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La droite israélienne avance sous une nouvelle bannière

Autrefois relégué en marge, un mouvement prônant la souveraineté juive sur Al-Aqsa et un régime ouvertement théocratique s’impose désormais sur le devant de la scène.

Au milieu de la mer familière de drapeaux israéliens lors de la Marche des drapeaux de la Journée de Jérusalem le mois dernier, un autre symbole a attiré mon attention : une banderole bleu clair arborant l’image du Mont du Temple, connu des musulmans·e sous le nom de complexe de la mosquée Al-Aqsa ou Al-Haram Al-Sharif. Elle est apparue à maintes reprises parmi les quelque 70 000 jeunes hommes et femmes, nationalistes religieux, qui ont pris part à la procession annuelle célébrant la conquête de la ville par Israël en 1967.

Pour les Jérusalémites comme moi, ce symbole n’a rien de nouveau. Il est affiché partout dans la ville — sur les voitures, les panneaux de signalisation et les arrêts de bus — souvent accompagné du slogan : « Nous faisons face au Temple ». Il y a quelques mois, je suis même tombé sur une photo de ce même symbole sur un faux panneau routier le long d’une grande autoroute de Cisjordanie indiquant aux voyageurs la direction de Jérusalem, l’un des dizaines placés par des militant·es du Mont du Temple à travers le pays.

Pourtant, la prolifération de ce symbole lors de la marche de cette année reflète la généralisation croissante du mouvement du Mont du Temple au sein du camp nationaliste religieux israélien. Pour comprendre cette convergence, il est utile de rappeler comment la Marche des drapeaux en est venue à occuper une place centrale dans l’expérience nationale-religieuse de toute une génération d’Israélien·nes.

Bien que la première procession ait eu lieu en 1968, peu après le début de l’occupation illégale par Israël de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, du plateau du Golan et de Jérusalem-Est, elle est restée pendant des décennies un événement relativement marginal au sein du secteur sioniste religieux. Au début des années 2000, cependant, une nouvelle dimension de cette marche est devenue centrale dans le débat public qui l’entoure : les attaques violentes contre les Palestinien·nes et leurs biens dans la vieille ville de Jérusalem.

Ce drapeau en est venu à symboliser quelque chose qui dépasse largement le Mont du Temple lui-même. Il est devenu un symbole commun à un large camp politique, allant des militant·es orthodoxes engagés aux communautés nationalistes-religieuses, en passant par les traditionalistes conservateurs/conservatrices et de nombreuses/nombreux membres laïques ou non pratiquant·es de la droite israélienne. Sa visibilité croissante lors de la Marche du drapeau, sur les voitures, le long des routes et dans les avant-postes des colonies, reflète l’émergence d’un langage politique commun qui transcende les anciennes frontières religieuses et sociales.

Pourtant, le drapeau du Temple n’a pas la même signification pour tous ceux et toutes celles qui le brandissent. Pour beaucoup, il exprime un vague attachement à la souveraineté juive, à l’identité religieuse et au renouveau national. Pour un courant plus radical, en revanche, il traduit la conviction que l’État d’Israël, sous sa forme actuelle, a épuisé sa mission historique. Ce courant s’est manifesté avec une vigueur particulière après le désengagement de Gaza en 2005, lorsque de nombreuses/ nombreux militant·es nationalistes religieux ont conclu que l’État avait trahi sa vocation sacrée.

À leurs yeux, Israël ne peut plus être racheté de l’intérieur ; il doit être remplacé par un ordre politique différent. Leur ambition va au-delà de la garantie des droits de prière des Juifs/Juives sur le Mont du Temple. Elle envisage une transformation globale de l’État lui-même : la construction du Troisième Temple et l’émergence d’un ordre théocratique juif centré autour de celui-ci.

C’est pourquoi l’icône du Temple ne peut être comprise comme une simple expression de dévotion religieuse. Il s’agit d’une déclaration d’intention politique — une déclaration sur l’avenir qu’importants secteurs de la société israélienne imaginent et cherchent désormais à construire.

Au fil des ans, la Marche des drapeaux a servi de baromètre d’une radicalisation plus large dont les postulats se sont progressivement imposés dans le courant dominant. La place croissante du drapeau du Temple marque une nouvelle étape dans ce processus dangereux.

