Arthur Borriello 30 janvier 2026
Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, en 2015. ©
Pour comprendre l’émergence récente de partis-mouvements dans l’espace politique européen, à l’instar de la France insoumise, du M5S ou encore de Podemos, le politiste Arthur Borriello invite à envisager ces organisations comme une réponse stratégique à deux évolutions de fond : la « démassification » et la désintermédiation de la vie politique. Dans Populisme : le mal nommé (Éditions de l’Université de Bruxelles, 2025), ce dernier retrace ainsi l’origine historique de ces mouvements « gazeux », en analyse les fondements théoriques et organisationnels, avant d’en dresser un bilan qu’il juge « mitigé ». Reprenant une citation de l’historienne Annie Kriegel, pour qui il « est de saine méthode de ne juger une quelconque aventure humaine en termes de réussite ou d’échec qu’en fonction des valeurs auxquelles cette aventure a accepté de s’étalonner », l’auteur rappelle que la forme parti-mouvement, et plus largement la stratégie du populisme de gauche, a certes permis l’institutionnalisation de nouveaux partis politiques, mais qu’elle n’a pas conduit à la conquête de l’État ni au renversement de l’hégémonie néolibérale annoncés. Extrait. Comment expliquer la parabole descendante du moment populiste européen, ses difficultés rencontrées sur le chemin de l’institutionnalisation et ses faibles réalisations, au regard de ses ambitions initiales ? Pour une part, cette trajectoire trouve certainement son origine dans les limites intrinsèques au populisme en général qui font que celui-ci s’épuise généralement rapidement dans sa traduction institutionnelle : ses ambiguïtés idéologiques, son hétérogénéité interne, sa difficulté à incarner à la fois force de contestation et de gouvernement. Pourtant, pour comprendre les subtilités du moment populiste européen, il faut aussi se pencher sur les spécificités du contexte, en prenant en compte les dynamiques de temps long, et ce qu’elles recelaient d’obstacles supplémentaires se dressant sur la route de ces forces politiques.
Le moment populiste avait en effet des racines plus profondes, bien antérieures à la crise économique et à ses soubresauts dans la zone euro. Outre ses effets directs, la crise a également catalysé des évolutions qui étaient à l’œuvre depuis plusieurs décennies déjà et contribuaient à fragiliser les partis dits « traditionnels ». La forme prise par le moment populiste européen ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’érosion lente de la légitimité des partis politiques et autres formes de médiation. Ce moment populiste ne s’est pas ouvert dans un contexte de développement de la politique de masse, fût-ce à un stade embryonnaire, tel qu’il a caractérisé les États-Unis, la Russie et l’Amérique latine à la fin du XIXe siècle et dans l’entre-deux-guerres. Au contraire, il était plutôt la résultante d’un processus de « démassification » et de désintermédiation de la vie politique – c’est-à-dire de déclin des corps intermédiaires qui faisaient le lien entre représentants et représentés, progressivement remplacés par des formes de représentation et de communication beaucoup plus directes.
Comment expliquer la parabole descendante du moment populiste européen, ses difficultés rencontrées sur le chemin de l’institutionnalisation et ses faibles réalisations, au regard de ses ambitions initiales ?
La science politique l’a largement documenté, les démocraties occidentales connaissent le creusement d’un véritable « vide représentatif » entre les citoyens et l’État depuis au moins le milieu des années 1970 [1]. D’une part, on a assisté à un lent processus d’individualisation et de désaffiliation : les groupes sociaux se sont complexifiés, rendant leur structuration et représentation par des corps intermédiaires de plus en plus aléatoire et difficile. Outre les syndicats, églises, clubs et associations, les organisations qui ont le plus souffert de ces transformations sont celles qui assuraient la représentation des groupes sociaux auprès de l’État : les partis politiques et leurs élites.
