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« Le pacifisme dévoyé de Jean-Luc Mélenchon fait le jeu de Vladimir Poutine »

Entretien avec Philippe Marlière réalisé par Antoine Oberdoff et paru sur le site de L’Opinion, le 25 septembre 2026

https://www.lopinion.fr/politique/le-pacifisme-devoye-de-jean-luc-melenchon-fait-le-jeu-de-vladimir-poutine

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Dans un entretien accordé jeudi à Politico, Jean-Luc Mélenchon s’est opposé à la fourniture d’armes de longue portée à l’Ukraine, estimant qu’elle pourrait faire de la France un pays belligérant. Priver les Ukrainiens de ces moyens de frapper à distance, n’est-ce pas rendre service à Vladimir Poutine ?

Ce n’est que la énième justification, par Jean-Luc Mélenchon, à propos de l’intervention russe. A chaque fois, c’est au nom de la désescalade et d’une voie de sortie diplomatique. Parallèlement, il s’acharne aussi à dégrader l’image de Volodymyr Zelensky, dont il ne reconnaît pas la légitimité. Nous parlons pourtant du dirigeant d’une Nation souveraine usée par plus de quatre années de conflit. D’un pays qui se défend contre un impérialisme qui menace l’Europe entière. Certes, Jean-Luc Mélenchon ne va pas jusqu’à dire que Zelensky est un fasciste et un belliciste, comme le font certains gauchistes, mais il parle ostensiblement avec mépris du président ukrainien, pour le rabaisser. Aux Amfis de la France soumise en août 2025, le leader insoumis avait déclaré : « [Zelensky] n’est président de rien. Depuis le mois de mai dernier, son mandat est arrivé à son terme. »

Mélenchon pratique le confusionnisme à grande échelle tout en prétendant incarner une politique étrangère de gauche. Le confusionnisme, tel que le définit mon collègue Philippe Corcuff, apparaît lorsqu’un locuteur argumente à partir d’une rive politique, par exemple la gauche, et emprunte dans son raisonnement des idées, des valeurs, des représentations qui appartiennent à la rive politique opposée. On peut ainsi développer un discours anticapitaliste et verser dans l’antisémitisme en reprenant la thèse complotiste d’un « lobby juif » qui apparait comme la personnification imaginaire des forces abstraites capitalistes. Dans un schéma confusionniste, les deux rives finissent par se recouper et se confondre. C’est ce que fait Jean-Luc Mélenchon sur l’Ukraine : il esquisse une doctrine de non-alignement (qui renvoie à la gauche anticoloniale et anti-impérialiste), et reprend l’argumentaire de Vladimir Poutine qui tend à justifier l’invasion russe en Ukraine.

De ce point de vue, ce n’est pas un hasard si Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sont les deux seuls dirigeants à ne pas s’être rendus en personne à l’Elysée, vendredi dernier. En théorie, ils ont affiché leur refus de participer à ce qu’ils perçoivent comme une opération de communication d’Emmanuel Macron, mais il y a plus que ça. Il y a la désinvolture totale avec laquelle ils considèrent la menace russe. En France, il existe des poutinophiles à gauche, à droite et à l’extrême droite. Le plus troublant, c’est que le RN a éprouvé le besoin de rétropédaler, là où LFI continue de se moquer d’un danger pourtant réel. Résultat : pendant que Marine Le Pen et Jordan Bardella écrivent un communiqué sur les « actes d’hostilité commis en Europe par des agents opérant pour le compte de la Russie », Jean-Luc Mélenchon s’inquiète de savoir si des frappes en profondeur ukrainiennes en Russie ne justifieraient pas l’escalade militaire du Kremlin actuelle.

Pourtant, Jean-Luc Mélenchon a condamné l’invasion russe dès février 2022.

Il l’a condamnée, et cela lui permet de se couvrir le dos : « Comment osez-vous dire que je suis poutiniste alors que j’ai condamné l’invasion dès le premier jour ? » Cette condamnation sert, en fait, à déminer ce qu’il avait dit auparavant. 

