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EDITORIAL de Lorenzo Leschi.
Le soutien à la République islamique d’Iran ou la dérive d’un anti-impérialisme étatique
Adresses – internationalisme et démocr@tie n°20
Depuis le début de l’agression impérialiste contre la République islamique d’Iran lancée par Israël et les États-Unis qui n’en finissent plus de piétiner le droit international [1], la répression menée par le régime des mollahs bat son plein. Dans la continuité des manifestations de masse de janvier où les Gardiens de la révolution mitraillaient le peuple iranien désarmé faisant plus de 30 000 morts [2], les exécutions d’opposant·es politiques se multiplient dans une indifférence quasi générale. Le 19 mars, Saleh Mohammadi, lutteur membre de l’équipe nationale iranienne, condamné pour « moharebeh » ou hostilité contre Dieu après des aveux arrachés sous la torture, était pendu en public huit jours après son 19e anniversaire [3].
Quelques jours plus tard, le 28 mars, des soutiens du régime des mollahs défilaient à Paris pour la Journée de la Terre et en soutien au peuple palestinien, drapeaux de la République islamique flottant au vent, brandissant des pancartes d’Ali Khamenei et chantant à la gloire des Gardiens de la révolution [4]. On pourrait croire à un événement isolé et sans importance, symptôme d’une gauche qui se dit « décoloniale » en décomposition, mais cette manifestation était soutenue par l’intersyndicale qui a donc défilé en se bouchant le nez aux côtés de drapeaux de la République islamique et n’a pas jugé nécessaire de dénoncer leur présence dans un communiqué.
Il est urgent de construire une véritable solidarité internationale avec les classes laborieuses dans le monde en réfléchissant à l’articulation entre la lutte contre les agressions impérialistes et la lutte contre la répression interne des régimes fascistes. Par exemple par le soutien à la résistance armée populaire et démocratique et aux mouvements sociaux locaux, notamment ceux de l’Ukraine envahie et bombardée par Poutine et l’impérialisme russe. Malheureusement, nous en sommes encore loin…
En 2018, Leila Al-Shami écrivait un texte intitulé « La Syrie et l’anti-impérialisme des imbéciles » et dénonçait une gauche « pro-fasciste aveugle à toute forme d’impérialisme qui n’est pas d’origine occidentale ». Une décennie plus tard, ce texte reste parfaitement valable. Ainsi, le 10 avril paraissait sur le site américain Counterpunch un texte intitulé « A Declaration to the Conscience of Humanity » qui décrit Ali Khamenei comme « une voix contre l’arrogance et le terrorisme » et explique que si l’Iran « tombe, l’espoir d’un avenir meilleur et éclairé pour le monde s’évanouira ». Au-delà des positions délirantes de ce texte présentant la République islamique d’Iran comme le dernier rempart face à la barbarie, il a la particularité d’être signé par des personnalités classées à gauche comme le penseur décolonial Ramón Grosfoguel ou l’éditeur et historien marxiste Vijay Prashad ainsi que par des membres de l’extrême droite française comme Alain de Benoist, Dieudonné ou Yvan Benedetti, ancien dirigeant du Parti nationaliste français.
Loin de se réduire à une absence de vigilance, ce regroupement rouge brun découle finalement d’une même lecture nationaliste et populiste des rapports de force internationaux, lecture basée non pas sur une analyse de la division internationale du travail mais fondée sur un rapport de substitution entre « le peuple » et le leader autoproclamé qui l’incarne et sur la défense de la collaboration de classe en assimilant pleinement les intérêts des classes subalternes à ceux des États-nations.
Le 4 juin, Marjane Satrapi nous quittait. En parallèle des hommages officiels, sa disparition a relancé une campagne de calomnie abjecte sur les réseaux sociaux. Persepolis serait une BD islamophobe et orientaliste qui participerait à la stigmatisation des femmes musulmanes et servirait de justification à l’« impérialisme américano-sioniste [5] ». Notons le racisme de ces critiques qui semblent assimiler l’ensemble des femmes musulmanes aux membres de la police des mœurs iranienne.
Si dans un contexte d’offensive raciste de l’extrême droite en France et dans le monde, il est légitime de dénoncer une critique tronquée du patriarcat perçue uniquement comme une émanation de la culture musulmane, Marjane Satrapi a toujours rappelé que la guerre contre les femmes n’était pas spécifique au monde musulman, comme le rappelle le discours d’Andrea Dworkin à la suite du massacre de l’école polytechnique de Montréal en 1990 [6].