D’autre part, en réponse aux mutations en cours, ces derniers ont progressivement cherché de nouvelles formes de légitimation. Ils ont d’abord visé à élargir leur base électorale pour devenir des partis « attrape-tout » [2], en diluant leur spécificité idéologique. Ensuite, aidés par la professionnalisation de la vie politique et les évolutions dans les règles de financement des partis, ils se sont ultérieurement émancipés de leur base pour ressembler de plus en plus à des agences semi-étatiques dont les intérêts se confondent avec ceux des institutions – à tel point qu’on a pu parler de la « cartélisation » des partis politiques [3]. Au fil des années, les partis politiques traditionnels se sont donc considérablement transformés : s’éloignant du modèle des « partis de masse » du XXe siècle, ils ont vu leur nombre d’adhérents diminuer, leur portion d’électorat se restreindre, leur dépendance aux médias augmenter, leurs certitudes idéologiques s’évaporer et leur ancrage dans des groupes sociaux spécifiques s’étioler. Une réponse au déclin des partis traditionnels Les mobilisations anti-austérité qui ont vu le jour dans plusieurs pays européens dans les années 2010, et les initiatives partisanes qui en ont pris le relais, ne prenaient donc pas place uniquement dans un contexte de crise économique ; elles survenaient aussi à l’issue de plusieurs décennies de fragilisation et de remise en cause des figures traditionnelles de médiation politique. Pour cette raison, les forces politiques qui ont incarné le moment populiste ont adopté une forme organisationnelle bien particulière, qualifiée selon les auteurs de « parti-mouvement », « parti-plateforme » ou « parti digital » – voire de mouvement « gazeux », dans la bouche de Mélenchon. C’est surtout vrai des organisations dont la création est la plus récente (LFI, Podemos et M5S), qui représentent à bien des égards la quintessence de ce modèle.
Ces organisations refusaient en effet de se conformer au format traditionnel du parti politique, avec ses statuts, ses règles formelles de fonctionnement (sur l’adhésion, les mécanismes de décision, l’attribution des ressources, etc.), ses couches intermédiaires d’organisation, sa présence physique sur le terrain et son ancrage dans un réseau d’organisations amies. Au contraire, elles privilégiaient des formes d’organisation légères, peu structurées, aux règles de fonctionnement peu formalisées. On peut penser à La France insoumise, refusant d’organiser des congrès internes qui serviraient à faire élire l’équipe dirigeante et arrêter la ligne politique par la base militante. Ce refus était directement dicté par l’aversion de Jean-Luc Mélenchon pour le fonctionnement du Parti socialiste dont il avait longtemps fait partie – au sein duquel s’affrontaient des courants internes structurés autour de motions distinctes dans des congrès solennels –, mais aussi par son expérience tirée du parti de Gauche, petite formation qu’il avait créée à la suite de son départ du PS et où il avait risqué d’être mis en minorité lors d’un congrès. Dans la même veine, on peut citer le choix du Mouvement cinq étoiles, qui a longtemps revendiqué fièrement faire reposer son fonctionnement sur un « non-statut ».
Le mode de fonctionnement de ces organisations combine une grande verticalité dans la prise de décision, généralement favorisée par la formalisation minimale des règles, avec une grande autonomie octroyée à la base du mouvement. Si certaines d’entre elles se sont progressivement structurées de façon plus « classique » au cours du temps – à l’instar de Podemos introduisant une cotisation pour ses membres à partir de 2020 [4] –, elles privilégient néanmoins des règles d’adhésion très souples, puisqu’on y entre généralement gratuitement et sur un simple clic [5]. Au sein de La France insoumise, il est très facile de constituer un « groupe de base » ou d’y adhérer ; mais ces groupes n’ont que peu de moyens matériels et pratiquement aucune influence sur les décisions internes de l’organisation [6]. Par ailleurs, à l’inverse des partis classiques au fonctionnement pyramidal calqué sur la division administrative du territoire et qui ambitionnent une présence physique reconnaissable et permanente via des antennes locales, ces nouveaux venus cherchent à réduire au strict minimum les couches intermédiaires entre les groupes locaux et le cercle dirigeant, et à les remplacer dès que possible par des outils digitaux de participation et d’organisation.
