« Ici, là où nous vivons, c’est notre pays » : l’histoire du Bund juif, le livre de Molly Crabapple, qui vient de paraître à New York aux éditions One World, est plus qu’un rappel historique d’un monde et d’une organisation disparue. C’est aussi une leçon politique pour aujourd’hui. En efffet, comme le disait l’historienne Claudie Weill, la recherche historique n’est pas totalement indépendante des sollicitations du présent (voir notamment L’Internationale et l’autre : les relations inter-ethniques dans la 2e Internationale [Paris, Arcantères, 1987] et Socialisme et judéité en Russie : 1897-1917 [Paris, Syllepse, 2004)]. L’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie , le Bund, fondée en 1897 nous parle en effet de l’articulation de la question nationale et du combat pour le socialisme, des peuples sans territoire, des minorités nationales, des questions culturelles et linguistiques, du combat contre la religion articulé à celui pour la tolérance religieuse et de bien des choses encore. Le livre de Molly Crabapple nous parle aussi de la révolution d’Octobre et du bolchevisme. De manière très critique, comme on le verra dans les remarques que fait Peter Drucker dans sa recension du livre de Molly Crabapple. Parue dans New Politics (New York), l’article de Peter Drucker souligne les divergences qu’il a avec l’interprétation de l’autrice à propos de la révolution d’Octobre dite « révolution russe ». En effet, à l’instar de la mise au grand jour de la question ukrainienne dans ce que nous avons coutume d’appeler la révolution russe, les questions soulevées par le bundisme ressurgissent et nous interrogent, bien au-delà de la classique opposition entre bolchevisme et menchevisme. Ce faisant, tout en discutant avec Molly Crabapple, Peter Drucker souligne la force de l’histoire du Bund qu’elle nous raconte. Enfin, bien entendu, le Bund nous parle aussi du sionisme auquel il opposait le doykeit – « Ici, là où nous vivons, c’est notre pays ». La solution finale nazie, le stalinisme soviétique et les intérêts des puissances occidentales se sont combinés pour faire de l’installation en Palestine le radeau sur lequel on ne peut que sauter pour sauver sa vie quand le navire est en flamme, comme l’écrivait Isaac Deutscher. Le Bund avait pressenti que le radeau allait se transformer en cuirassé et que le sionisme, qui allait sortir victorieux de la destruction des Juifs d’Europe, allait ouvrait la voie à une autre catastrophe, celle qui se déroule sous nos yeux.
Enfin, comme le note Peter Drucker, le travail de Molly Crabapple a reçu un accueil enthousiaste aux États-Unis, jusque dans les colonnes du New York Times. Gageons que l’édition française – à paraître aux éditions Syllepse – rencontrera le même succès. Les francophones devront cependant patienter encore un peu. En attendant, Peter Druker nous en donne un avant-goût .
P.S.
L’accueil enthousiaste réservé à l’ouvrage de Molly Crabapple marque une avancée décisive pour les radicaux juifs. Après des décennies d’hégémonie sioniste au sein des communautés juives américaines, y compris à gauche, le livre de Crabapple, ouvertement, voire farouchement antisioniste, figure soudainement sur la liste des best-sellers du New York Times. De plus, la critique du Times qualifie l’ouvrage d’histoire «formidable» d’«un mouvement politique juif qui s’est opposé au nationalisme ethnique sous toutes ses formes » et qui a spécifiquement « combattu les sionistes ».[…]
Cette percée reflète clairement la force du mouvement, notamment parmi les jeunes Juifs, contre le génocide israélien à Gaza et en Palestine plus généralement. Au cours des soixante dernières années, l’image d’Israël chez les Juifs de gauche a évolué, passant d’une idéalisation exagérée des kibboutzim (même si les défenseurs du Black Power et les militants anti-impérialistes y ont rarement adhéré) à une vision dans laquelle le nettoyage ethnique de la Palestine (la Nakba) de 1947 à 1949 occupe, à juste titre, le devant de la scène.