Au fond, ce qui est reproché à Marjane Satrapi, c’est d’avoir critiqué les Gardiens de la révolution et leurs proxys du Hamas et du Hezbollah car, au sein de la gauche dite décoloniale, certains considèrent que la destruction d’Israël émancipera l’humanité. La priorité accordée au combat contre l’« entité sioniste » et son allié américain justifie ainsi le sacrifice des peuples iranien, palestinien, syrien dont les droits humains et les luttes politiques importent peu du moment que les armées de l’« axe de la résistance » restent opérationnelles.
Dans leur entretien publié ici, Leila Al-Shami et Oleksandr Kyselov regrettent l’incapacité de la gauche occidentale à sortir d’une lecture purement géopolitique pour adopter une analyse de classe qui permettrait de soutenir les peuples en prenant en compte « les dynamiques internes et les conflits sociaux à l’intérieur d’un État [7] ». En effet, une analyse en termes de classe permettrait de montrer que derrière l’« anti-impérialisme » et la défense des intérêts du peuple iranien revendiqué par le régime iranien, se cache la défense des intérêts économiques et matériels des Gardiens de la révolution qui, loin d’être uniquement une milice au service du régime, ont pénétré les grands secteurs économiques du pays [8] et, en plus de leur guerre contre les femmes, mènent une guerre contre les travailleurs iraniens [9].
La répression du mouvement social en Iran passe également par la création d’une « forme d’internet à caractère de classe [10] » où l’accès dépend de la position économique et institutionnelle des personnes. Le contrôle d’Internet permet au régime des mollahs de renforcer l’isolement politique des classes populaires en restreignant l’accès à l’information et les possibilités de communication avec le monde extérieur. Celles et ceux qui cherchent à faire taire les voix d’artistes en exil montrant la diversité de la société iranienne, comme Marjane Satrapi, contribuent finalement à la même volonté d’invisibilisation des conflits sociaux internes pour ne retenir qu’un peuple homogène et uni derrière son gouvernement.
La même logique est d’ailleurs à l’œuvre lorsque Nadav Lapid, cinéaste israélien en exil en France, dénonçant dans ses prises de position et ses films les crimes du gouvernement israélien, est boycotté [11] ou encore quand les militant·es de Standing Together, organisation israélo-arabe en première ligne des manifestations contre les guerres à Gaza, en Iran et au Liban et défendant physiquement les Palestinien·nes contre les attaques des suprémacistes juifs en Cisjordanie, sont accusé·es d’être des traîtres et de normaliser l’État d’Israël [12]. À l’inverse, les liens établis entre Nadya Tolokonninova – membre fondatrice du collectif féministe et d’art performatif russe Pussy Riot – et les forces armées ukrainiennes montrent comment la résistance anti-impérialiste bénéficie des alliances avec les forces d’opposition nationales [13].
Il est surprenant de retrouver des logiques similaires dans les dynamiques à l’œuvre au sein des gauches juives en Europe et surtout aux États-Unis qui tendent à homogénéiser la société israélienne et à se reconfigurer au- tour de l’antisionisme. En prenant l’exemple du Bund, une partie des Juifs et des Juives de la diaspora revendique une identité juive diasporiste, fondée sur la revendication de la culture yiddish et de l’héritage politique révolutionnaire du mouvement ouvrier juif en opposition au sionisme [14]. Si cette volonté de redynamiser les diasporas juives et de lutter contre le basculement réactionnaire des institutions juives est intéressante, ces tentatives de reconfiguration souffrent de plusieurs contradictions. La première est liée à sa volonté de mimétisme anachronique.
Les conditions matérielles qui ont permis l’émergence du Bund à la fin du 19e siècle en Russie et en Pologne n’existent plus. Le yiddishland, sa vie culturelle et sa population ont été détruits de manière irréversible par la Shoah et le yiddish ne possède plus qu’une poignée de locuteurs et locutrices. Il n’existe plus en Europe ou aux États-Unis, de communauté juive structurée au quotidien autour de l’usage d’une langue qui lui serait propre. Ainsi, la recomposition politique de la diaspora juive en France et en Europe ne peut se faire qu’en intégrant sa diversité sociale et culturelle, et en particulier la culture séfarade.