La force du leader n’est jamais que la contrepartie de la faiblesse du parti. C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre la présence d’un chef charismatique dans chacun des cas qui nous occupent ici. Il s’agit avant tout d’un pis-aller organisationnel, adopté par pragmatisme bien plus que par admiration pour les vertus du césarisme et par culte de la puissance du chef – bien qu’il ne faille pas sous-estimer cette dimension, en particulier au sein de La France insoumise et du Mouvement cinq étoiles. La force du leader n’est jamais que la contrepartie de la faiblesse du parti. Point d’identification collective, le leader est avant tout une figure individuelle visible dans un contexte d’hypermédiatisation, d’autant plus indispensable en l’absence d’une « marque » partisane dont se prévaloir et d’une présence territoriale établie. Autrement dit : à défaut de mécanismes d’identification partisane consolidés dans le temps, la présence d’une figure charismatique capable de jouer avec les codes médiatiques est la meilleure garantie de résultat dont le mouvement dispose. À Podemos, cela s’est notamment traduit par l’affichage du visage d’Iglesias, qui était alors déjà une figure médiatique connue, en lieu et place du logo du parti sur les premiers bulletins de vote aux élections européennes de 2014. En Italie, la proto-organisation qui donna naissance au Mouvement cinq étoiles s’appelait les « amis de Beppe Grillo », et le comédien conserva un rôle central et ambigu de «garant» par la suite, statut qui ne sera aboli qu’en novembre 2024. En France, suivant en cela l’avis de ses conseillers, Jean-Luc Mélenchon lança sa campagne présidentielle de 2017 sous l’acronyme « JLM » plutôt que « LFI », alors que cette nouvelle formation venait d’être constituée. En Grèce, l’approche et l’exercice du pouvoir par Syriza s’accompagna d’une présidentialisation toujours accrue autour de son leader, Alexis Tsipras.
Les vertus organisationnelles du parti-mouvement L’engouement pour un modèle organisationnel original dans les différents partis étudiés peut s’expliquer de plusieurs manières. La première raison en est la convergence d’intérêts entre les croyances sincères d’une grande partie des cadres et militants, et le pouvoir de décision discrétionnaire qu’un tel modèle laisse au leader et à son cercle restreint. D’un côté, en plus d’être parfois fascinés par les vertus participatives d’Internet, les membres de ces « partis-mouvements» se montrent méfiants vis-à-vis d’un modèle organisationnel trop lourd et trop rigide, porteur à leurs yeux de risques de dérive bureaucratique, conduisant à la création d’un entre-soi peu ouvert à la société et à ses évolutions – ils citent régulièrement la thèse de la « loi d’airain de l’oligarchie », théorisée par Robert Michels, pour s’en expliquer [7]. De l’autre, le cercle dirigeant de ces organisations pouvait s’appuyer sur ces sentiments partagés en interne pour justifier un modèle organisationnel qui lui donnait toute latitude dans la direction du mouvement.
La deuxième raison est à chercher dans le discrédit général dont souffrent les organisations partisanes qui, parmi l’ensemble des institutions et groupes qui font la vie des démocraties représentatives, sont celles qui suscitent le plus de méfiance. Dans un tel contexte, les nouveaux acteurs du jeu politique ont tout intérêt à prendre leurs distances. Le retrait des citoyens dans la sphère privée et le discrédit associé à la forme-parti invitent à « faire de la politique autrement », à se présenter comme une pure émanation de la société et à cultiver la fiction d’un lien direct entre le leader du mouvement et sa base. À l’ère de la communication numérique, un tel modèle organisationnel est d’autant plus tentant qu’il dispose des moyens techniques adéquats pour se réaliser. Le temps est donc à la « discrétion partisane » [8]: quels que soient les éléments qui les distinguent véritablement de partis politiques [9], et quand bien même ces mouvements se sont progressivement rapprochés d’une organisation partisane classique au fil de leur évolution, ils ont tout intérêt à apparaître comme des organisations distinctes, plus ouvertes sur la société et désireuses de faire de la politique autrement. Ce faisant, il semble également que ces formations aient épousé un air du temps : quand le discrédit des partis traditionnels rejaillit sur les partis politiques en général, n’importe quel outsider a intérêt à se présenter comme radicalement novateur en la matière, à plus forte raison si cela lui permet de faire l’économie des pesanteurs organisationnelles et des frondes internes qui font la vie des partis. On peut remarquer que cette dynamique n’est pas propre aux mouvements étudiés ici. À des degrés divers, on la trouve à l’œuvre à la fois chez d’autres acteurs politiques cherchant à marquer leur extériorité vis-à-vis du jeu politique traditionnel (Emmanuel Macron en 2017), et chez des partis politiques historiques cherchant à faire peau neuve (à l’instar du processus de refondation du parti social-chrétien en Belgique francophone, devenu Les Engagés).