Les raisons en sont évidentes. La dévastation de Gaza depuis 2023 et les violences parallèles commises par les colons en Cisjordanie illustrent parfaitement ce que les Palestiniens appellent depuis longtemps la « Nakba permanente ». En réalité, l’ampleur des massacres depuis 2023 dépasse celle de la Nakba initiale de 1947-1949. Bien que la répression des Palestiniens à l’intérieur et à l’extérieur des frontières internationalement reconnues d’Israël (la Ligne verte) se soit aggravée qualitativement, décennie après décennie, depuis 1967, ce qui frappe le plus aujourd’hui les radicaux solidaires de la Palestine, c’est la continuité sous-jacente de l’idéologie et de la politique sionistes. Il est difficile d’imaginer que l’image du sionisme à gauche puisse un jour se rétablir.
Les jeunes Juifs solidaires de la Palestine, dans la mesure où ils s’identifient comme Juifs, ont donc besoin d’une conception différente de l’identité juive. L’histoire du Bund écrite par Crabapple est conçue pour leur offrir cette nouvelle identité. Cela transparaît dans les éloges que Jewish Voice for Peace, la principale organisation américaine exprimant l’antisionisme progressiste, a prodigués à ce livre sur sa page Facebook.
La plupart des éloges reçus par cet ouvrage sont amplement mérités. Bien qu’il s’appuie sur des histoires antérieures du Bund, l’ouvrage de Crabapple est bien plus accessible et vivant que ceux de ses prédécesseurs. Il s’inspire également de manière explicite de son propre parcours militant. Elle explique clairement comment son engagement radical remonte à son militantisme au sein du mouvement Occupy il y a quinze ans. Elle met en lumière l’identité hybride de certains bundistes en la comparant à la sienne (portoricaine/juive). Lorsqu’elle décrit la pauvreté et les débats oppressants des membres du Bund en exil hors de l’empire tsariste, elle établit des parallèles saisissants avec les réfugiés syriens sur lesquels elle a écrit en tant que journaliste à Istanbul.
Antisioniste et antireligieux
La farouche opposition du Bund au sionisme – qu’il qualifiait de « pire ennemi du prolétariat juif organisé » et de « jumeau siamois de l’antisémitisme » – fait directement écho à l’antisionisme des militants de la solidarité d’aujourd’hui. Les bundistes savaient de quoi ils parlaient. Crabapple cite les rapports du dirigeant bundiste Viktor Alter depuis la Palestine en 1924 : ses récits de la discrimination anti-palestinienne pratiquée au sein des syndicats et des colonies sionistes travaillistes préfigurent la discrimination anti-palestinienne qui s’exercera plus tard en Israël. Il en va de même pour la « conquête de la terre » menée par les sionistes de l’entre-deux-guerres, scellée, selon les termes de Crabapple, lorsqu’ils « ont brutalement expulsé des agriculteurs qui vivaient là depuis des générations ».
Les prédictions des bundistes sur ce que deviendrait le sionisme une fois au pouvoir étaient clairvoyantes et effrayantes. Pour reprendre les mots du dirigeant bundiste Henryk Erlich : « Si un État juif venait à voir le jour en Palestine, son climat spirituel serait marqué par la peur éternelle de l’ennemi extérieur (les Arabes)… un climat dans lequel la réaction et le chauvinisme prospèrent généralement. »
Crabapple reconnaît que le Bund entretenait à la fois une rivalité constante et une coopération occasionnelle avec ses camarades marxistes juifs du Poalei-Zion de gauche (sionistes travaillistes). Comme elle l’écrit : « Un jeune en quête de fierté, d’un sens à sa vie et d’une communauté pouvait facilement pencher d’un côté ou de l’autre ; beaucoup passaient d’un groupe à l’autre. » Le Bund et le Poalei-Zion de gauche tentèrent tous deux, sans succès, d’être admis au sein de l’Internationale communiste. Comme le note Crabapple, ils ont finalement combattu côte à côte lors du soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943. Bien qu’elle ait tendance à accorder au Bund le monopole de l’esprit du doikayt, le Poalei Zion de gauche a tenté de combiner ce « doykayt» avec une orientation vers la Palestine, et a persisté à s’organiser en yiddish.