La seconde contradiction consiste en la réduction à l’antisionisme, reléguant au second plan la question de la lutte des classes et l’autonomie nationale-culturelle sur le modèle prôné parVladimir Medem. Le Bund ne s’est pas structuré en opposition au sionisme mais pour lutter contre l’oppression capitaliste et contre l’antisémitisme [15]. Malgré l’opposition profonde du Bund au sionisme, à différentes reprises, les bundistes s’allièrent aux sionistes socialistes pour constituer des milices d’autodéfense et protéger les communautés juives contre les pogroms dans les zones de résidence de l’empire tsariste. Par ailleurs, le Linke Poale Tzion ou l’Hashomer Hatzaïr, deux mouvements sionistes et socialistes, étaient fortement influencés par l’école marxiste autrichienne et sa théorisation de l’autonomie non territoriale [16].
Le Bund peut encore servir d’exemple, en particulier pour penser la question des minorités nationales, mais une tentative nostalgique et fantasmée de le faire renaître avec comme seul programme l’antisionisme est vouée à l’échec. La reconfiguration politique de la diaspora juive ne pourra se faire qu’en repartant de l’analyse des conditions matérielles d’existence du peuple juif. C’est-à-dire en prenant en compte la diversité sociale et culturelle des travailleurs juifs et des travailleuses juives, dont une grande partie vit désormais en Israël, en apportant une réponse politique efficace à la montée de l’antisémitisme au niveau mondial, en réfléchissant au rapport entre la diaspora et Israël qui n’est plus un projet utopique et minoritaire comme au temps du Bund mais une réalité concrète qui ne disparaîtra pas et avec laquelle les diasporas juives doivent composer. Ainsi, il serait nécessaire, pour construire un mouvement juif de masse, socialiste et internationaliste, d’essayer de former des alliances entre la gauche juive en diaspora et les mouvements sociaux israéliens en opposition au gouvernement Netanyahou et aux crimes commis à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Cette alliance ne pourra se réaliser qu’avec un programme clair basé sur la liberté et l’égalité entre Israélien·nes et Palestinien·nes incluant la reconnaissance de la Nakba et des mesures de réparation symboliques et matérielles, la fin des politiques coloniales israéliennes et le respect des droits à l’autodétermination et à la sécurité des peuples palestinien et israélien.
[1] Voir dans ce numéro « Ce n’est pas le monde souhaité par la Russie », p. 8.
[2] « La répression en Iran aurait fait plus de 30 000 morts… », Courrier international, 27 janvier 2026.
[3] « Iran : quatre exécutions politiques à la veille du Nouvel An iranien », Le Monde, 20 mars 2026.
[4] « Mise au point du NPA-R autour d’une fake-news indigne », 6 avril 2026.
[5] Lucas Rayski, « “Qu’elle pourrisse en enfer” : après la mort de Marjane Satrapi, un déferlement de haine sur les réseaux », Marianne, 8 juin 2026.
[6] Voir « L’assassinat des femmes comme politique sexuelle », p. 55.
[7] Voir « L’internationalisme n’est pas un luxe, mais un mécanisme de survie », p. 18.
[8] Voir « Damas reproduit-il le modèle iranien de l’État sous traitant ? », p. 35.
[9] Voir « Iran : les travailleur·euses supportent le coût de la crise et de la guerre », p. 39.
[10] Voir « Du “droit des citoyen·nes” au “privilège de l’État” : la fin de l’Internet libre en Iran », p. 24.
[11] « Le boycott culturel du réalisateur israélien Nadav Lapid est une faillite intellectuelle », Le Monde, 9 juin 2026.
[12] https://ujfp.org/standing-together-au-service-de-la-propagande-de-lapartheid-israelien/
[13] Voir « Nous sommes en guerre contre Poutine », p. 13.
[14] Voir « Un néobundisme bricolé… », p. 63 et « Le Bund est de retour », p. 66.
[15] Voir « Ici, là où nous vivons, c’est notre pays », p. 70.
[16 Otto Bauer, La question des nationalités, Paris, Syllepse, 2017.
Lorenzo Leschi
Lorenzo Leschi est porte-parole de Golem, collectif juif antiraciste, antifasciste et internationaliste. Il prépare une thèse sur les liens entre Juifs et Africains-Américains dans le cinéma hollywoodien.
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