Le retrait des citoyens dans la sphère privée et le discrédit associé à la forme-parti invitent à « faire de la politique autrement », à se présenter comme une pure émanation de la société et à cultiver la fiction d’un lien direct entre le leader du mouvement et sa base.
Enfin, et comme le soulignent les stratèges de ces formations politiques, l’adoption d’un modèle à la fois très souple, léger et vertical, répondait également – sinon avant tout – à des considérations stratégiques. En Espagne, il s’agissait de bâtir une organisation capable de remporter des victoires électorales rapides afin de profiter du contexte politique volatil induit par la crise. Dans le cas français, il fallait concevoir une plateforme « agile », adaptée au format extrêmement personnalisé de l’élection présidentielle, et débarrassée des tensions internes qui avaient caractérisé le Front de gauche (en 2012, Jean-Luc Mélenchon s’était en effet présenté sous cette bannière, qui regroupait son parti de Gauche, le Parti communiste et la Gauche unitaire). En d’autres termes, il fallait frapper vite et fort, sans s’épuiser dans le travail de longue haleine que suppose la construction d’une organisation fortement ancrée dans la société et dotée d’une vive culture démocratique interne. À Podemos, les choses auraient pu se dérouler autrement : défendue par Pablo Iglesias et Iñigo Errejón lors du premier congrès du parti tenu à l’automne 2014 (connu sous le nom de Vistalegre I), l’option d’un modèle vertical et centralisé faisait face à une motion alternative qui plaçait les cercles locaux (circúlos) au centre d’un projet plus horizontal et délibératif. Présentée comme temporaire, adoptée pour concentrer toutes les forces dans la bataille électorale dans le contexte favorable de la crise, la stratégie verticale aura tendance à se pérenniser et à imprégner la culture du parti bien au-delà des premières échéances électorales visées.
Le bilan mitigé du moment populiste Le bilan du moment populiste européen ne peut se faire qu’en tenant compte à la fois des caractéristiques propres au populisme ; de la forme organisationnelle adoptée par les forces qui l’ont incarné ; et du contexte particulier que constituait l’Europe du Sud dans les années 2010, au croisement d’une crise économique brutale et d’une crise de temps long de la représentation démocratique. Une partie des difficultés rencontrées par ces formations tenaient en effet aux conditions même de leur émergence. Le « moment populiste » européen constituait en réalité un entre-deux ambigu. D’une part, le discrédit frappant les partis traditionnels n’était que relatif : du fait de leur histoire, de leur ancrage dans certaines couches de la société et de leurs relais institutionnels, ces formations politiques ont plié sans rompre, démontrant une remarquable capacité de résilience. À bien des égards, cette solidité des partis historiques et leur capacité à se refonder ont été sous-estimées par les acteurs du moment populiste, qui reconnaîtront d’ailleurs par la suite avoir largement fantasmé la « latino-américanisation » de l’Europe du Sud.
D’autre part, l’atmosphère dégagiste qui a dominé la décennie n’a pas profité qu’à une mobilisation populiste. Elle a aussi nourri la montée en puissance de partis d’extrême droite : qu’il s’agisse du RN ou de Reconquête en France, de Salvini ou de Meloni en Italie, ou encore de Vox en Espagne, l’extrême droite a progressé en se présentant comme une force antisystème et – c’est là une différence majeure qui les éloigne de la tradition populiste – en axant son projet politique autour du récit d’une nation assiégée. Elle a également suscité l’émergence de forces plutôt centristes, se présentant comme au-delà des clivages, porteuses d’une perspective « raisonnable », technocratique, et dont l’objectif était de profiter de l’affaiblissement des partis traditionnels de centre-gauche et de centre-droit pour en réaliser la synthèse : avec des destins très différents, le parti macroniste en France, Ciudadanos en Espagne, et Italia Viva en Italie, ont incarné ce projet.
