Les organisateurs de l’interruption du concert de Barbara Butch à Grenoble assurent avoir visé son soutien à la loi Yadan, et non son identité juive. Mais cette défense se heurte aux faits : Barbara Butch dit avoir signé cette tribune en tant que victime de l’antisémitisme. L’affaire révèle ainsi une assignation identitaire croissante des juifs au sein d’une partie de la gauche.
Les organisateurs de l’action contre le concert de Barbara Butch à Grenoble se défendent des accusations d’antisémitismes qui leur sont adressés sur la base d’une distinction en apparence assez claire : l’action qui a conduit à l’interruption de son concert visait une opinion politique, en aucun cas une identité. Mais cette distinction s’effondre dès lors qu’on revient aux faits. Barbara Butch n’a pas signé la tribune sur la loi Yadan comme militante ou responsable politique ; elle dit l’avoir fait comme femme juive confrontée à l’antisémitisme. Il convient donc de s’interroger : pourquoi ériger une DJ juive médiatique – dont les liens avec la politique coloniale et génocidaire israélienne sont insignifiants – en ennemie principale de la cause palestinienne ? De surcroît, pourquoi la tenir comme principale responsable d’une loi qu’elle n’a pas rédigé, alors que les responsables politiques de cette loi sont déjà clairement identifiés ? Parce que Barbara Butch incarne autre chose que la loi Yadan : elle est une juive qui met en cause l’antisémitisme de gauche.
Ces derniers mois, l’assignation identitaire des juifs est monté d’un cran en France. En réaction aux accusations d’antisémitisme, de nombreuses voix pro-palestiennes se sont élevées pour désigner ce que doit être le juif de gauche. C’est Michel Feher, qui, dans Redevenir juif, appelle les juifs français à faire leur profession de foi antisioniste en refusant la judéité nationale au profit de la judéité en diaspora. C’est le média Blast qui met en avant le portrait de Gabriel Haggaï, “juif, rabbin, arabe et antisioniste” comme modèle politique. C’est les collectifs Tsedek et l’UJFP qui se revendiquent d’une « judéité décoloniale » pour clamer l’innocence en matière d’antisémitisme du mouvement pro-palestinien et des cadres de la France Insoumise à longueur de communiqués et de tweets.
L’interruption du concert de Barbara Butch s’inscrit dans la lignée de ces assignations identitaires, en franchissant un nouveau cran. Désormais, refuser d’endosser l’identité du juif décolonial donc antisioniste implique vélléités d’exclusion de l’espace publique. L’épisode de Grenoble généralise une sanction qui existait déjà à l’échelle militante à gauche : après le 7 octobre 2023, de nombreux·ses juifs et juives qui ont revendiqué davantage de nuance que n’en propose cette identité du juif décolonial antisioniste ont été exclu de leurs espaces militants. Les voilà maintenant menacés d’exclusion de l’espace public dans son entièreté. Car la menace d’exclusion de l’espace publique semble bien avoir vocation à se généraliser très prochainement, si l’on en croit la volonté de la France Insoumise 89 de reconduire l’action pour un autre concert de Barbara Butch, qui devait se tenir le samedi 25 juillet à Saint-Martin-du-Tertre.
Cette assignation identitaire est en soi une discrimination antisémite, reconnue comme telle par la Déclaration de Jérusalem sur l’Antisémitisme (DJA) dans son article 8, que la France Insoumise reconnaît d’ailleurs comme compétente pour définir l’antisémitisme. Cela devrait être suffisant pour que les leaders Insoumis condamnent non seulement ses modalités – les jets de bouteille ont été mis en cause en effet par Manuel Bompard, Bally Bagayoko ou Mathilde Panot – mais surtout le fondement de cette action.
Car, outre son soutien à la loi Yadan, Barbara Butch semble avoir été ciblée en réalité parce qu’elle refuse d’être la juive que fantasment la gauche insoumise et le mouvement pro-palestinien. En dénonçant frontalement l’antisémitisme de gauche – quitte à le pénaliser de manière aussi brutale que désespérée – elle incarne la juive qui ne se soumet pas à l’assignation identitaire d’une gauche qui exige des juifs qu’ils et elles fassent leur profession de foi antisioniste. La moindre erreur politique commise par ces juifs qui ont l’outrecuidance de ne pas correspondre au juif fantasmé par cette gauche devient alors une faute impardonnable, un péché dont l’expiation ne peut se résoudre que par la disparition de l’espace public. Une insoumission qui déclenche la colère paradoxale de celles et ceux qui se revendiquent de l’insoumission.
La montée en intensité de l’assignation identitaire des juifs a plusieurs conséquences dans un contexte de recrudescence de l’antisémitisme à gauche. La première, c’est d’amplifier toujours davantage la silenciation des victimes de l’antisémitisme de gauche : au fond s’ils et elles se sentent victimes d’un antisémitisme de gauche, c’est parce qu’ils ne sont pas vraiment de gauche. Tout militant de gauche sait que la gauche n’est pas antisémite. Qu’importe que l’antiracisme ne soit pas une question d’essence mais de société. Ainsi voit-on émerger dans des médias comme Parole d’Honneur, des concepts comme le « concernisme » – la tendance à donner une valeur prétendument absolue au ressenti de personnes victimes de discriminations. Une notion qui ferait pâlir n’importe quel antiraciste sincère.
La seconde, c’est de faire de la lutte contre l’antisémitisme un ennemi politique en soi, réduit à son statut d’instrument d’adversaires politiques. Quitte à laisser s’inscrire au sein de la gauche de rupture l’idée que la lutte contre l’antisémitisme, et les juifs qui la mènent, sont des adversaires. Ce qu’incarnerait autant Caroline Yadan et sa loi liberticide au service d’un agenda d’extrême-centre, que Barbara Butch, exaspérée d’être traitée tour à tour de « sale sioniste » puis de « sale juive » par des personnes se revendiquant toutes de l’antisionisme, dans un même mouvement haineux.
Alors, plutôt que de lancer des bouteilles en verre à ces juives et juifs qui pointent du doigt l’antisémitisme de la gauche – quitte à commettre des impairs – cette gauche ferait mieux de se regarder dans la glace. Elle ferait mieux de cesser d’intimer aux juifs et juives de montrer patte blanche antisioniste – c’est au fond ce que veulent dire ces appels répétés de la France Insoumise à « cesser d’associer les juifs au gouvernement d’Israël », un bon juif est tenu de clamer qu’il n’est pas sioniste – et de leur commander ce qu’ils doivent penser pour être des juifs casher pour le temple de la vertu. Elle ferait mieux de cesser de réduire la lutte contre l’antisémitisme à une arme de l’arc macrono-lepéniste en la vidant de ce fait de sa substance. Pour enfin retrouver sa boussole antiraciste dans son entièreté, dont le principe premier est d’accepter sa propre faillibilité, de reconnaître ses torts, de se former pour ne pas les reproduire – et cela pour toutes les formes de racismes, sans exception.