Après l’Holocauste, cependant, les sionistes des camps de personnes déplacées en Europe rendirent au centuple l’hostilité que les bundistes leur avaient manifestée auparavant. « Les bundistes furent marginalisés, intimidés, voire tout simplement rayés de la carte », vivant « comme des Juifs clandestins à l’époque de l’Inquisition espagnole ». En mars 1948, le dirigeant sioniste David Ben Gourion approuva une conscription militaire pour les réfugiés juifs d’Europe, y compris les bundistes antisionistes, et « leur infligea des amendes, expulsa [les réfractaires] de leurs logements et leur refusa leurs maigres rations supplémentaires », les soumettant à « des raids nocturnes et des passages à tabac par des foules ». C’est ainsi que fut constituée la nouvelle armée israélienne. Et lorsque Marek Edelman, ancien chef bundiste du soulèvement du ghetto de Varsovie, fut invité à prendre la parole lors de la commémoration polonaise du cinquantième anniversaire de la révolte, le Premier ministre israélien ne souhaita pas se présenter à ses côtés sur la même tribune.
Outre l’antisionisme, les bundistes avaient une forte préférence pour le yiddish (la langue courante de la plupart des Juifs de l’empire tsariste) plutôt que pour l’hébreu (la langue de la liturgie religieuse et du sionisme), le russe ou le polonais (les langues de la bourgeoisie). Au départ, il s’agissait d’une question pratique : atteindre les Juifs dans la langue qu’ils maîtrisaient le mieux à l’oral comme à l’écrit. Par la suite, les bundistes devinrent de fervents défenseurs de la littérature et de la culture yiddish.
Ce n’était pas là la position initiale des bundistes. Crabapple reconnaît le rôle prééminent de Vladimir Medem en tant que théoricien de l’« autonomie culturelle nationale », dont Enzo Traverso (Les marxistes et la question juive, Kimé, 1997) a souligné l’affinité avec l’austro-marxiste Otto Bauer. Mais son récit des débats acharnés au sein du Bund sur ces questions néglige la position « neutraliste » initiale de Medem : tant que les locuteurs du yiddish se voyaient accorder l’égalité des droits et des moyens, il refusait de prédire si les Juifs resteraient une communauté distincte parlant le yiddish ou finiraient par s’assimiler. Crabapple, en revanche, semble partager aujourd’hui l’attachement des jeunes radicaux juifs américains au yiddish, bien que celui-ci soit davantage sentimental que pratique.
Crabapple n’est toutefois peut-être pas tout à fait en phase avec les jeunes radicaux juifs d’aujourd’hui lorsqu’elle décrit l’hostilité des bundistes envers la religion. Des récits bienveillants sur les campements pro-palestiniens dans les universités américaines ont évoqué la place accordée aux rituels et fêtes religieuses juives (aux côtés et en harmonie avec les rituels et fêtes musulmans). D’après le récit de Crabapple, les anciens bundistes auraient été désagréablement surpris. En général, les bundistes et les rabbins entretenaient une forte animosité réciproque. Le journal bundiste de Varsovie Folkstsaytung, par exemple, était distribué le jour du shabbat, ce qui avait valu à l’ensemble de sa rédaction d’être excommuniée par le rabbinat de Varsovie. Pour les bundistes, « la synagogue n’était qu’un édifice sur lequel coller des affiches », en particulier le jour du shabbat, sachant pertinemment que les juifs orthodoxes ne se sentiraient pas en droit de les arracher avant le coucher du soleil du samedi, écrit Crabapple. « Lors d’un rassemblement bundiste, les beignets pouvaient être frits dans de la graisse de porc, juste pour marquer le coup. »
Le Bund en tant que faction
Crabapple est en général une fervente défenseuse des positions du Bund au sein du mouvement socialiste russe. Elle ne rend parfois pas pleinement justice aux autres courants du Parti ouvrier social-démocrate russe (POSDR), dont le Bund, aux côtés des bolcheviks et des mencheviks, faisait partie intégrante pendant la majeure partie de la période précédant 1917. Comme le Bund avait tendance, avant 1917, à se ranger du côté des mencheviks, Here Where We Live Is Our Country prend clairement parti contre les bolcheviks, parfois d’une manière qui entre en contradiction avec sa propre ligne politique.