La résilience des acteurs traditionnels et la progression de ces deux tendances – l’extrême droite et l’extrême centre – ont contribué à réduire l’espace disponible pour les acteurs du moment populiste. Elles ont imposé une limite à la reconfiguration des identités politiques à grande échelle entre un « nous » démocratique et populaire et un « eux » oligarchique ; elles ont, en d’autres termes, installé un plafond de verre auquel le populisme s’est rapidement heurté. Dans un tel contexte, le populisme présentait un certain nombre de limites majeures. Le socle idéologique minimal le caractérisant – l’évidence d’un sens commun démocratique et le refus de se positionner sur certains enjeux clivants – ne pouvait perdurer.
La résilience des acteurs traditionnels et la progression de ces deux tendances – l’extrême droite et l’extrême centre – ont contribué à réduire l’espace disponible pour les acteurs du moment populiste.
Rapidement, ces partis se sont trouvés confrontés à des choix délicats – en termes d’alliances ou de positionnement sur des enjeux spécifiques – les obligeant à sortir de l’ambiguïté qui était en partie constitutive de leur succès. Nulle part cela n’a été aussi manifeste qu’au M5S, qui ne disposait d’aucune tradition idéologique propre sur laquelle retomber pour trancher les questions épineuses d’alliances et de positionnement. En revanche, à Podemos et à La France insoumise, formations qui pouvaient compter sur une tradition idéologique de gauche établie, ces dilemmes stratégiques ont conduit à des luttes fratricides en interne et à un repositionnement beaucoup plus net à la gauche des partis sociaux-démocrates, d’autant plus rapide qu’il y existait des courants internes depuis toujours sceptiques, voire hostiles, à la démarche populiste.
En France, les phases d’union et de désunion des forces de gauche se succèdent sous les yeux de tous depuis plusieurs années. Le spectacle des dissensions internes (sur les enjeux internationaux ou les questions de genre, sur la pertinence de la stratégie « transgressive » adoptée par le parti, notamment) et des évictions successives de figures importantes fait régulièrement les choux gras de la presse. Par ailleurs, en raison de sensibilités internes très distinctes, il a été très difficile pour La France insoumise de se positionner clairement lors de l’émergence du mouvement des gilets jaunes en 2018 ; le retard accusé en la matière lors des premières semaines de contestation allait ensuite durablement empêcher le parti de tirer profit de la dynamique amorcée par cette mobilisation populaire inédite. Des années plus tard, Mélenchon fera tout pour démontrer que son parti a retenu la leçon : en amont de la mobilisation « Bloquons tout » du 10 septembre 2025, il ne cessera de claironner le soutien de son parti à cette mobilisation, en dépit de ses composantes complotistes et nationalistes, tout en se défendant de vouloir le récupérer d’une quelconque manière. En Espagne, dès 2015-2016, lorsqu’il est devenu clair que Podemos ne parviendrait pas à réaliser le « sorpasso » rêvé (le dépassement du parti socialiste dans les urnes), le parti s’est déchiré sur la question de son rapport au PSOE. Le combat opposait les partisans d’une opposition frontale (Iglesias) aux tenants d’une alliance, ou à tout le moins d’un discours moins agressif à son égard dans le but de pouvoir s’attirer ses électeurs (Errejón). Ces tensions, s’ajoutant à d’autres, conduiront à l’éviction d’Errejón du parti et au triomphe de la ligne d’Iglesias. Lorsque celui-ci acceptera finalement, des années plus tard (décembre 2019), de former une coalition gouvernementale avec le PSOE, son parti était désormais en position électorale bien moins avantageuse – et qui allait encore se détériorer. En Italie, l’alliance du M5S avec l’extrême droite a signé le début de son déclin. En 2018, lorsqu’il devient le premier parti avec plus de 30 % des voix, il ne peut plus se cantonner à un rôle d’opposition. Ne disposant pas de la majorité absolue, il se voit alors contraint de monter au gouvernement avec au moins l’une des forces politiques qu’il a jusqu’alors vertement critiquées. L’exercice du gouvernement avec la Ligue de Salvini allait se retourner contre lui : son manque d’expérience et son hétérogénéité interne l’ont rendu particulièrement vulnérable aux attaques de son « partenaire » de gouvernement, bien plus solide de ce point de vue, qui portait un agenda agressif sur l’enjeu de l’immigration en sachant pertinemment que le M5S était fortement divisé sur la question. En l’espace de deux années, le rapport de force entre les deux partis tourna à l’avantage de la formation d’extrême droite, et le M5S ne devait jamais plus retrouver son niveau électoral de 2018.
