

Pour comprendre comment cela est possible – comment on peut invoquer la paix tout en produisant objectivement les conditions de la guerre, comment on peut croire être du côté des victimes tout en garantissant la victoire du bourreau –, il faut un passage théorique qui va au-delà de la critique de l’erreur politique. Le pacifisme métaphysique n’est pas une erreur : c’est une structure idéologique au sens précis où Marx et Freud, par des voies différentes, l’avaient analysée comme du fétichisme.

Le fétiche n’est pas un objet magique au sens folklorique : c’est un objet qui condense et cristallise une croyance que le sujet ne reconnaît pas comme sienne, qui fonctionne en dessous du niveau de la conscience explicite précisément parce qu’il s’est séparé de la réalité qu’il aurait dû représenter. Le fétichisme de la marchandise, pour Marx, ne réside pas dans le fait que les hommes croient naïvement que les marchandises ont une valeur intrinsèque : il réside dans le fait qu’ils se comportent comme s’ils y croyaient même lorsqu’ils savent que c’est faux. La connaissance intellectuelle ne suffit pas à dissoudre le fétiche, car celui-ci n’opère pas au niveau de la connaissance intellectuelle mais au niveau de la pratique, du comportement, du rituel. Le fétiche pacifiste – la « paix » en tant que mot d’ordre autosuffisant, déconnecté de toute analyse des conditions matérielles qui la rendent possible ou impossible – fonctionne exactement de cette manière. Il permet d’agir d’une certaine manière tout en produisant des effets contraires à ceux déclarés, sans que cette contradiction n’apparaisse à la conscience en tant que telle, car le fétiche la recouvre de sa propre luminosité symbolique. Il y a dans cette structure quelque chose qui rappelle ce que Lacan appelait la forclusion, c’est-à-dire le mécanisme par lequel certains contenus ne sont pas refoulés, comme dans le refoulement névrotique, mais radicalement expulsés de l’ordre symbolique, rejetés à un niveau plus profond de la conscience. Le pacifisme métaphysique ne refoule pas la réalité de la guerre, de la violence, de l’agression ; il ne la refoule pas, mais la rend forclose, l’expulse de son univers symbolique comme si elle ne pouvait exister, comme si le simple fait de la nommer revenait déjà à se contaminer. Il en résulte une pensée qui ne parvient plus à voir ce qu’elle a pourtant sous les yeux, non par aveuglement mais par structure, non par ignorance mais par défense.

Déjà Sartre, dans la préface aux Maudits de la terre de Fanon, avait mis en évidence le mécanisme par lequel l’humanisme européen se rendait complice de la violence coloniale précisément à travers ses valeurs déclarées : paix, dialogue, gradualisme. L’abstraction humaniste, écrivait Sartre, n’était pas innocente : c’était la manière dont la conscience européenne se protégeait du devoir de voir ce que le colonialisme faisait concrètement aux corps des colonisés. Fanon avait radicalisé ce point : la violence du colonisé n’est pas la cause du conflit, mais la réponse à une violence structurelle que le langage de la paix se charge systématiquement de rendre invisible, de sublimer en abstraction. Le pacifisme qui demande à l’opprimé de déposer les armes avant que l’oppresseur ne renonce au pouvoir n’est pas une médiation : c’est un acte politique en faveur de l’oppresseur accompli au nom d’une idée qui ne touche pas à la réalité. La formule est restée intacte au fil des décennies : seul le théâtre a changé.

Le banc d’essai : Kiev, les 13-14 et 23-24 mai 2026

Les catégories théoriques trouvent leur banc d’essai dans la réalité matérielle, et la réalité matérielle ne pardonne pas les abstractions, ne cède pas aux sublimations, ne se laisse pas racheter par la pureté des intentions.