L’échec du sommet, suivi de la visite hautement provocatrice d’Ariel Sharon sur le site en septembre 2000, a contribué à déclencher la deuxième Intifada. Sharon est devenu Premier ministre en janvier 2001 et a ensuite dirigé la campagne militaire qui, dès 2002, avait démantelé une grande partie des infrastructures administratives et sécuritaires de l’Autorité palestinienne.

Depuis l’effondrement du processus de paix, la droite israélienne en général — et le camp national-religieux en particulier — a de plus en plus placé le Mont du Temple au centre de son projet politique. L’objectif est de modifier le statu quo établi en juin 1967, dont l’un des principes centraux est l’interdiction de la prière juive sur le site, et, à terme, de diviser l’enceinte en zones de culte distinctes pour les musulman·es et les juifs/juives, suivant le modèle imposé par Israël à la Grotte des Patriarches/Mosquée d’Ibrahim à Hébron.

Sur le Mont du Temple, une partition reviendrait à renverser un statu quo qui perdure depuis environ 1 300 ans, durant lesquels l’enceinte a fonctionné comme un lieu de culte exclusivement musulman. Pour les Palestinien·nes, la crainte est qu’une telle mesure ne constitue un pas vers la suppression de la mosquée Al-Aqsa en tant que lieu de culte musulman et son remplacement par un Troisième Temple.

L’importance croissante de la « Marche des drapeaux », ainsi que la montée de la violence contre les Palestinien·nes qui l’accompagne, ne peuvent donc être dissociées de l’ascension politique de la droite religieuse-nationaliste israélienne, de l’influence grandissante du mouvement du Mont du Temple et de l’intensification de la lutte pour la souveraineté à Jérusalem.

En uniforme
Au cours des deux dernières décennies, qui ont vu la « Marche du drapeau » prendre sa forme actuelle, un profond bouleversement sociologique s’est opéré au sein de l’armée israélienne. Un nombre croissant de jeunes issu·es des milieux conservateurs et nationalistes-religieux sont passé·es par des académies prémilitaires et des yeshivot qui allient préparation militaire et éducation idéologique intensive. Beaucoup arrivent dans des unités de combat d’élite avec un sens explicite de la mission, encouragés par des rabbins, des éducateurs/éducatrices et des institutions idéologiques à remodeler l’armée de l’intérieur et à placer les valeurs nationalistes religieuses au centre du pouvoir de l’État israélien.

Aujourd’hui, bon nombre de celles et ceux qui participent chaque année à la Marche du drapeau deviennent ensuite des soldat·es de combat. En effet, la guerre génocidaire que l’armée israélienne mène dans la bande de Gaza a été menée en partie par des soldat·es qui, quelques années plus tôt seulement, avaient participé à la marche. Le slogan « Que ton village brûle », pendant des années l’un des préférés des marcheurs/marcheuses, est désormais couramment entendu parmi les soldat·es à Gaza, tandis que son message est régulièrement mis en pratique en Cisjordanie.

Cette évolution ne s’est pas non plus limitée aux échelons inférieurs de l’armée. Si le secteur nationaliste religieux constitue désormais la force sociale dominante au sein des forces terrestres israéliennes, son influence est de plus en plus manifeste dans l’armée de l’air, la marine, les services de renseignement et l’ensemble de l’appareil sécuritaire.

Elle s’est également étendue aux rangs des commandant·es et des officier·es supérieur·es — y compris aux généraux de division, le deuxième grade le plus élevé de l’armée israélienne. David Zini, nommé à la tête du Shin Bet en 2025, en est un exemple : ses années de formation ont été marquées par des institutions associées au rabbin Zvi Yisrael Thau, le chef spirituel du parti d’extrême droite et anti-LGBTQ Noam, avant qu’il ne poursuive ses études à la yeshiva Shavei Hebron dans la colonie de Kiryat Arba, une institution qui met fortement l’accent sur l’accès à des postes de commandement dans l’armée.

Le mouvement du Mont du Temple ne se limite plus non plus aux organisations militantes et aux institutions religieuses. Des informations récentes publiées par Haaretz ont révélé que la police israélienne a commencé à recruter activement des militant·es religieux nationalistes du Mont du Temple pour servir au sein de l’Unité du Mont du Temple, la force chargée d’assurer le maintien de l’ordre dans l’enceinte de la mosquée Al-Aqsa. Un commandant d’unité a diffusé des messages de recrutement sur les réseaux sociaux de droite et des colons, ainsi que dans des groupes WhatsApp, vantant des conditions d’emploi avantageuses et invitant les candidat·es à participer à ce qu’il a décrit comme « la mise en œuvre de la souveraineté » sur le Mont.