Enfin, le spontanéisme et l’ambiguïté de Syriza, s’ils ont été un facteur clé pour coaliser les secteurs hostiles aux politiques d’austérité, ont en même temps représenté un obstacle à la constitution d’une doctrine économique commune et réaliste, condition nécessaire (mais peut-être pas suffisante…) pour remporter le bras de fer avec les créanciers européens. Dans ce cas comme dans les autres, on peut considérer que le discours anti-oligarchique et dégagiste n’était « absolument pas à la hauteur de la terrifiante complexité des enjeux sociaux du capitalisme contemporain » [10].
L’incapacité de mener la « guerre de position » Le modèle organisationnel adopté par ces formations s’est également révélé à double tranchant. À court terme, il a montré son efficacité : les succès électoraux éclairs ne sont probablement pas étrangers à la façon dont elles ont incorporé de nouveaux outils d’organisation et de communication, qui leur ont conféré une « agilité » sans commune mesure avec celle de leurs principaux concurrents. À long terme, ce modèle s’est, en revanche, révélé extrêmement limitatif. Pour le dire en termes gramsciens, la structure de ces organisations (mélange de verticalisme, de dématérialisation et de participation canalisée) était aussi propice à une « guerre de mouvement » qu’elle était inadaptée à une « guerre de position » : idéale lorsqu’il s’agissait de conquérir des avant-postes en profitant de la conjoncture favorable, elle ne permettait pas de consolider les bastions et de mener le combat de tranchées, de longue haleine, que requiert la politique lors de phases moins avantageuses.
Pour le dire en termes gramsciens, la structure de ces organisations (mélange de verticalisme, de dématérialisation et de participation canalisée) était aussi propice à une « guerre de mouvement » qu’elle était inadaptée à une « guerre de position ».
Ce modèle comportait en effet un certain nombre de défauts. Les règles d’adhésion très souples ont encouragé des formes d’engagement erratiques et volatiles sans permettre la consolidation d’une large base militante et fortement mobilisée. Par ailleurs, les processus participatifs en ligne se sont révélés décevants. Ces processus – de vastes consultations internes portant sur des questions préétablies par la direction du mouvement et confirmant presque systématiquement l’option préférée par celle-ci – s’apparentaient plus à des plébiscites qu’à des délibérations, et créaient des « supporters » plus que des militants critiques et engagés [11].
Ensuite, l’absence d’une structure de parti et de règles formelles de fonctionnement ont empêché ces organisations de régler de façon sereine leurs différends internes et de faire coexister des lignes distinctes en leur sein. Par ailleurs, en l’absence d’une structure de parti intermédiaire entre la base (party on the ground) et les élus (party in public office), ces derniers ont rapidement assumé un rôle de direction stratégique du mouvement, conduisant paradoxalement à une « parlementarisation » très rapide de celui-ci. En outre, l’organisation était aussi dépendante des fulgurances de son leader que vulnérable à ses errements – rendant très délicate la gestion des scandales éclaboussant celui-ci (le cas du « chalet » acheté par Iglesias ou des perquisitions subies par Mélenchon en sont de bons exemples) et, plus encore, la question de sa succession. Enfin, en l’absence d’un véritable ancrage au niveau local et dans le tissu associatif (par exemple, via des positions de relais dans les syndicats), ces organisations n’ont pas jeté les bases d’une implantation de long terme dans le paysage politique national et se sont privées de toute capacité d’infléchir la culture politique « par le bas ». Les évolutions destinées à corriger ces écueils sont, à chaque fois, survenues trop tardivement, lorsque ces partis se trouvaient en position de faiblesse et avaient déjà subi des transformations identitaires irréversibles.