Dans la nuit du 13 au 14 mai 2026, Kiev et une grande partie du territoire ukrainien ont été frappés par l’un des bombardements les plus massifs depuis le début de la guerre : des dizaines de missiles et des centaines de drones lancés simultanément depuis la Russie. Environ 90 % de ces projectiles ont été abattus par la défense anti-aérienne et les systèmes de défense ukrainiens. On comptait quelques dizaines de morts. Puis, dans la nuit du 23 au 24 mai – alors que l’auteur de ces lignes était déjà rentré en Italie –, la Russie a encore monté les enchères : 90 missiles et 600 drones de divers types, dont un missile balistique à moyenne portée Oreshnik (lancé depuis Kapustin Yar, capable de transporter des ogives nucléaires), 2 missiles aéroballistiques hypersoniques Kinzhal et 3 missiles antinavires hypersoniques Zircon. Ces six derniers vecteurs – les plus avancés de l’arsenal russe – n’ont pas été interceptés : la défense anti-aérienne ukrainienne ne dispose pas encore des systèmes nécessaires pour les abattre. Des infrastructures hydrauliques ont été touchées, un marché a été incendié, des dizaines de bâtiments résidentiels ont été endommagés, des écoles ont été détruites. On continue de dénombrer les morts et les blessés.

Les 13 et 14 mai, les chiffres avaient déjà parlé d’eux-mêmes : quelques dizaines de morts lors d’une attaque de cette ampleur, c’est un chiffre qui crie l’évidence à ceux qui veulent bien l’entendre et ne se réfugient pas dans l’abstraction. Sans ces systèmes d’interception, sans ces armes défensives contre lesquelles une partie de la gauche a tonné pendant des années au nom de la paix, les victimes se seraient comptées par centaines, voire par milliers. Mais les 23 et 24 mai ont apporté un élément supplémentaire : ils ont montré que la défense aérienne, aussi extraordinaire soit-elle, a une limite technologique précise et que la Russie la connaît et l’exploite délibérément. Les Oreshnik, les Kinzhal, les Zircon ont atteint leur cible parce que l’Ukraine ne dispose pas encore des moyens de les abattre. Chaque système défensif refusé, chaque veto imposé au nom de la paix à la fourniture de technologies antimissiles plus avancées, se traduit exactement par ce vide : par ce missile qui atteint sa cible, par cette école détruite, par ce réseau d’adduction d’eau coupé. Ceux qui se trouvaient à Kiev dans la nuit du 13 au 14 mai, comme moi-même, sous les sirènes, dans le vacarme des interceptions, dans l’odeur âcre de ce qui n’avait pas pu être abattu, savent qu’il existait un lien de causalité direct entre le « pacifisme » de ceux qui voulaient laisser l’Ukraine sans défense et les corps qui n’étaient pas là. Pas métaphorique. Direct. La nuit du 23 au 24 mai a précisé et exacerbé cette leçon : le problème ne réside pas seulement dans la quantité d’armes défensives, mais dans leur qualité. Sans les systèmes capables d’intercepter les vecteurs hypersoniques, même la défense anti-aérienne la plus efficace au monde ne suffit pas. La réalité ne se laisse sublimer en aucun principe abstrait : elle ne parle que la seule langue que le fétiche ne parvient pas à traduire, celle des corps et des décombres.

La question n’est pas le cessez-le-feu en tant qu’objectif – qui peut être légitime et souhaitable dans certaines conditions. La question est le refus systématique d’armer la défense de l’opprimé tout en laissant intacte la capacité offensive de l’oppresseur. Cette asymétrie – d’un côté l’agresseur armé, de l’autre l’agressé désarmé, et le pacifisme métaphysique qui s’oppose à la combler au nom d’un principe qui n’existe que dans son propre esprit – n’est pas de la neutralité. C’est un choix de camp déguisé en abstention, c’est la traduction politique d’un détachement de la réalité qui produit des effets réels et irréversibles.

Et c’est là que le fétichisme métaphysique révèle sa nature la plus paradoxale et la plus féroce : le pacifisme abstrait ne se contente pas de ne pas mettre fin à la violence. Il l’alimente. Chaque système défensif nié au nom de la paix est du carburant concret pour la violence de l’agresseur, c’est un missile de plus qui atteint sa cible, une ville de plus sans lumière, un civil de plus qui ne survit pas jusqu’à l’aube. L’abstraction qui refuse le réel se transforme en carburant matériel pour la violence concrète. Le paradoxe est dévastateur et irréversible : le pacifisme métaphysique tue plus de personnes qu’il n’en sauve, et il le fait précisément par son imperméabilité à la réalité, par le refus structurel de faire face à ce qui se passe lorsqu’on laisse l’opprimé sans défense.

