Texte d’une sociologue argentine féministe , Paula Lenguita, repris du site Presse-Toi A Gauche
Mardi 3 novembre 2026 / DE : PAULA LENGUITA

Depuis un mois, lycéens et étudiants bloquent leurs établissements. Dans ce mouvement mixte, la présence massive des jeunes filles dit quelque chose de la crise que traverse la reproduction sociale, et de la manière dont l’État y répond.
Paula Lenguita, sociologue féministe du travail, CEIL-CONICET (Buenos Aires), co-directrice du projet de coopération ECOS-Sud « Reconnaissance et valorisation du travail reproductif dans les quartiers populaires »
« Qui sème la misère récolte la colère. » La phrase, tracée sur du carton, a traversé les cortèges du 17 octobre : environ 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs. Ce jour-là, la jeunesse lycéenne et étudiante, mobilisée depuis la fin septembre, a marché aux côtés des soignants, des agriculteurs et des Gilets jaunes. Garçons et filles y sont ensemble. Mais les jeunes filles y tiennent une place que l’on ne peut plus ignorer.
Comprendre pourquoi suppose de regarder ce que ce mouvement fait tenir, et pas seulement ce qu’il revendique.
Une révolte née à l’école, hors des appareils
Tout commence le 21 septembre au lycée Saint-Exupéry, à Créteil, par des demandes concrètes : des salles insalubres, une chaleur insupportable, des enseignants qui ne sont pas remplacés. Très vite, la contestation vise aussi Parcoursup, ce dispositif de tri qui décide en amont de qui ira où. Sans mandat ni tradition syndicale, des lycéens et des lycéennes passent à l’action directe. Le blocage se propage ; les organisations de jeunesse comptent 450 000 manifestants le 6 octobre. Les syndicats arrivent après, surtout pour protéger les cortèges.
L’Argentine a connu cela.
Dans les grèves sauvages des années 1955-1975, que j’ai étudiées comme des grèves « insoumises », des travailleurs et des travailleuses tenus à l’écart des structures bureaucratiques ont inventé leurs propres formes d’action : rapidité, ancrage local, autonomie, souvent contre leurs propres directions syndicales (Lenguita, dir., 2023). Plus tard, les piqueteros ont coupé les routes pour rendre visible une exclusion sans lieu où s’exprimer. En France, la position est inversée : ces jeunes ne sont pas exclus de l’école, ils en sont les destinataires. Mais le geste est proche : arrêter la machine pour dire ce qu’elle promet et ce qu’elle retire.
Ce que le blocage fait apparaître : le travail invisible
Un blocage ne tient pas tout seul. Il faut nourrir, héberger, soigner, prévenir les familles, organiser la sécurité. Ce travail, longtemps jugé « naturel » et gratuit, est ce que la pensée féministe appelle le travail reproductif. Il est ici partout, et c’est lui qui permet à la contestation de durer.
Il est aussi ce qui manque à l’école aujourd’hui. Insalubrité, absence d’enseignants, avenir incertain : ce désinvestissement public a un coût, et ce coût est reporté sur les familles populaires et, en leur sein, sur les femmes. Les jeunes filles qui bloquent leur lycée ne découvrent pas ce travail invisible : elles en ont hérité, et elles le rendent visible. Qui prépare, qui soigne, qui garde le lien avec les parents au sein du mouvement ? La question est ouverte, et l’enquête de terrain devra y répondre plutôt que de la présumer.
Dépolitiser pour mieux gouverner
Face à la colère, un même scénario se rejoue, que j’ai analysé en Argentine à propos de la presse et des piqueteros (Lenguita, 2003). D’abord, on individualise : le mal-être, l’exil, la débrouille, comme si chacun portait seul ce qui est collectif. Ensuite, on assigne : tantôt le « casseur » à condamner, tantôt la « victime mineure » à protéger, pendant que la violence policière devient du « maintien de l’ordre » et que les blessés disparaissent du récit. Enfin, on divise : bons et mauvais manifestants, lycéens contre actifs.
Pour les jeunes filles, la figure de la victime à protéger a un effet particulier : elle ramène la parole politique à une affaire de tutelle au moment précis où elles la prennent. La protection devient alors une manière de les déposséder.
Une répression qui se veut une leçon
Plus de 5 000 interpellations dès le début d’octobre, 2 000 arrestations lors de l’« acte II », des blessures que le ministère reconnaît lui-même. Cette violence n’éteint pas le mouvement : elle le pousse à se replier sur ses solidarités, familles, quartiers, réseaux. Il faut alors soigner, héberger, accompagner les proches des interpellés, assurer l’aide juridique. Autrement dit, l’État qui se retire de la reproduction sociale en renvoie une seconde fois la charge à celles et ceux qu’il réprime.
La philosophe et anthropologue Rita Segato parle de « pédagogie de la cruauté » : punir de façon exemplaire pour que toute une génération apprenne la peur. La répression est aussi une leçon adressée à une jeunesse, et particulièrement à ses filles, censée rester à leur place. Leur présence dans la révolte est une réponse.
Ce que dit la colère
Il faudra du temps, et des enquêtes, pour savoir si la dynamique de septembre-octobre durera ou si elle s’épuisera avec les ressources de soin qui la portent. L ’Argentine n’est pas la France, et les comparaisons ont leurs limites.
Mais une chose se lit déjà dans les cortèges : la dégradation des conditions de la vie, la violence d’État et la révolte sont liées. La question n’est pas de savoir comment apaiser cette colère, mais qui a semé la misère.
Lectures
Pour prolonger : Paula Lenguita (dir.), Las huelgas salvajes en tiempos de insubordinación obrera : Argentina, 1955-1975 (CEIL-CONICET, 2023) ; Paula Lenguita, La ideología de la prensa argentina sobre el movimiento piquetero, 1997-2001 (CLACSO, 2003) ; Fanny Gallot, Mobilisées ! Une histoire féministe des contestations populaires (Seuil, 2024) ; Rita Segato, Contra-pedagogías de la crueldad (Prometeo, 2018).
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