En définitive, le moment populiste européen s’est refermé de façon prématurée, avant d’avoir réellement produit des politiques publiques et des modalités institutionnelles substantiellement différentes de celles qui ont précédé son avènement. Comme nous l’avons défendu, cet échec relatif tient autant à des limites propres au populisme (spontanéisme, minimalisme idéologique, hétérogénéité interne) qu’à des éléments de contexte liés à la structure de la compétition politique et à des défauts organisationnels partagés par tous les « partis-mouvements » contemporains. Il n’est donc pas question ici de faire le procès des vertus démocratiques du populisme en général, mais bien de penser ses limites dans le contexte particulier de l’Europe – et singulièrement de son flanc sud – après la crise financière de 2008. Le populisme a probablement sous-estimé l’ampleur des enjeux posés par la « dé-démocratisation » contre laquelle il se levait. La crise circonscrite qui l’a vu naître cachait l’érosion, beaucoup plus lente et profonde, des formes de médiation qui ont caractérisé la consolidation du modèle de la « démocratie des partis » en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
En choisissant d’enjamber les difficultés posées par cette érosion, de ne pas réinvestir les outils de socialisation et de politisation qui ont fait la force de la gauche européenne au XXe siècle (qu’ils soient idéologiques ou organisationnels), le populisme s’est empêché de renverser la tendance oligarchique à l’œuvre et de rapprocher sérieusement et durablement les citoyens des leviers de décision. Bien loin de la patiente construction de coopératives, de syndicats et de comités de quartiers à laquelle s’est consacré le populisme historique, ses derniers avatars contemporains ont cru aux promesses d’immédiateté de la politique du XXIe siècle. Ce faisant, ils ont même, à bien des égards, accentué et approfondi certaines des évolutions qu’ils entendaient combattre. Faut-il s’en étonner ? Après tout, si l’on en croit le proverbe arabe cité par Marc Bloch, « les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères » [12].
Notes :
[1] Mair, P. (2013). Ruling the Void. The Hollowing of Western Democracy. London : Verso.
[2] Kirchheimer, O. (1966). “The transformation of the western European party systems” inJ. La Palombara et M. Weiner (éds), Political Parties and Political Development
(p. 177-200). Princeton : Princeton University Press.
[3] Katz, R. et Mair, P. (1995). “Changing models of party organizations and party democracy: The emergence of the cartel party”. Party Politics, 1(1), 5-28.
[4] Meloni, M. et Lupato, F. G. (2022). “Two steps forward, one step back: The evolution of democratic digital innovations” in Podemos. South European Society and Politics, 27(2), 253-278.
[5] Gomez, R. et Ramiro, L. (2019). “The limits of organizational innovation and multi-speed membership: Podemos and its new forms of party membership”. Party Politics, 25(4), 534-546.
[6] Cervera-Marzal, M. (2021). Le Populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise. Paris : La Découverte.
[7] Michels, R. (1962). Political Parties: A Sociological Study of the Oligarchical Tendencies of Modern Democracy. New York : Free Press.
[8] Sainsaulieu, I., Sawicki, F. et Talpin, J. (2022). “Du discrédit des partis à la discrétion partisane”. Politix, 138(2), 7-18.
[9] Dézé, A. (2024). “Obsolescence… ou persistance de la forme-parti ?”. Pôle Sud, 60(1), 75-90.
[10] Pranchère, J.-Y. (2021, 14 janvier). “Le peuple n’est pas le nom d’une unité sociale”. Ballast. https://www.revue-ballast.fr/jean-yves-pranchere-le-peuple-nest-pas-le-nom- dune-unite-sociale.
[11] Gerbaudo, P. (2019). The Digital Party: Political Organisation and Online Democracy. Londres : Pluto Press. Vittori, D. (2020). “Membership and members’ participation in new digital parties: Bring back the people?” Comparative European Politics, 18, 609-629.
[12] Bloch, M. (2006). L’Histoire, la guerre, la résistance. Paris : Gallimard.
Publié par LE VENT SE LEVE
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