La tradition qui se renverse sur elle-même

Il y a dans tout cela une ironie amère qu’il convient de nommer avec précision. La tradition de la gauche – de Marx à Rosa Luxemburg, de Gramsci à Fanon, de Sartre à Said – s’est construite autour d’un refus radical de l’abstraction comme alibi : il n’y a pas de neutralité face à l’oppression, l’abstention est toujours un choix, la pensée qui ne se mesure pas à la réalité est toujours une pensée au service de quelqu’un. Brecht le savait lorsqu’il écrivait que le pire n’est pas le mal, mais le silence face au mal. Benjamin le savait lorsqu’il théorisait que tout document de civilisation est aussi un document de barbarie, que la culture n’est jamais innocente, que les idées ont toujours des conséquences matérielles. Gramsci le savait lorsqu’il identifiait dans l’indifférence, dans l’abstention morale déguisée en équidistance, le plus grave des péchés politiques.

Une partie de la gauche contemporaine a renversé cette tradition sur elle-même : elle a transformé le silence en principe, l’abstraction en cohérence, le détachement de la réalité en pureté morale. Elle a pris le vocabulaire de l’émancipation – paix, dialogue, antimilitarisme – et l’a séparé de la réalité qu’il aurait dû transformer, jusqu’à le faire fonctionner comme un système fermé, autosuffisant, imperméable. Et elle l’a fait à l’échelle mondiale : ce n’est pas une pathologie propre à la gauche européenne ou nord-américaine. En Amérique latine, où le souvenir de l’interventionnisme américain est une blessure historique réelle et non métaphorique, la méfiance envers Washington – légitime à l’origine – s’est cristallisée en un réflexe qui engendre l’abstraction : on invoque la paix pour l’Ukraine avec une intensité inversement proportionnelle à la volonté de regarder ce qui se passe concrètement en Ukraine. Dans certains milieux de la gauche indienne, le pacifisme métaphysique fonctionne comme un écran qui rend invisible l’agression russe en tant que telle, réduite à une variable d’un conflit entre puissances dans lequel la réalité des corps ukrainiens n’entre pas en ligne de compte. Dans les deux cas, le mécanisme est identique : le fétiche de la paix se substitue à l’analyse de la guerre, l’abstraction recouvre le réel, le principe s’immunise contre l’expérience.

Deux dérives, un seul refus du réel

Il convient d’être précis sur les formes que prend ce fétichisme à gauche, car elles ne sont pas identiques et les confondre serait une erreur symétrique à celles que l’on critique, mais qui partagent la même structure métaphysique de fond.

La gauche modérée et sociale-démocrate a tendance à se montrer indulgente envers Israël au nom des valeurs occidentales, de la sécurité régionale, de la solidarité avec la seule démocratie du Moyen-Orient – une formule abstraite qui masque des décennies d’occupation, de colonisation et, aujourd’hui, des opérations militaires que les organisations internationales elles-mêmes qualifient d’extermination. Là encore, l’abstraction – « stabilité », « dialogue », « valeurs partagées » – fait office d’écran qui empêche de voir la réalité des corps palestiniens, des maisons démolies, des infrastructures hydrauliques détruites. Le fétiche, dans cette version, s’appelle « ordre » et possède la même structure métaphysique que son contraire : un principe qui se justifie lui-même en se soustrayant à la confrontation avec la réalité qu’il engendre.

