Idées et Sociétés, Politique et Social

Un jugement qui met tous les enseignants et chercheurs en danger

Statuant sur l’affaire qui oppose Sophie Djigo à des responsables d’extrême droite qu’elle accuse d’avoir orchestré une campagne de harcèlement extrêmement violente à son encontre, la 17ème chambre du tribunal de Paris a débouté sa demande. « Nous sommes à la fois choqués et inquiets de cette décision judiciaire […] qui augure de bien mauvaises heures et nouvelles batailles à venir » déplore un ensemble d’universitaires, de personnalités et d’organisations.

La 17ème chambre du tribunal de Paris, spécialisée dans le droit de la presse a rendu récemment un verdict qui met tous les enseignants et chercheurs en danger. Statuant sur l’affaire qui oppose Sophie Djigo à des responsables d’extrême droite qu’elle accuse d’avoir orchestré une campagne de harcèlement extrêmement violente à son encontre, notre collègue professeure de philosophie s’est vue déboutée de sa demande.

Retraçons les faits. Durant l’année 2022-2023, Sophie Djigo organise avec ses étudiants d’hypokhâgne, dans le cadre d’un projet interdisciplinaire intitulé « Exil et Frontières » (son sujet de recherche), une sortie à Calais comprenant notamment une rencontre avec des bénévoles de l’association l’Auberge des migrants. Il n’en faut pas plus pour déclencher l’ire d’une enseignante du même établissement, porte-parole locale de l’association zemmourienne « Parents-vigilants » dont le protocole d’action est désormais bien connu : publication sur les réseaux sociaux d’un communiqué sous la forme d’une « alerte », divulgation de l’établissement puis de l’identité de l’enseignant, et reprise coordonnée de l’attaque par différents comptes d’extrême droite.

Cette fois, ce sont les comptes officiels du parti Reconquête et d’Eric Zemmour qui diffusent quasi immédiatement l’« information », ce-dernier parlant de « grand endoctrinement » et affirmant que Sophie Djigo aurait « décidé d’enrôler ses élèves dans des activités pro-migrants à Calais ».

Un communiqué officiel est publié par Reconquête, suivi d’un second émanant de la section Hauts de France du RN. Le blanc-seing de cyberharcèlement est ainsi donné et les comptes anonymes – tous en lien avec la fachosphère – s’en donnent à coeur joie : « qu’on lui tonde le crâne », « qui est cette collabo ? », « prof de merde », « cruche, sans ceinture de chasteté » jusqu’aux menaces de mort et de viol.

Certains messages haineux sont en réponse directe au tweet d’Eric Zemmour. Les vannes ouvertes, on n’attendait plus que l’analyse circonstanciée du site d’extrême droite Riposte laïque se découvrant des aptitudes pédagogiques pour émettre un docte jugement sur le travail de Sophie Djigo qu’il conseille de « virer » et qualifie d’« abrutie ».

Pour des raisons de sécurité, la visite est annulée. Bien sûr le réseau zemmourien s’en félicite.

Mais le cyberharcèlement redémarre deux ans plus tard à l’occasion de l’assassinat de Dominique Bernard professeur dans un lycée d’Arras : « Il faut donner son adresse au prochain enfoiré d’islamiste qui tuera encore et encore et encore et encore » écrit un courageux anonyme sur Twitter.

Si cinq personnes identifiées comme auteurs directs de certains tweets orduriers ont été condamnées le 20 mars dernier pour cyberharcèlement, les responsables des divers articles ou communiqués initiaux, que l’on peut qualifier de meneurs d’opinion, s’en sortent sans aucune condamnation, le tribunal ayant considéré hier que les propos « relèvent du débat d’idée, mêlé d’un procès d’intention fait à Sophie Djigo » mais qu’ils ne sont que blessants, pas diffamatoires, le délibéré ajoutant plus loin que « ce débat, essentiel dans une démocratie où l’école remplit une fonction émancipatrice, est en effet de nature à intéresser le public ».

On se frotte les yeux : accuser une professeure et chercheuse d’endoctriner ses étudiants serait donc une opinion comme une autre, qui ne porterait aucunement atteinte à la probité et à l’éthique professionnelle de celle-ci. En outre, la justice reconnaît ainsi qu’il est tout à fait légitime de discuter publiquement, à partir de pures allégations non étayées empiriquement, de la pertinence d’un projet pédagogique et du professionnalisme d’une enseignante.

Ce jugement est particulièrement inquiétant pour au moins deux raisons. La première est qu’il ne reconnaît aucune responsabilité aux différentes personnalités politiques et médiatiques dans le déclenchement d’une campagne de cyberharcèlement qui a mis notre collègue en danger ; la seconde est qu’il rend légitime la mise sous surveillance de notre liberté pédagogique et académique et donne la possibilité de les condamner publiquement sur les réseaux sociaux et dans les médias, sans aucune autre expertise que le soupçon idéologique.

Ainsi devenons-nous toutes et tous présumés coupables dès lors que nos propos et gestes ne correspondent pas aux attentes des réseaux d’extrême droite. Ainsi devenons-nous aussi de la chair à manipulation et désinformation dans le cadre de la propagande politique de ces partis, réseaux et médias dont on connaît fort bien le mépris pour les enseignants et les chercheurs et la défiance vis à vis d’une institution qui, de la maternelle à l’université, préfère l’esprit critique à la mise au pas.

Nous sommes à la fois choqués et inquiets de cette décision judiciaire et tenons à réaffirmer notre soutien et notre solidarité à Sophie Djigo dont l’histoire augure de bien mauvaises heures et nouvelles batailles à venir. Une chose est toutefois certaine, nous ne laisserons pas l’extrême droite dénaturer notre métier et utiliser nos cours, nos classes et nos séminaires comme instruments de médiation d’un projet idéologique que nous condamnons de bout en bout.

Voir les premières signataires sur le site Médiapart

Avec le soutien de :
Collectif Aggiornamento histoire-géographie
ONED Observatoire national de l’extrême droite
CAALAP : Coordination antifasciste pour l’affirmation des libertés académiques et pédagogiques
LDH : Ligue des droits de l’homme / des droits humains
Fondation Copernic
ATTAC
CGT Education
CGT Ferc-Sup
CGT-Cirad
SNES-FSU
FSU-SNUIPP
SNEP-FSU
SNUEP-FSU
EE-PSO (tendance du SNESUP-FSU)
Fédération SUD éducation
SUD-recherche
Union syndicale Solidaires
SNPTES-UNSA
VISA : Vigilance initiatives syndicales antifascistes
ACIREPh : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la Philosophie
APSES : Association des professeurs de SES
APPEP : Association des Professeurs de Philosophie de l’Enseignement Public
AFA : Association française des anthropologues
Collectif PLUS : Palestine Lyon Université Solidaires
CLARA : collectif de lutte antifasciste contre le racisme et l’antisémitisme
CVUH : Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire
AURDIP : Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine
Collège International de Philosophie
Union juive française pour la paix (UJFP)
Association La Digue
ICEM-Freinet
Collectif Questions de Classe (s)
Fédération nationale de la libre pensée
Les éditions Agone
Les éditions Textuel
Revue Chimères
Laboratoire Geriico Université de Lille Groupe d’Études et de Recherche Interdisciplinaire en Information et Communication ULR 4073ALIA (Association pour la liberté académique)
ALIA : association pour la liberté académique
Union rationaliste

Lien vers la liste intégrale des signataires de la tribune et pour signer la pétition ici.

https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/170626/un-jugement-qui-met-tous-les-enseignants-et-chercheurs-en-danger