Crabapple reproche par exemple au Bund d’avoir quitté le congrès du POSDR de 1903 au lieu de rester pour soutenir les mencheviks contre les bolcheviks, alors même que ce congrès avait été truqué au détriment du Bund avec la complicité des mencheviks. (Bien qu’ils aient constitué la majorité des socialistes russes à l’époque, les bundistes n’avaient obtenu que cinq délégués.)
De plus en plus aligné sur les mencheviks entre 1905 et 1917, le Bund s’est divisé selon les mêmes lignes que ces derniers. Dans ces débats, Crabapple se range généralement du côté des mencheviks-internationalistes autour de Julius Martov, un allié du bundiste Raphaël Abramovitch, plutôt que des mencheviks de droite alliés au bundiste Mark Liber. Par exemple, elle soutient l’opposition de Martov et d’Abramovich, en 1917, à la poursuite de la participation de la Russie à la Première Guerre mondiale. « Ces anciens radicaux… ont reporté leurs anciennes promesses de paix mondiale… à un avenir toujours plus lointain », écrit-elle.
Pourtant, malgré sa position antiguerre, elle approuve l’engagement des bundistes et des mencheviks en faveur de l’unité au sein d’une seule et même organisation regroupant à la fois les socialistes pro-guerre et antiguerre. Bien que Lénine ait tenté de rallier à sa cause des figures de gauche comme Martov, Crabapple se range du côté de ceux qui rejetaient toute unité avec les bolcheviks. Elle soutient que la meilleure issue aurait été un vaste gouvernement de coalition regroupant tous les partis socialistes, même si une coalition entre socialistes partisans et opposés à la guerre aurait sans doute été vouée à la paralysie.
Elle justifie son attitude antibolchevique par des arguments discutables. Elle considère le bolchevisme comme le reflet du « peu de scrupules » de Lénine, et le stalinisme comme l’aboutissement du léninisme.
Des sympathisants critiques du bolchevisme, comme Samuel Farber (Samuel Farber, Before Stalinism: The Rise and Fall of Soviet Democracy, Londres, Verso, 1990), se sont rangés à son avis pour condamner la répression exercée par les bolcheviks à l’encontre de l’opposition non violente au sein des soviets, notamment les mencheviks-internationalistes et leurs alliés bundistes, pendant et après la guerre civile. Dans son récit du POSDR d’avant 1917, cependant, Crabapple exagère à la fois l’autocratie de Lénine et le plaidoyer des bundistes en faveur d’«une coalition décentralisée de groupes autonomes ». À l’instar d’autres socialistes d’Europe centrale et orientale, le Bund suivait le modèle allemand d’un congrès chargé de définir la ligne politique et d’un comité central chargé de déterminer les tactiques. Quant à la pratique de Lénine, Crabapple a trop tendance à tracer « une ligne droite » entre les mesquines divisions factionnelles de 1903 et « un charnier » sous le stalinisme. Elle ignore le tableau nuancé brossé par des observateurs tels que Victor Serge et Marcel Liebman (Le léninisme sous Lénine) qui ont décrit le côté ouvert et démocratique du bolchevisme. Il n’y a pas de place dans son réquisitoire pour le Lénine qui a toléré l’opposition ouverte d’autres bolcheviks après 1905 à son appel à participer aux élections à la Douma, et même en novembre 1917 celle de ses proches lieutenants Zinoviev et Kamenev à la prise du pouvoir. En réalité, ni les bolcheviks ni les bundistes n’imposaient une unité monolithique en toutes circonstances. Mais pour les bolcheviks, contrairement au Bund, les questions de guerre et de paix constituaient une ligne rouge. Crabapple reconnaît toutefois aux bolcheviks (ainsi qu’aux anarchistes de Nestor Makhno) le mérite d’avoir tenté de mettre fin aux pogroms antisémites perpétrés pendant la guerre civile tant par l’Armée rouge que par les Blancs. Pourtant, « tout le monde tuait des Juifs », écrit-elle — environ 200 000 d’entre eux entre 1918 et 1921. La violence antisémite perpétrée par des unités de l’Armée rouge est un fait indéniable et honteux. Mais elle reconnaît que Lénine a condamné les pogroms, que le gouvernement soviétique « a emprisonné ou fusillé les instigateurs » et que le massacre des Juifs était principalement l’œuvre des Blancs. Ce fut un facteur déterminant dans la décision prise à la majorité par le Bund en avril 1920 de dissoudre son organisation et de rejoindre le Parti communiste (bolchevik).