La gauche radicale « campiste » soutient la cause palestinienne et a raison, sans compromis, sans « mais ». La cause palestinienne est juste en soi, par ses propres mérites, par son histoire, par ses preuves matérielles. Mais cette même gauche inscrit cette juste cause dans une logique de blocs géopolitiques qui, en fin de compte, la trahit, et la trahit précisément par le même mécanisme métaphysique qu’elle critique chez son adversaire. Car lorsque cette logique est appliquée à l’Ukraine, elle engendre le silence ou un pacifisme abstrait : l’agresseur est Moscou, Moscou appartient au camp anti-occidental, et donc le peuple ukrainien disparaît, il n’est pas analysé, il n’est pas considéré dans sa réalité concrète, il est dissous dans une catégorie abstraite qui le rend insignifiant. La cause palestinienne n’a pas besoin d’une carte géopolitique pour être juste : elle l’est à partir de la réalité concrète de l’occupation, de la violence, de la spoliation. Lorsqu’on l’abstrait de cette réalité pour en faire une pièce d’un échiquier, on la trahit tout comme l’Ukraine et on trahit surtout le principe qui aurait dû la fonder : l’autodétermination des peuples vaut pour tous les peuples, ou ne vaut pour aucun. Ce n’est pas un principe abstrait : c’est la leçon la plus concrète que l’histoire du XXe siècle nous ait léguée.

Dans ces deux dérives, la structure est identique : un système de pensée qui s’est refermé sur lui-même, qui a cessé de se confronter à la réalité en tant qu’instance critique, qui utilise les principes non pas pour orienter l’analyse, mais pour s’en immuniser. C’est la métaphysique au sens le plus précis : la pensée qui a trouvé ses vérités une fois pour toutes et n’a plus besoin du monde pour les justifier.

La paix comme conquête, et non comme don

Pour en revenir à Gandhi : sa non-violence n’était pas de l’indifférence face au résultat, ce n’était pas un détachement de la réalité, ce n’était pas un principe qui s’appliquait indépendamment des conditions matérielles. C’était une stratégie politique ancrée dans l’analyse concrète du pouvoir colonial britannique, de ses structures, de ses dépendances, de ses points de vulnérabilité. Elle supposait la mobilisation, le conflit, le risque personnel, et non la délégation à l’agresseur du pouvoir de déterminer quand et à quelles conditions la violence cesserait. La paix, dans la tradition de l’émancipation, n’est pas une donnée : c’est une conquête. Elle ne découle pas de l’abstraction : elle émerge de la transformation des conditions matérielles qui la rendent impossible, à savoir l’exploitation, la domination, l’impérialisme. L’invoquer comme un principe indépendant de ces conditions, ce n’est pas honorer Gandhi : c’est le trahir en le vidant de ce qui lui conférait sa pertinence politique.

Un pacifisme qui demande à la victime de céder et à l’agresseur de vaincre ne produit pas la paix : il produit la paix des sépulcres, celle que Tacite attribuait aux Romains dans les provinces conquises : ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. Ils font le désert et l’appellent paix. L’image tacitienne n’est pas rhétorique : c’est la description la plus précise qui soit de ce que le fétichisme pacifiste contemporain offre à ceux qui ont le malheur de subir une agression de la part d’un sujet géopolitiquement commode pour une partie de la gauche mondiale. Non pas la fin de la guerre, mais la ratification de la défaite, présentée avec le vocabulaire de la vertu, la conscience en paix et les yeux fermés sur la réalité que l’on a choisi de ne pas voir.

Face à l’oppression, on ne peut pas rester les bras croisés. Ne rien faire est déjà un choix de camp, le pire qui soit, car il se présente sous le masque de la paix tout en alimentant, concrètement et matériellement, la violence qu’il prétend vouloir arrêter. Le reconnaître, ce n’est pas renoncer à la paix comme horizon : c’est la seule façon de la prendre au sérieux, en la soustrayant à la métaphysique qui l’a transformée en alibi et en la rendant à la réalité qui attend d’être changée.

Marco Noris

Diplômé en économie et commerce, militant pour le commerce équitable et solidaire, la finance éthique et le microcrédit, et membre d’Altra Europa con Tsipras depuis 2014.

https://www.micromega.net/il-pacifismo-come-feticcio-metafisico-e-tradimento-dellemancipazione

Traduction ML