Il ne s’agit pas simplement d’activistes qui s’infiltrent dans les institutions de l’État par la base. Un autre rapport récent a révélé que Netanyahou a donné au ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, le pouvoir de superviser les dispositions prises au Mont du Temple — signe que l’érosion continue du statu quo est sanctionnée par les plus hautes sphères du gouvernement.

Ce changement institutionnel s’accompagne d’une évolution idéologique plus large. Dans les médias, la sphère politique et l’armée, le langage biblique a été utilisé à maintes reprises pour justifier la déshumanisation, le massacre et le déplacement des Palestinien·nes. Sur le terrain, des soldat·es ont quant à elles et eux ouvertement déclaré que la reconstruction du Temple était l’une des motivations de leurs actions.

La violence devenue emblématique de la « Marche des drapeaux » — alimentée en partie par une idéologie centrée sur le Temple — s’est ainsi étendue bien au-delà des rues de Jérusalem. Elle s’étend désormais à Gaza, à la Cisjordanie et au sud du Liban ; grâce à la puissance aérienne israélienne, elle atteint également Beyrouth et l’Iran.

Un drapeau pour un nouvel ordre politique
Rien de tout cela n’est le fruit du hasard. La guerre qui a débuté le 7 octobre n’est pas simplement une réponse furieuse aux crimes de guerre du Hamas ; elle reflète des dynamiques politiques plus profondes dont les effets sont visibles sur de multiples fronts.

L’escalade de la violence à l’encontre des Palestinien·nes en Cisjordanie et le déplacement forcé des communautés rurales ne sont pas le fait d’une frange extrémiste marginale, comme le prétendent souvent les politicien·es de droite. Il s’agit de politiques d’expulsion ciblée soutenues par l’État et mises en œuvre par des agent·es de l’État. Parmi celles et ceux qui les appliquent figurent des nationalistes religieux dont le drapeau du Temple flotte dans les avant-postes aux côtés — et de plus en plus à la place — du drapeau national.

Ce drapeau en est venu à symboliser quelque chose qui dépasse largement le Mont du Temple lui-même. Il est devenu un symbole commun à un large camp politique, allant des militant.es orthodoxes engagé·es aux communautés nationalistes-religieuses, en passant par les traditionalistes conservateurs/conservatrices et de nombreuses/nombreux membres laïques ou non pratiquant·es de la droite israélienne. Sa visibilité croissante lors de la Marche des drapeaux, sur les voitures, le long des routes et dans les avant-postes des colonies reflète l’émergence d’un langage politique commun qui transcende les anciennes frontières religieuses et sociales.

Quiconque suit l’actualité juive-israélienne sur le Mont du Temple — y compris les visites très médiatisées de Ben Gvir — peut constater l’ampleur de cette coalition. Parmi celles et ceux qui montent dans l’enceinte, on trouve de plus en plus de juifs/juives ultra-orthodoxes priant aux côtés de nationalistes religieux, malgré l’opposition de leurs propres autorités rabbiniques. Cette tendance englobe également les hassidim de Chabad, dont le drapeau jaune représentant le Messie et une couronne est devenu un écusson très prisé sur les uniformes de soldat·es n’ayant aucun lien direct avec le mouvement lui-même.

Dans la sphère publique juive-israélienne au sens large, la pratique consistant à porter quatre longues tzitzit de manière visible à l’extérieur de son pantalon a subi une transformation similaire : d’un signe de pratique religieuse, elle est devenue un marqueur identitaire associé à un camp politique et culturel plus large — le camp représenté par la Marche des drapeaux et l’icône du Temple.

Menachem Klein, 15 juin 2026
Menachem Klein est professeur de sciences politiques à l’université Bar-Ilan. Il a été conseiller de la délégation israélienne lors des négociations avec l’OLP en 2000 et l’un des leaders de l’Initiative de Genève. Son dernier ouvrage, Arafat and Abbas: Portraits of Leadership in a State Postponed, a été publié par Hurst London et Oxford University Press New York.
https://www.972mag.com/israeli-right-flag-march-temple-mount-movement/
traduit par DE