Le Bund et la Yevtsektsia. Néanmoins, l’hostilité envers la révolution d’Octobre entraîne un déséquilibre dans la seconde moitié de Ici, là où nous vivons, c’est notre pays. Crabapple rend hommage aux réalisations du Bund dans l’Ukraine indépendante de 1918 à 1920, face à des pogroms sanglants, ainsi que dans la Pologne de l’entre-deux-guerres, malgré un antisémitisme écrasant soutenu par l’État. En 1938, le Bund était de loin le parti juif le plus populaire en Pologne, où il avait mis en place un solide réseau d’institutions, allant des écoles aux sanatoriums, au sein de l’importante communauté juive. En 1939 encore, il y avait plus de Juifs rien qu’à Varsovie que dans toute la Palestine.
Mais Crabapple ignore presque totalement les réalisations encore plus impressionnantes des républiques soviétiques biélorusses et ukrainiennes dans les années 1920 — largement le fruit du travail de la Yevsektsia (section juive) communiste, principalement composée d’anciens membres du Bund et dirigée par ceux-ci. Bien que Crabapple cite occasionnellement les ouvrages de Zvi Gitelman sur cette période, elle ne mentionne pratiquement pas son compte rendu du travail de la Yevsektsia, qui constituait pourtant son sujet principal. Pire encore, elle omet complètement, tant dans son récit que dans sa bibliographie, l’excellent ouvrage d’Elissa Bemporad, Becoming Soviet Jews (Indiana University Press, 2013). Comme le raconte Bemporad, avant que la Yevsektsia ne soit dissoute sous Staline en 1931 et que (selon les termes de Crabapple), « les bundistes devenus communistes ne finissent dans des fosses communes » à la fin des années 1930, la Biélorussie et sa capitale, Minsk, étaient une vitrine de la culture yiddish laïque. Les communistes avaient officiellement décidé en 1919 de privilégier le yiddish en tant que langue juive moderne de la classe ouvrière, et en avaient fait l’une des quatre langues officielles de la RSS de Biélorussie, aux côtés du biélorusse, du russe et du polonais.
Le yiddish était non seulement la langue de la presse et de l’édition, mais aussi celle du théâtre, de la radio, du cinéma, de la poste, des documents électoraux et même d’un tribunal juif central. Des écrivains comme Sholem Aleichem étaient célébrés comme des héros juifs soviétiques. Minsk disposait d’un système scolaire public en yiddish, de la maternelle à la section yiddish de l’université.
Le yiddish était également parlé lors des réunions du Parti communiste à l’échelle de la ville. Tout cela s’inscrivait en grande partie dans la continuité du travail du Bund d’avant-révolution. Par exemple, le principal journal en yiddish de Minsk était l’ancien journal du Bund. Malgré les efforts courageux des bundistes polonais face à des obstacles redoutables, ils ne purent jamais égaler ces réalisations soviétiques. Quelles que soient les raisons pour lesquelles Crabapple s’y opposait, seule la révolution d’Octobre a rendu possibles ces triomphes de la culture yiddish laïque.
Where We Live Is Our Country est un portrait indispensable, émouvant et parfois brillant du monde du socialisme yiddish de l’entre-deux-guerres. Il illustre avec éloquence la tragédie de la destruction de cet univers par le nazisme, le stalinisme et, finalement, par le sionisme. Il mérite pleinement les éloges qu’il a reçus. Il faut espérer que le récit que fait Crabapple pourra à terme s’inscrire dans une histoire plus complète du socialisme révolutionnaire juif.