Avant 2022, Jean-Luc Mélenchon assurait que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine. Puis il a présenté la guerre comme la conséquence d’une provocation de l’OTAN, à laquelle Moscou n’aurait fait que répondre. Fondamentalement, il adhère à l’idée que les « causes profondes de la guerre » viennent du fait que les Occidentaux ont ouvert la porte à l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN. Si Poutine a envahi l’Ukraine, ce serait d’abord la faute des Occidentaux.

Tout l’art confusionniste de Mélenchon réside dans ce va-et-vient permanent entre condamnation et justification. Ce n’est pas un novice. Il maîtrise son discours et il sait ce qu’il fait. Son non-alignement fait le jeu de Vladimir Poutine. En 2023, il a misé sur des garanties de sécurité pour la Russie et entretenu le flou sur la question des frontières. En 2025, il a décrété que la guerre était perdue pour l’Ukraine et que celle-ci devait accepter une nouvelle carte, autrement dit la perte des territoires envahis par la Russie. Mélenchon demande à demi-mots aux Ukrainiens d’arrêter de résister à l’agresseur et de baisser les armes. C’est une position complètement défaitiste, qui fait l’affaire de Poutine.

Que se passerait-il pour l’Ukraine si Mélenchon devait arriver à l’Elysée en mai 2027 ?

Il y aurait une remise en cause de la politique d’armement à l’Ukraine. Sur ce sujet, il n’est pas exagéré de dire que Mélenchon, toutes choses égales par ailleurs, est beaucoup plus proche de Donald Trump que des gouvernements européens. En cela, il s’accommoderait parfaitement d’une annexion de l’Ukraine et se placerait du côté de l’agresseur.

Si l’attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig, en Allemagne, avait réussi, qu’aurait-il fait ? Et si, demain, la Russie attaquait un État balte ou la Pologne ? Quel serait son plan d’action dans un conflit européen dépassant l’Ukraine ? Je crois qu’il n’en a pas. Jean-Luc Mélenchon semble tout miser sur un non-alignement, sans que l’on sache très bien avec qui, ni comment. Mais si Poutine attaque un pays européen, il faudra une force de réaction rapide. Le leader insoumis se contente de mépriser les « bavardages sur l’autonomie de défense européenne ». En vérité, Mélenchon se distingue par son grand amateurisme en matière de relations internationales, une immaturité politique qui repose sur une en grille de lecture héritée de la Guerre froide.

Jean-Luc Mélenchon se réclame du pacifisme. Là aussi, c’est une captation d’héritage ?

Le pacifisme est en général une valeur de gauche. Cependant, il y a des pacifistes venus de la SFIO comme Marcel Déat qui ont mal tourné dans l’entre-deux-guerres. Il ne suffit pas de faire flotter le drapeau du pacifisme si cela revient à servir les intérêts de Vladimir Poutine. C’est un pacifisme dévoyé, confusionniste, qui brouille les repères.

L’envoi de troupes françaises n’a jamais été à l’ordre du jour, mais Jean-Luc Mélenchon en a parlé, pendant un temps, a agité cette question comme d’un épouvantail. Il est, en quelque sorte, plus proche des défaitistes français des années 1930 qui ne voulaient pas aider les républicains espagnols que des volontaires des Brigades internationales, qui avaient compris que, face à une agression, il fallait livrer bataille.

Est-ce la poutinophilie ou l’anti-atlantisme qui l’emporte chez Jean-Luc Mélenchon ?

Les deux rivalisent, mais son anti-américanisme demeure extrêmement virulent. Ce qui est surréaliste et obsolète pour qui se souvient que la Guerre froide est terminée. Nous avons aujourd’hui un président américain plus proche de Moscou que jamais. Qu’importe : Jean-Luc Mélenchon n’a pas révisé son logiciel. Il continue de plaider pour une sortie de l’OTAN. Il ne semble pas avoir compris que les Etats-Unis se retirent de l’Alliance et que les Européens vont devoir se coordonner si un conflit éclate sur notre continent. Aujourd’hui, pour un internationaliste de gauche, être pour le démantèlement de l’OTAN est absurde. Des socialistes ukrainiens, qui combattent, sont effarés par le faux internationalisme de dirigeants comme Mélenchon. Ils estiment qu’il faut parler du confort et de la sécurité de l’Ouest pour adopter une position anti-OTAN. Pour les Etats baltes ou la Pologne, l’OTAN est la seule protection contre l’impérialisme russe.